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Kong
Parution : 
16/08/2017
Pages : 
944
Format :
153 x 235 mm
Prix : 
24.90 €
Prix du livre numérique: 
16.99 €
EAN : 
9782246758211

Kong

roman
Deux jeunes gens sortent sonnés de la Grande Guerre. L’un, Ernest Schoedsack, a filmé l’horreur dans la boue des tranchées  ; l’autre, Merian Cooper, héros de l’aviation américaine, sérieusement brûlé, sort d’un camp de prisonniers. Ils  se rencontrent dans Vienne occupée, puis se retrouvent à Londres où naît le projet qui va les lier pour la vie. Comment dire la guerre  ? Comment dire ce puits noir  où l’homme s’est perdu – et peut-être, aussi, révélé  ? Pas de fiction, se jurent-ils  : le réalisme le plus exigeant. S’ensuivent des aventures échevelées  : guerre russo-polonaise, massacres de Smyrne, Abyssinie, épopée de la souffrance en Iran, tigres mangeurs d’hommes dans la jungle du Siam, guerriers insurgés au Soudan…
Leurs films sont à couper le souffle. On les acclame  : «  Les T.E.  Lawrence de l’aventure  !  » lance le New York Times. Eux font la moue. Manque ce qu’ils voulaient restituer du mystère du monde. Déçu, Cooper renoncera quelque temps – pour créer avec des amis aviateurs rien moins que… la Pan Am  ! – avant d’y revenir.
Ce sera pour oser la fiction la plus radicale, le film le plus fou, pour lequel il faudra inventer des techniques nouvelles d’animation. Un coup de génie. Une histoire de passion amoureuse, mettant en scène un être de neuf mètres de haut, Kong, que l’on craint, qui épouvante, mais que l’on pleure quand il meurt… Le film est projeté à New York devant une foule immense, trois semaines avant qu’Hitler ne prenne les pleins  pouvoirs.
Sur un air de jazz mélancolique ou joyeux, entre années de guerre et années folles, Michel Le Bris nous offre une fresque inoubliable. On y  croise des êtres épris d’idéal, des aventurières, des héros, des politiques, des producteurs, des actrices, et bien sûr un immense  singe que l’on aime craindre et aimer, moins sauvage que l’homme…
 

 

Interview de l'auteur

 


A.G. : Comment est né le projet Kong ?

Il y a des livres, ou des films dont il vous semble, les découvrant, qu’ils vous attendaient, qu’ils vous font signe – qu’ils sont comme votre miroir. Ce jour où j’ai découvert King Kong à la Cinémathèque… Je suis sorti de là comme en état second ! Je parle du film de 1933, bien sûr, par Merian Cooper et Ernest Schoedsack. Le seul, l’unique, inimitable – les remakes le démontrent à chaque fois. Jamais je n’avais vu au cinéma une déflagration onirique d’une telle puissance…

 

A.G. : Mais on ne fait pas nécessairement un roman à partir de chacune des œuvres qui nous fascinent ?

Bien sûr que non. Mais là, j’ai eu l’impression que l’on me prenait par la main. Jugez par vous-même : France 3 me propose un «Jack London» pour la collection «Un siècle d’écrivains». En 1995 ! Le travail sur le film me conduit à son photographe dans les mers du Sud, Martin Johnson, dont je découvre qu’il devint une star dans les années 20, tout comme sa femme, Osa, et quasiment l’inventeur du cinéma animalier. Films magnifiques, vie extraordinairement aventureuse : pour Arte, j’écris sur eux le film «Les amants de l’aventure». Olivier Nora, chez Grasset, s’enthousiasme pour mon projet de poursuivre par un roman : ce sera la Beauté du monde. Je note que le chef-d’œuvre de Martin et Osa, Congorilla, montrant Osa au milieu des gorilles sort en 1932, King Kong en 1933. Les auteurs de King Kong l’avaient-ils vu ? France Culture, suite à La Beauté du monde, me propose une série de 25 émissions sur les « roaring twenties», Les années jungle. Je décide de consacrer une des émissions à King Kong, me plonge dans la documentation disponible, et là… C’est l’histoire du fil que vous tirez, et c’est toute une bobine qui se dévide, une bobine de plus en plus énorme – l’époque en son entier. Et quelle époque ! L’arc en son entier d’une guerre à l’autre, les années folles, la crise de 29, la Dépression… Mais ça n’aurait pas suffi, pour me lancer dans ce projet…

 

A.G. : Ce n’est déjà pas si mal, à vous écouter ?

