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La Repubblica
Interview avec Laura Lilli (extrait)
Umberto Eco est né en 1932 à Alexandrie, dans le Piémont.
Il est titulaire de la chaire de sémiotique et directeur de l’Ecole
supérieure des Sciences humaines à l’Université
de Bologne. Il est l’auteur de nombreux essais comme Les
Limites de l’interprétation, Kant
et l’ornithorynque, Comment
voyager avec un saumon, et de trois romans à la renommée
universelle, Le
Nom de la Rose
en 1980, Le
Pendule de Foucault en 1988, et L’Île
du jour d’avant en 1994.
Qui est Baudolino ?
Baudolino est un jeune garçon qui vit à la campagne, près
de Marengo, plus ou moins là où naîtra en 1168 la
ville d’Alexandrie [à environ 60 kilomètres au nord de Gênes],
qui aura pour patron saint Baudolino. Baudolino est un chenapan, semblable
à ceux que l’on trouve dans de nombreuses mythologies locales :
en Alle-magne, on l’appelle Schlemil ; en Angleterre Trickster God. Le
livre, en ce sens picaresque, raconte ses aventures dans diverses contrées.
Le père de Baudolino est le légendaire Gagliaudo Aulari,
qui sauve Alexandrie assiégée par Frédéric
Barberousse grâce à l’histoire de sa vache.
Quelle histoire ?
Eh !… Les gens d’Alexandrie la connaissent, les autres la liront dans
mon roman.
Vous êtes né à Alexandrie : ce livre est-il un
retour versvos racines ?
Certainement. Je raconte l’histoire de ma ville, j’essaie d’en imiter
le dialecte, la façon de parler. J’ai été surpris
de trouver dans des documents officiels de l’époque le nom des
gens qui ont fondé Alexandrie : ce sont les mêmes que ceux
de mes camarades d’école ! J’ai eu quelques difficultés
avec la langue parce que le premier chapitre est écrit directement
par Baudolino sur un parchemin. Il a alors 14 ans et vient de commencer
à apprendre le latin. Il écrit directement dans la langue
vulgaire de sa région, sur laquelle nous n’avons bien sûr
aucun document. Je me suis beaucoup amusé.
Comme Le Nom de la Rose, ce livre raconte une histoire médiévale...
Oui, mais avec de nombreuses différences. La Rose avait pour cadre
le monde monastique et les dissensions internes de l’Eglise. Ce livre
parle du monde laïque, de la cour impériale de Frédéric
Barberousse. A l’âge 13 ans, Baudolino est adopté par Frédéric
et vit avec lui tous les conflits entre l’Empire et les cités italiennes,
la bataille de Legnano, la troisième croisade (qu’il va pousser
l’Empereur à entreprendre) et d’autres événements.
Le Nom de la Rose faisait appel à la culture du lecteur,
Baudolino est un roman populaire. Le premier emploie un style soigné,
celui-ci est écrit dans un langage plus familier, celui des paysans
de l’époque ou des étudiants parisiens, qui parlent comme
les brigands. Pas de latin, à part quelques mots. On y retrouve
le jeu habituel de quelques citations postérieures cachées,
mais qui se font passer pour des phrases inventées par Baudolino
et que les autres pourraient, par la suite, avoir copiées.
Ce Baudolino est un grand menteur.
Eh oui! Il invente tout le temps des bobards, mais à chaque fois
tout le monde y croit et ses bobards font surgir la grande Histoire. Au
fond, je relis l’histoire de cette période comme si elle était
le fruit des inventions d’un gamin, qui, devenu grand, imaginera avec
une bande d’amis la légitimation ultime de l’Empire par les juristes
bolonais, une partie de la correspondance entre Abélard et Héloïse
et la légende du Graal telle qu’elle sera ensuite racontée
par Wolfram von Eschenbach.
Ce livre est-il une apologie du mensonge ?
En tout cas, c’est une apologie de l’utopie, de ces inventions qui agitent
le monde. Colomb a découvert l’Amérique par erreur : il
croyait que la Terre était beaucoup plus petite. Il n’est pas vrai
qu’il était le seul à penser qu’elle était ronde,
comme on l’entend souvent dire encore : on savait qu’elle était
ronde avant Platon. Et que dire de l’Eldorado ! On conquiert un continent
en poursuivant un mythe…
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