Premiers chapitres

Stefan Zweig

Un soupçon légitime

Poète, dramaturge, romancier, Stefan Zweig excelle dans le genre de la biographie. Sont parus chez Grasset, entre autres, sa correspondance et une nouvelle inédite en français, Le voyage dans le passé.

 

our ma part, j'en suis tout à fait cer-taine, le meurtrier c'est lui - mais il me manque la preuve ultime, irréfutable. " Betsy ", me dit toujours mon mari, " tu es une femme intelligente, qui observe vite et bien, mais tu te laisses mener par ton tempérament et tu portes souvent des jugements hâtifs. " En fin de compte, mon mari me connaît depuis trente-deux ans et ses mises en garde sont peut-être, et même probablement, justifiées. Je dois donc, puisqu'il me manque cette preuve ultime, me faire violence pour réprimer mes soupçons devant les autres. Mais chaque fois que je le croise et qu'il s'approche de moi, brave et amical, mon cœur s'arrête de battre. Et une voix intérieure me dit : c'est lui et lui seul, le meurtrier.
Je veux donc essayer de reconstituer une fois de plus, rien que pour moi, le déroulement de toute l'histoire. Il y a environ six ans, mon époux avait achevé son service de haut fonctionnaire dans les colonies et nous décidâmes de nous retirer dans un endroit calme de la province anglaise pour y passer tranquillement - nos enfants sont mariés depuis longtemps - grâce aux plaisirs simples de l'existence, comme les fleurs et les livres, les jours qui nous restaient à vivre et où nos forces déclinaient. Notre choix s'arrêta sur une petite localité campagnarde des environs de Bath. A la sortie de cette ville ancienne et honorable, un cours d'eau étroit et paisible, après avoir ser-penté sous toutes sortes de ponts, s'étire en direction de la vallée toujours verte de Limpley Stoke : le canal de Kenneth-Avon. Il y a plus d'un siècle, cette voie navigable a été pourvue, à grand renfort d'art et d'argent, de quantité d'écluses en bois et de postes de surveillance, afin de transporter le charbon de Cardiff à Londres. Sur l'étroit halage, de part et d'autre du canal, des chevaux au pas lourd remorquaient les larges péniches noires, parcourant tout ce chemin à leur rythme. C'était une installation gran-diose et prometteuse pour une époque qui accordait encore peu d'importance à la vitesse. Mais il y eut ensuite l'avènement du chemin de fer qui trans-porta les noires cargaisons plus rapide-ment, à meilleur marché et dans de meilleures conditions. Le trafic périclita, les gardiens des écluses furent congédiés, le canal, laissé à lui-même, devint marécageux, mais c'est précisément cet abandon, cette inutilité complète, qui le rendent aujourd'hui si romantique et si enchanteur. Du fond de son eau noire stagnante, les algues croissent, si épaisses que la surface luit d'un éclat vert foncé comme la malachite, des nénuphars oscillent, colorés, sur cette surface lisse, qui, dans son immobilité dormante, reflète aussi fidèlement qu'une photographie les berges fleuries, les ponts et les nuages ; de-ci de-là, on trouve le long de la rive, à moitié immergée et déjà envahie par une végétation bariolée, une barque vé-tuste qui date de cette époque lointaine d'activité intense. Et depuis longtemps les clous de fer des écluses sont rouillés et recouverts d'une mousse épaisse. Personne ne se préoccupe plus de ce vieux canal, c'est à peine si les curistes de Bath le connaissent encore et, lorsque nous deux, qui sommes d'un certain âge, nous parcourûmes ce chemin plat, le long duquel jadis les chevaux halaient péniblement les péniches, nous ne rencontrâmes des heures durant personne d'autre qu'un couple secret d'amoureux qui voulaient, dans cette retraite, préserver des commérages des voisins leur jeune bonheur, tant qu'il n'avait pas été consolidé par des fiançailles ou un mariage.
C'est précisément ce cours d'eau tranquille et romantique, au milieu d'un aimable paysage vallonné, qui nous enchanta. A un endroit où la colline de Bathampton s'incline avec douceur, belle et riante prairie, jusqu'au canal, nous nous achetâmes une parcelle de terrain perdue au milieu de nulle part. Nous fîmes construire en hauteur une petite maison campagnarde d'où un jardin aux agréables allées bordées de fruits, de légumes et de fleurs, descendait jusqu'au canal, si bien que lorsque nous étions assis au bord, sur notre petite terrasse dégagée, nous pouvions contempler dans le reflet de l'eau la prairie, la maison et le jardin. La maison était plus paisible et agréable que dans mes plus beaux rêves et je regrettais seulement qu'elle soit un peu isolée, sans aucun voisin. " Ils ne tarderont pas à arriver ", me disait mon mari, pour me consoler, " dès qu'ils auront vu comme nous sommes bien ici. " Et, en effet, nos petits poiriers et nos prunes n'étaient pas encore tout à fait mûrs, lorsqu'un beau jour les prémices d'une construction voisine apparurent, d'abord des agents affairés, puis les arpenteurs et, après eux, des maçons et des charpentiers. En l'espace d'une douzaine de semaines une petite maison de briques rouges prit place à côté de la nôtre, proximité amicale ; et pour finir un camion vint déposer des meubles. Nous entendions marteler, cogner sans arrêt, dans l'atmosphère tranquille, mais nous ne savions toujours pas à quoi ressemblaient nos voisins.



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