Non, il y avait ceci, en plus : que King Kong est un mythe. Un des grands, un des rares mythes du XXe siècle. Vous n’imaginez pas le nombre d’interprétations proposées, du film et du grand singe ! Psychanalystes, psychologues, sociologues, ethnologues, marxistes de tous poils, que sais-je…Leur prolifération démontre au moins une chose : qu’aucune interprétation n’épuise le mythe, que le mythe échappe aux interprétations, qu’il se déploie dans une espace auquel n’accède pas le concept. Il dit quelque chose pourtant – il nous serait sinon indifférent : il dit quelque chose qui ne peut pas se dire autrement. Autrement dit encore, il nous reconduit à l’essence même de la fiction.
On a tôt fait de dire d’un personnage de roman, ou de théâtre, quand le public s’en empare jusqu’à le porter aux dimensions d’un mythe, qu’il en va ainsi parce qu’il exprime l’esprit jusque là informulé du temps, qu’il lui donne un visage, exprime l’inconnu de ce qui vient. Certes. Mais à peine a-t-on assuré cela que le mythe s’empresse d’enjamber les époques, les aires culturelles. A croire qu’il est résolument à-historique… Et çà, oui, ça me passionne. Parce que ce mythe de Kong m’est non seulement comme un mythe personnel, – on aura peut-être l’occasion d’y revenir – mais est également actuel, en un temps où se réveillent les grandes forces mythologiques. Il en va ainsi à toutes époques de cassure, d’effondrement de monde, de naissance du nouveau. Comme si ces forces dont nous ne voulons rien savoir par temps calme se réveillaient en rugissant, passaient sur le monde en tempête, pétrissaient les êtres et les choses… Nous y sommes, en plein, non ? De là le désarroi de tant et tant devant le tumulte de ce qui vient… Non seulement toute l’histoire de l’entre deux guerres passait à travers mes héros, mais ils luttaient au cœur du chaos, pour y faire advenir un visage, donner une forme à l’inconnu : Kong !… L’irruption, dans l’historie, du mythe – ce point d’incandescence entre histoire et fiction, ça, oui, ça me passionne. Mais j'étais loin de penser que l’affaire allait me tenir huit ans. Huit années de recherche et d’écriture.

 

A.G. : C’est le monde entier que vous tentez de tenir dans Kong…

Gamin, je regardais, fasciné, de vieux marins aux paluches énormes et tremblantes rentrer dans des bouteilles, avec une délicatesse infinie, des modèles réduits de voiliers, aux mats repliés, qu’ils redressaient une fois à l’intérieur… Et c’était le monde, le grand large, la rumeur de la mer, qui entraient avec eux dans ces bouteilles. Ce n’est pas une définition possible, aussi, du roman ?

 

A.G. : Je m’attendais à l’histoire d’un tournage, qui soit dit en passant, est déjà totalement fou, mais c’est bien plus que cela…

Le film sort en 1933, mais l’histoire commence… à la fin de la Grande Guerre. Deux jeunes gens sortent sonnés de la guerre. L’un, Ernest Schoedsack, a filmé l’horreur dans la boue des tranchées. L’autre, Merian Cooper, as de l’aviation, sort d’un camp de prisonniers quand ils se rencontrent à Vienne mis à sac par les troupes italiennes après la signature de l’Armistice. Ils sympathisent aussitôt : tous deux se sentent incapables de revenir à la vie normale. La guerre a ouvert un puits noir au cœur du monde, et un puits noir au cœur de chacun. Un monde est mort, le leur, ou plutôt s’est auto-détruit, dans une sorte de vertige. Comment est-ce possible ? Le phare de la civilisation ! Mais la guerre, aussi, a conduit des hommes à se découvrir parfois plus grands qu’eux mêmes, dans la lutte commune. Ces gouffres, et cette grandeur: ils veulent en avoir le cœur net. Et puis, comprennent-ils rapidement, le monde qui vient n’a pas de place pour eux. Ils gênent, quand tous veulent oublier – des « blessés de guerre, » en quelque sorte. Mais eux sont convaincus que si l’on veut fermer à toute force les yeux sur ce qui s’est révélé là, les monstres reviendront…

 

