A V E C

René De Obaldia

Propos recueillis par Alain Malraux

Poète, romancier et dramaturge français, René de Obaldia est né à Hong-Kong en 1918. Son oeuvre théâtrale, d'une profonde originalité a fait le tour du monde et a été réédité dans son intégralité par Grasset, en 2001

 Paru : René de Obaldia, dans quel ordre préférez-vous que l'on vous définisse: poète, romancier, dramaturge?

René de Obaldia: Poète. C'est le bon ordre. Car dans les romans, dans mon théâtre, il y a toujours une certaine "charge" de poésie.. Le récent recueil de poèmes que j'ai publié - Sur le ventre des veuves, Grasset, 1996 - traduit bien cela: que la poésie est une création. Une création plus pure dans la mesure où elle est ce qui nous permet de nous rapprocher le plus de l'indicible, même si elle reste une approximation. Si l'on atteignait au stade de l'indicible, j'arriverais à remettre une page blanche!
Ce qui revient à dire que l'écriture est... un pis-aller.

Vous soumettez-vous à une ou à des disciplines d'écriture selon les genres?

René de Obaldia: Oui: l'écriture (le style, le rhytme) n'est pas la même lorsqu'il s'agit d'écrire un roman ou une pièce de théâtre. La différence est encore plus marquée pour la poésie. Max Jacob disait qu'entre un romancier et un poète, la différence est que "le romancier travaille, tandis que le poète souffre". Certaines idées s'imposent à moi sous certaines formes. Ainsi, je crois qu'il ne faut pas faire de littérature dans le théâtre. A cet égard, l'exemple du malheureux Candidat de Flaubert est éloquent; oeuvre de valeur sûrement très intelligente... qui s'est soldée par un échec.

Pour moi, je me laisse guider par le sens du dialogue, qui me préserve de glisser vers le romanesque. Quand Genousie a été créée, chez Jean Vilar au T.N.P., ça a été un succès, et la critique a beaucoup souligné mon sens des règles dramatiques: j'aurais été bien incapable de dire en quoi, et même de les énoncer, lesdites règles! Pour ce qui est des dialogues, je les travaille énormément, mais je les reprends et les retravaille beaucoup. Par bonheur, je donne, semble-t-il, cette impression de facilité. On me l'a même reprochée.

Quel regard peut-on porter sur l'ensemble de votre oeuvre?

René de Obaldia: Il existe toujours des préférences personnelles.
Mon oeuvre est fort variée, même dans un seul genre (j'ai horreur d'enfoncer toujours le même clou!). Il y a une grande différence, par exemple, entre une pièce de théâtre comme Du vent dans les branches de Sassafras (divertimento) et ... et à la fin, ce fut le Bang (comédie héroïque). Certains amis ne jurent que par Genousie ou Monsieur Klebs et Rozalie. D'autres négligent mon théâtre pour ne parler que de Tamerlan des coeurs, de Exobiographie ou encore que des Innocentines. J'avoue avoir un faible pour les Innocentines, dont certaines pièces sont récitées par les enfants des écoles.

Dans sa postface à Tamerlan des coeurs, que Maurice Nadeau tient pour mon livre le plus important, il n'a pas hésité à titrer: "Obaldia, poète tragique". Il a parfaitement décelé que le rire, l'humour, sensibles dans la plupart de mes écrits, ne sont là que comme une surabondance de gravité.

Comment êtes-vous venu à l'écriture? Avez-vous connu d'autres tentations artistiques?

René de Obaldia: La musique, surtout la peinture étaient pour moi très tentantes. Mais j'ai eu une enfance assez difficile, et avec un papier et un crayon, c'était plus simple de faire naître quelque chose, une poésie par exemple.

Comment voyez-vous votre oeuvre, rétrospectivement?

René de Obaldia: Je suis à la fois juge et partie, ce qui rend ma réponse incertaine. Aujourd'hui, on fait des maîtrises et des thèses sur mes oeuvres; on me cite, on me commente.
La liberté de ton, l'originalité de l'écriture, dans l'ensemble, on me les reconnaît... Ca m'est très difficile de porter un jugement là-dessus: on écrit, mais on garde l'impression qu'on n'a rien dit du tout.

Quel regard portez-vous sur la création contemporaine, et plus précisément sur le théâtre?

René de Obaldia: J'habite très peu à Paris et vais donc rarement au théâtre. Ces dernières années, je n'ai pas assisté à un véritable événement, ni découvert une pièce vraiment créatrice (un univers aussi original que celui de Gombrowicz par exemple). Il y a de bons auteurs, certes - et sans doute suis-je injuste. Mais je vous le répète, je me sens mal placé pour en juger.

En ce qui concerne la littérature française d'aujourd'hui, je la trouve dans son ensemble par trop anecdotique, trop collée au réel. Un réel qui s'étale déjà d'abondance dans les médias - presse, télévision. Je me tourne davantage vers des écrivains étrangers comme Mario Vargas Llosas, latino-américain, soit un autre latin, Antonio Lobo Antunes, écrivain portugais remarquable - ou encore le tchèque Hrabal: les deux derniers ont été de grandes découvertes, pour moi.

La politique a-t-elle un sens, à vos yeux, à partir de l'état du monde actuel?

René de Obaldia: Le poète Saint-Pol Roux disait que "l'univers est une catastrophe tranquille". Aujourd'hui, il semblerait que nous nous précipitions vers un certain cataclysme. L'abolition du temps et de l'espace donne le vertige.
L'enracinement que préconisait Simone Weil fait place à de multiples et immédiats déracinements. Les hommes sont "déboussolés". En un demi-siècle, j'ai assisté à des modifications, des bouleversements plus que n'en connut un millénaire égyptien. Les politiques (aux ambitions tellement personnelles) semblent incapables de maîtriser les phénomènes de plus en plus complexes que provoquent les nouvelles technologies. Je pense à cette déclaration: "L'homme moderne bricole dans l'incurable" (!) de Cioran.
Cependant, "le pire n'est pas toujours sûr" (là, c'est le poète qui parle). Il me semble si évident que nous courons vers l'abîme que cette évidence me paraît suspecte; les événements ne se passent jamais comme nous les prévoyons - d'où, pour moi, l'idée que, défiant toute logique, un miracle viendra sauver l'homme en perdition. (novembre 1998)

Propos recueillis par Alain Malraux

Droits de reproduction et de diffusion réservés.©Paru 1998

 


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