Premiers chapitres
Jean-Louis Hue

L'apprentissage de la marche


Jean-Louis Hue a dirigé la rédaction du Magazine littéraire. Il a publié Le Chat dans tous ses états (Grasset, 1982, prix Félix Fénéon) et Dernières nouvelles du Père Noël (Grasset, 1987, prix Goncourt de la nouvelle).

Les premiers pas

e reviens d’une longue marche. J’ai gravi les vénérablesmontagnes de la Chine et du Japon, fait trois fois le tour dumont Blanc, enduré la fournaise du Ventoux, zigzagué dansle Val-de-Travers et dévalé la France du nord au sud. Lanuit dissipait mes fatigues et mes courbatures. Je repartaisle lendemain, porté par le bonheur des paysages que j’avaistraversés et désireux d’en connaître d’autres. J’ai visité lesforêts de l’Etat du Maine, recensé les rochers de Fontainebleau,suivi le chemin du littoral breton, connu le désertdes Cévennes et la cohue des Grands Boulevards ; auxcharmes de lacs embrumés à l’anglaise succédèrent lessortilèges du Finisterre galicien, au terme du chemin deCompostelle. Jusqu’au bout des terres, par-delà les continentset les siècles : je ne comptais pas aller aussi loin. J’aiaussi déambulé dans les jardins de Versailles et d’Ermenonville.Ici la promenade devint le divertissement d’un roi,là elle fut l’affaire d’un philosophe. On m’a vu aux bras deLouis XIV et de Jean-Jacques Rousseau.
J’oublie deux ou trois autres étapes, quantité deméandres, crochets et circonvolutions diverses. Même sicertaines de ces randonnées sont rêvées, elles m’ont coûtéquantité de pas. Aux chemins de campagne s’ajoutent lestravées de bibliothèque.
L’art de marcher est l’aboutissement d’une longuepatience. Les premiers pas furent délicats. Il fallut beaucoupd’application et d’audace avant de trouver une foulée,un allant, un esprit. C’était ce lent apprentissage qu’ilm’intéressait de suivre. Il ouvre la voie à nos modernesrandonnées. Au fil du temps la marche perd peu à peu soncaractère contraint et routinier. Elle devient un plaisir, unesolitude revendiquée, une liberté essentielle. L’attention auxpaysages ne cesse de croître. Le marcheur se fait peintre,botaniste, poète. Il va enfin où bon lui semble.J’ai musardé à ma façon, m’aventurant dans des territoiresqui furent intimement liés aux progrès de la marche.On me pardonnera d’avoir parfois enjambé les décennies,voire les siècles, avec l’insouciance de ceux qui sautent pardessusles fossés. Mes randonnées relèvent d’un libre vagabondageà travers l’histoire.
Les écrivains furent mes compagnons les plus sûrs. Lamarche leur a inspiré quantité de choses vues, de carnets,de récits de voyage, de manifestes. Comme s’il leur fallaitrécapituler, reconstituer, ressaisir ce que le mouvementdilapide et éparpille. Les étapes leur ont servi d’études dusoir. Après tant de pas, vous me ferez dix, cent, que dis-je,mille et mille lignes, leur lançait la voix de leur conscience.Ces écrivains suivent chacun une voie singulière. Rebellesqui fuient leur époque, mélancoliques dont le mouvementsoulage les idées noires, prophètes, mystiques, mauvaiscoucheurs, excentriques, garnements avides d’échappéesbelles.
J’ai repris leurs itinéraires et remonté leurs traces. Ilsont parfois investi des régions entières – les Romantiquesdans les Alpes puis à Fontainebleau, les poètes lakistes dansle District des lacs. L’histoire de la marche recoupe souventcelle du tourisme. Ces voyageurs furent des pionniers.J’ai partagé leurs habitudes, leurs enthousiasmes, leursrêveries, leurs fatigues aussi. Parfois, je les ai abandonnésen chemin. Pris d’une paresse soudaine, lassé des antipodes,renâclant devant l’épreuve d’une escalade ou d’untrop long parcours, j’ai alors choisi pour raccourci le chemindes bibliothèques. Il en est de fort reposantes, même si, à larecherche d’un livre dans les rayonnages, l’alphabet paraîtinterminable et impose de longs trajets. Mais une fois revenuà sa place, tranquillement assis dans la pénombre quiconvient à ces lieux de paix, le rat de bibliothèque peut lire,dormir parfois, et rêver à des marches que les autres ontfaites à sa place et dont ils ont consigné le récit. Il aurait été fâcheux de se priver de ces randonnées immobiles.

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