A.G. : Au passage, on redécouvre que la Grande guerre ne s’arrêtait pas à l’Armistice…

L’Armistice vaut pour le front Ouest, mais tout continue, à l’Est. L’Empire austro-hongrois se disloque. La Pologne veut retrouver son indépendance, et ses frontières historiques, Lénine lance ses troupes contre elle : s’il parvient à la traverser, à traverser l’Europe jusqu’à Berlin et Vienne, le vieux monde, pour le coup, s’effondrera !  De Vienne, Cooper et Schoedsack gagnent la Pologne. L’un va filmer pour la Croix rouge, se bat dans un chaos où chacun paraît être devenu l’ennemi de tous les autres, pour exfiltrer les Polonais pris de l’autre côté de la ligne de front. L’autre, Cooper, rassemble ses amis aviateurs qui traînaient à Pigalle, incapables comme lui de rentrer, et forme avec eux l’escadrille Kosciusko qui parviendra dans des conditions dantesques, à bloquer l’armée cosaque qui déferlait. Fait prisonnier, il s’échappe d’un camp de la mort soviétique, retrouve Schoedsack à Londres et c’est là que nait le pacte qui les tiendra toute leur vie. Comment dire le monde, cette puissance obscure au cœur du monde, comment voir plus clair dans ce qu’ils ont vécu ? En cherchant, se disent-ils, des lieux où les hommes, face à une nature hostile, sont contraints de se dépasser pour survivre. Et pour cela, surtout pas de fiction : le réalisme le plus exigeant !

 

A.G. : Commencent des années d’aventures incroyables. Et quand je dis « incroyables»… Nous sommes toujours friands « d’exploits » mais face à ceux-là, on a l’impression de « jouer petits bras » aujourd’hui, non ? Ou bien est-ce l’époque qui voulait ça ?

Ils sont les premiers à filmer le royaume abyssin du ras Tafari, futur Heilé Sélassié, puis ils affrontent les pirates dans la mer Rouge, vivent la transhumance des Bahktiari en Iran, quand hommes, femmes, vieillards, enfants, doivent chaque année franchir un torrent épouvantable, et le faire franchir à 50 000 têtes de bétail, puis escalader trois chaines de montagnes, en finissant par tailler, pieds nus, des marches dans la glace de la dernière montagne pour trouver l’herbe nécessaire aux bêtes, de l’autre côté – en payant chaque année un lourd tribut en hommes et en bétail. On les retrouve après au Siam face aux tigres mangeurs d’hommes, puis au Soudan parmi les tribus guerrières qui peu avant tuaient Gordon lors du siège de Khartoum. Entre autres : je ne vais pas tout vous résumer !

 

A.G. : En compagnie d’une femme, Marguerite Harrison...  A-t-elle réellement existé ? Ou c’est un personnage de roman ?

Les deux ! Oui, elle a réellement existé. Le plus étonnant, dans ces « roaring twenties », est ce surgissement des femmes, leur enthousiasme, comme si le monde soudain s’ouvrait à elles, dont elles entendaient bien s’emparer. J’en ai campé un certain nombre, déjà, dans La Beauté du monde, d’Osa Johnson à Dorothy Parker. Et elles sont également présentes dans Kong, également fascinantes, de Ruth Rose à Fay Wray. Et quand je dis « présentes » : sait-on que c’est une femme, Ruth Rose, qui pour l’essentiel à écrit King Kong ? Mais Marguerite Harrison est réellement exceptionnelle : passionnée par le monde, par ce qui s’annonce, pour le meilleur et pour le pire, espionne, journaliste, deux fois jetée dans les geôles soviétiques, alors quelle suivait l’évolution de la Révolution avec sympathie – sa traversée du désert de Gobi, ses aventures dans la République blanche de Vladivostok… Mais je ne vais pas vous refaire tout le roman ! Elle ne vivra avec mes deux héros que l’épopée des Bahktiari, mais leur restera liée jusqu’à la fin. La journaliste et les artistes : deux manières d’interroger le réel…

 

A.G. : A chaque fois ils ramènent des films…

Magnifiques. Grass, avec les Bahktiari. Chang, dans les montagnes du Siam. Les quatre plumes blanches, au Soudan… L’opéra sauvage du monde ! On les acclame : « Les T.E. Lawrence de l’aventure » lance le New Yorker. Eux font la moue : non, c’est raté, ils n’a pas réussi à montrer ce qu’ils voulaient. Dire quoi, exactement ? Ce qu’un Conrad approchait dans Au Coeur des ténèbres, Jack London dans The call of the wild, Melville dans Moby Dick. Ce dont les années 20 ne voulaient rien savoir. On ne les comprend pas – et c’est ce qui m’a attiré : ces aventures insensées, si riches en même en temps d’humanité, sont d’abord pour eux, qui ne se perçoivent pas comme des intellectuels, une quête métaphysique, au sens le plus fort. Quelque chose manque, à chaque fois, leur semble t’il, pour dire le mystère de cette «force obscure», de ce  «bloc de nuit» au cœur du monde. Pire : après deux années de tournage financées par la Paramount au Tanganyika et au Soudan, leur dernier film arrive à Hollywood alors que l’on est passé entre-temps du muet au parlant. Echec, donc.

 

A.G. : Hollywood c’était presque leur opposé, non ? Qu’y sont-ils allés faire ? Ce n’était pas pour eux !

Hollywood, alors, est comme le résumé des «roaring twenties» dont elle porte le génie à l’incandescence ! Un énorme cratère en éruption, la ville de tous les rêves, extravagante, démesurée, cruelle, qui se donne à elle-même en spectacle dans des nuits de folie. Une jungle plus féroce que celle du Siam, juge vite Schoedsack. Et pourtant ils se lient à quelques figures, elles aussi «bigger than life» : Jesse Lasky, le prince de la Paramount, qui se rêve explorateur, et sera leur protecteur, le réalisateur William Wellmann, ancien pilote de chasse comme Cooper, un jeune producteur, David O. Seznick. Et puis une actrice, Fay Wray… 
Cooper, découragé, renonce. « Ici, lance t’il, il faut être le boss, ou rien ». Reste une autre aventure des temps modernes : l’aviation. Avec quelques amis aviateurs, baroudeurs de la Grande Guerre, il crée une compagnie d’aviation. Qui sera la Pan Am. En trois ans ils en feront la plus grande compagnie aérienne américaine. Une aventure digne de celle de l’Aéropostale, qui comme eux convoite l’Amérique du Sud, digne de Mermoz – avec, chez eux, Lindbergh… Mais bientôt il s’ennuie. Son projet premier le taraude. Un jeune aventurier évoque sa découverte de varans géants, les dragons de l’ile de Komodo. Pourquoi pas filmer un combat entre un gorille et un de ces monstres ?
Un jour, dans la rue à New York, il voit un avion dans le soleil qui paraît foncer sur le sommet d’un gratte-ciel. Et c’est alors qu’il a une vision, soudaine : au sommet du gratte-ciel un gorille défiant l’avion ! La force du monde sauvage au sommet de ce qui se donne comme le défi du monde moderne ! Il cherche un nom. Le varan était roi le Komodo. King of Komodo. Ça sonne comme un gong. Kong. King Kong ! Reste l’histoire, à trouver. Et la suite sera encore plus folle que ce qu’il avait vécu jusque là avec Schoedsack…
Comme un signe : juste à ce moment là, un jeune producteur rencontré à la Paramount l’appelle – il veut créer sa propre entreprise, Cooper peut-il l’aider à trouver des financiers? Son nom ? David O. Selznik. Qui se retrouvera directeur de la plus jeune des majors, la RKO. Et qui demande à Cooper d’être son bras droit. Cooper accepte, à condition de pouvoir tourner un film. Son film. Etre le boss, ou rien : le voici le boss, ou presque.

 

A.G. : Je ne vais pas vous faire raconter tout le roman…

C’est tout de même étonnant : comme aimantés par le mystère qu’ils tentent d’approcher, ils partent de l’exigence de rester au plus près du réel, et se trouvent, presque à leur corps défendant, conduits à imaginer la fiction la plus radicale, la plus « irréaliste » qui soit. Et pour cela ils vont avoir à tout inventer : ce qu’ils entreprennent, jamais auparavant personne ne l’avait tenté.
Comment dire le monde ? Qu’est-ce ce qui se joue dans la fiction ? La mode littéraire qui régnait en France, dans ma jeunesse, se voulait d’avant-garde, professant la «mise entre parenthèse du sujet, du sens et de l’histoire» , tout au rêve d’une «littérature pure» n’ayant plus d’autre objet qu’elle-même, réduit en somme à des jeux de langage. Soit dit en passant, ce rétrécissement correspondait à la montée en puissance des sciences humaines : si, en effet, tout l’espace humain relevait désormais de la science, la littérature n’y avait plus rien à faire… Il faudrait d’ailleurs se demander si ce rétrécissement ne correspondait pas aussi au moment où la France elle-même, face aux guerres coloniales qui contestaient ses prétentions universalistes, se retranchait de l’histoire. Toute mon entreprise, dans mes livres comme dans la création du festival Etonnants Voyageurs a été de m’opposer à cette vision de la littérature : un monde s’effondrait, un autre venait, et pour moi c’étaient les artistes, mieux que quiconque, qui disaient l’inconnu de ce qui venait, lui donnait un visage, son rythme, ses mots. Jamais la littérature ne paraissait aussi nécessaire !

 

A.G. : Avec Kong, on est en plein dans la problématique d’une «littérature-monde», en somme ? Un « roman-monstre» – et un «roman monde »…

Quand j’ai lancé le concept de « littérature-monde » en 1993, j’insistais sur la nécessaire mise en incandescence réciproque du monde et de la littérature, à la manière de deux charbons d’un arc électrique qui, rapprochés à une certaine distance, font jaillir un arc électrique. Restait à trouver la  bonne distance, disais-je, ce qui suppose une vision. Mais aujourd’hui certains s’en emparent pour le négocier en «littérature engagée», en littérature «réaliste», et même en «nouveau journalisme». Alors que j’ai essayé de montrer par tout mon travail sur le romantisme, dans L’homme aux semelles de vent, Le Paradis perdu, Le Journal du romantisme, que seul l’imaginaire a puissance à dire, à donner un visage à l’inconnu de ce qui vient.
Pour être plus clair : prenez un auteur comme le turc Hakan Gunday, n’avez vous pas, le lisant, le sentiment que voila dit le monde d’aujourd’hui avec une puissance rare – parce qu’emporté par une vision presque fantastique ? Pour moi, c’est la littérature-monde à son meilleur. Par contre, il y aurait beaucoup à dire sur la marée de romans prétendant traiter des «problèmes actuels» qui ne sont que du journalisme déguisé, débordant de bons sentiments, brassant allègrement les idées au goût du jour, politiquement corrects, il va sans dire. Et idéologiques en diable. Ceux-là ne m’intéressent pas trop.

 

A.G. : Vous donnez à la fiction une place reine…

Pour le dire vite : le fictif n’est certes pas le vrai, mais il n’est pas non plus le faux : il dit quelque chose qui ne peut pas être dit autrement. Quoi ? Que l’on songe à ceci : la science se déploie dans l’espace du Même, puisqu’elle suppose la répétition à l’identique de l’expérience qui fonde la loi. Mais comme dire l’Autre, sans le réduire au Même ? Non pas en le connaissant «scientifiquement», mais en liant connaissance avec lui. Par l’imaginaire, en somme, par le jeu de nos fictions. Pourquoi croyez-vous qu’on se raconte des histoires depuis l’aube des temps ?

 

A.G. : Je reviens à votre idée de la bouteille dans laquelle les marins savaient glisser un trois-mâts. Votre trois-mâts, ici, c’est l’histoire du monde, de la fin de la Grande Guerre aux premières annonces de la seconde! Vous accepteriez qu’on dise Kong un « roman historique » ?

Ma foi, si vous le placez ainsi aux côtés de Guerre et Paix, je trouve ça flatteur. Mais je suppose que ce n’est pas ce que vous avez à l’esprit – plutôt la connotation négative que l’on en a ?  Un «genre», une sous-littérature, en somme… Elle ne m’intéresse pas. Mais le rapport de la littérature à l’histoire, par contre, oui. Parce que c’est la question que la littérature pose toujours à l’idéologie historiciste. Et cette question-là fait massivement retour dans le champ historique – il n’est que de voir le nombre de colloques qui lui sont consacrés, ces temps-ci.
Pour me faire comprendre : Les historiens ne sont jamais aussi à l’aise que dans les continuités, dont ils restituent le mouvement en de longues séries causales, qu’ils rassemblent en de brillantes «synthèses». Mais curieusement celles-ci changent tous les 10-15 ans. Parce que nous ne posons jamais au passé que les questions du présent – lequel, par définition, change. Il y a plus : ce sont les choses qui sont mues par des causes. Sommes nous des choses ? Ou bien sommes-nous mus aussi par des buts ? Qui témoignent de notre liberté, de notre capacité à rompre le cours des choses, à inventer le nouveau ? L’historien est toujours en difficulté devant les ruptures – c’est le vieux soixante-huitard, ici, qui parle – autrement dit devant l’événement. Le surgissement de quelque chose d’autre qui résiste, casse le cours de l’histoire, et ce faisant, fait l’Histoire : voilà ce qui ouvre le champ du romanesque. Le roman, parce qu’il fait se mouvoir des personnages dans le monde, se place nécessairement au point de tension entre leur liberté et leur « destin » – ces déterminismes qu’aiment tant les historiens. La fiction contre l’histoire, en prenant «contre » dans ses deux sens : à l’opposé et tout près. Mais la fiction résolument opposée à l’historicisme, ça oui !

 

A.G. : Mais il vous a fallu plonger dans les archives de King Kong, des Chasses du comte Zaroff, aussi, tracer la biographie de chaque personnage, retrouver les notes de production… Tout est vrai, ici ?

Huit années de recherche, des centaines de livres compulsés, des tonnes d’archives, le New York Times et le Los Angeles Times épluchés de 1929 à 1933, au quotidien… J’en donne une petite liste à la fin du roman. Je peux donc dire : tout, ou presque, dans ce roman, est «vrai». A condition d’accepter, aussi, que tout, pourtant, y est inventé. Je m’explique : les «faits» que livrent les archives sont pour moi comme les piquets d’un slalom, et le roman, la voie que trace le slalomeur en s’obligeant à ne heurter aucun de ces piquets. Pour ce qui est des «faits», croyez-moi, j’ai dépouillé à peu près tout ce qui était possible ! Ce qui m’a rendu d’autant plus libre, dans l’invention du roman. Non, ce n’est une bio romancée, c’est, pleinement, un roman – voir ce que je dis plus haut du rapport de la fiction et de l’histoire.

 

A.G. : Vous disiez au début de l’entretien que King Kong est un peu votre mythe personnel…

S’il m’a à ce point touché, ce film, c’est qu’il me ramenait, d’une certaine manière, à ce qui m’a fait. Je suis né au bord de la mer, dans un coin perdu de Bretagne. Quand l’hiver venait, j’écoutais, fasciné, gronder la mer toute proche, pendant les tempêtes de suroît, exploser contre les falaises de granit et c’était comme si toute la puissance du monde était là rassemblée. La mer : à la fois toute la puissance de destruction du monde, et le lieu d’où procède toute vie.  J’ai toujours ressenti qu’elle était une, cette force, indifféremment de destruction et de création, et qu’il fallait la découvrir à l’œuvre aussi en soi, pour pouvoir habiter pareils lieux. Ma mère se demandait si je n’étais pas un peu dérangé, d’en être fasciné à ce point. Et puis j’ai découvert Stevenson, London, Melville, le Hugo de « La légende des siècles» dans la petite collection des classique Hatier, un peu plus tard Conrad : je n’étais pas seul ! Eux aussi interrogeaient ce mystère, ressenti au plus profond. C’est à travers eux, d’une certaine manière, que je me suis lu.
«The call of the wild» ! C’est l’expérience première des pionniers américains, ou des chercheurs d’or du Klondike que Jack London met si bien en scène. C’était le mystère qu’approchait Conrad, dans Au cœur des ténèbres. Ou Melville, dans Moby Dick. Avec aussitôt une interrogation : comment faire que de cette force devienne une force créatrice, et non destructrice ? Stevenson répond : par le pouvoir plastique de l’imaginaire. Pour faire court : le travail de l’artiste serait de «mettre en œuvre» cette puissance, c’est à dire en action, de la manifester pour la faire ressentir le plus intensément possible au lecteur – mais en la « mettant en œuvre », en œuvre d’art, autrement dit en forme. Par le pouvoir plastique de l’imaginaire. C’est l’enjeu, je crois, de l’œuvre d’art : faire advenir un visage, dans l’inconnu du monde. Prenez l’image d’un voilier, en mer : simple fétu de paille au regard des puissances qui l’entourent, la mer et le vent, il peut se diriger à peu près ou il veut s’il épouse le mouvement de la vague, si la voile contient savamment la puissance du vent qui pourrait sinon l’envoyer par le fond. Et tout cela par la maitrise d’un gouvernail. C’est l’enjeu du film King Kong. Et de Kong, aussi, s’il est réussi… En somme c’est l’enfant effaré qui écoutait la mer, jadis, dans ce coin de Bretagne, qui est un peu l’auteur du livre…

 

A.G. : Il y a un moment étonnant, dans votre roman : la rencontre de Merian Cooper avec le rabbin Magnin, qui tout à coup l’éclaire, dans un moment de doute sur le personnage de Kong… Il a réellement existé ?

Il a existé. C’était le rabbin attitré de Mayer, le nabab de la MGM, et il fut en son temps une petite star, avec une émission de radio très suivie – n’oubliez pas que la quasi totalité des magnats du cinéma, à l’époque, était juifs. Magnin va apporter à Cooper cette simple idée : qu’il y a dans l’échange d’un regard l’expérience d’une transcendance d’autrui : dans les yeux qui me font face sont des mondes dans lesquels je ne rentrerai pas. J’ajouterais, pour ma part : mais avec lesquels je peux faire connaissance, par l’imaginaire. Le regard échangé signe notre entrée en humanité : la transcendance de l’autre me fait découvrir ma propre transcendance. Kong, jusque là, était le monde entier, dans le déploiement de sa puissance. Il regarde Ann  Darrow, étonné. Ann le regarde – et c’est le mystère d’un autre monde qui fait irruption dans le sien. Il est perdu, dès lors…

 

A.G. : Marguerite Harrison, Fay Wray-Ann Darrow, et je ne dirai rien de l’histoire d’amour qui traverse le livre – et puis Ruth Rose, l’exploratrice, la femme de Schoedsack, et l’auteur du scénario final de King Kong…  Elle est incroyable...

C’est au lecteur de dire si j’ai réussi, mais elle méritait que quelqu’un essaie de lui redonner vie. Parce qu’au final c’est elle qui va écrire King Kong. On cite toujours Edgar Wallace, la star du roman policier, comme l’auteur principal. Mais le pauvre n’est arrivé à rien et est mort à la tâche, d’ailleurs, à Hollywood.  Le jeune Horace McCoy, le futur auteur de On achève bien les chevaux, à sa suite, n’a pas fait mieux. J’ai lu tous les états du scénario : c’est Ruth Rose qui a vraiment écrit le film. En apportant à la quête de Cooper et Schoedsack ce qu’elle disait, elle, «la puissance obscure du désir». Dans une note de production elle écrit aux deux : « Les garçons, vous êtes comme tous les hommes, vous ne comprenez rien à l’érotisme. Laissez moi faire, ça se passera très bien !» Et elle imagine la fameuse scène de l’effeuillage…

 

A.G. : Tous ont été marqués à jamais par ce film, n’est-ce pas ?

Et par Les Chasses du comte Zaroff – que Schoedsack a tourné en parallèle, au début. Dans les mêmes décors et avec les mêmes acteurs, pour un part. Zaroff de jour, King Kong de nuit ! D’une certaine manière, et ça rejoint ce que je vous disais au début, mon sentiment qu’il s’agissait d’un «film ultime» : aucun n’a pu aller au-delà. C’était le sentiment de Cooper, mais aussi de Schoedsack : qu’il n’y aura pas d’autre film possible pour eux, après. Schoedsack en a fait quelques uns, comme «on fait le métier» mais c’était fini, après King Kong. Cooper, pour ne citer que lui, sera un temps le patron de la RKO, sera le producteur des plus grands films de John Ford, sera général de l’US Air Force pendant la seconde guerre mondiale, inventera le Kinopanorama, ancêtre du Cinémascope, sera le pionnier de la couleur, et travaillait à l’idée d’un cinéma en trois dimensions au moment de sa mort, mais sera incapable de faire un autre film.
Fay Wray, elle, la si troublante Ann Darrow dans le film, ne trouvera plus jamais de rôle à sa mesure : mythe elle était devenue, et ne s’appartenait donc plus. Mais deux jours après sa mort, le 10 aout 2004, les lumières de l’Empire State Building ont été éteintes pendant 15 minutes : Ann Darrow elle était, pour l’éternité.
Et j’ai écrit ce roman, qui est aussi un roman d’amour, en pensant beaucoup à elle…

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