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Stefan Zweig
Les grandes vies
Poète, dramaturge, romancier, Stefan Zweig excelle dans
le genre de la biographie. Sont parus chez Grasset, entre autres,
sa correspondance et une nouvelle inédite en français,
Le voyage dans le passé.
I
La montée vers l'autorité
1759-1793
e
31 mai, Joseph Fouché - que nous sommes loin encore du duché
d'Otrante ! - voit le jour à Nantes. Ses parents étaient
marins et commerçants, ses aïeux également ;
rien de plus naturel, par conséquent, que leur héritier
fût, à son tour, marin, qu'il devînt capitaine
de navire ou qu'il se livrât au négoce maritime. Mais
de bonne heure on s'aperçoit que cet adolescent fluet, nerveux,
anémique et laid manque de toute aptitude pour un métier
si dur et qui, à l'époque, était encore réellement
héroïque. A deux milles du rivage il a le mal de mer,
un quart d'heure de marche ou de jeu suffit à le fatiguer.
Que faire d'un rejeton si délicat, se demandent les parents
? Non sans souci, car la France d'alors n'a pas encore accordé
la place qui lui revient à une bourgeoisie déjà
éclairée et impatiente d'arriver. Au tribunal, dans
l'administration, dans chaque ministère, chaque office, toutes
les grasses prébendes continuent d'être réservées
à la noblesse ; pour le service de la cour, il faut avoir
des armoiries comtales ou une bonne baronnie ; même dans l'armée,
un roturier à cheveux gris ne dépasse guère
le grade de sous-officier.
Le tiers état est encore exclu de tout, dans le royaume corrompu
et mal administré ; il n'est pas étonnant qu'un quart
de siècle plus tard le poing exige ce qu'on a refusé
trop longtemps à la main humblement suppliante.
Il ne reste que l'Eglise. Cette grande puissance, vieille de mille
années, infiniment supérieure aux souverains dynastiques
quant à la connaissance du monde, pense avec plus d'intelligence,
un esprit plus démocratique, un cur plus large. Elle
trouve toujours une place pour qui est doué et elle accepte
même le plus humble dans son royaume invisible. Comme le petit
Joseph s'est déjà distingué par son zèle
à l'étude, sur les bancs de l'école des Oratoriens,
ceux-ci lui accordent volontiers, lorsqu'il a fini ses classes,
un poste de professeur de mathématiques et de physique, de
surveillant général et de préfet des études.
A vingt ans il a, dans cet ordre, qui depuis l'expulsion des jésuites
dirige partout en France l'instruction catholique, une charge, à
vrai dire modeste, et sans beaucoup d'avenir, mais qui constitue
pour lui cependant un moyen de s'instruire en enseignant les autres.
Il pourrait d'ailleurs monter plus haut, devenir père, peut-être
même, un jour, évêque ou éminence, s'il
prononçait les vux sacerdotaux. Mais, chose typique
chez Joseph Fouché, dès le premier, le plus bas échelon
de sa carrière, se manifeste un trait essentiel de sa nature
: sa répugnance à se lier entièrement et irrévocablement
à quelqu'un ou à quelque chose. Il porte l'habit ecclésiastique
et la tonsure ; il partage la vie monacale des autres religieux,
les pères ; pendant ces dix années d'Oratoire, il
ne se distingue en rien d'un prêtre, ni extérieurement
ni intérieurement. Mais il ne prend pas les ordres majeurs
; il ne prononce pas de vux. Comme toujours, dans chaque situation,
il se ménage la liberté de la retraite, la possibilité
de changer et d'aller ailleurs. A l'Eglise il ne se donne que temporairement
et pas tout entier ; il ne se donnera pas davantage plus tard à
la Révolution, au Directoire, au Consulat, à l'Empire
ou à la Royauté ; même à Dieu, et encore
moins à un homme, Joseph Fouché ne s'engage à
être fidèle sa vie durant.
Pendant dix ans, de la vingtième à la trentième
année, ce demi-prêtre, pâle et fermé,
passe dans les cloîtres et les réfectoires silencieux.
Il enseigne à Niort, Saumur, Vendôme, Paris, mais il
sent à peine le changement de lieu, car la vie d'un professeur
de séminaire se déroule aussi calme, modeste et insignifiante
dans telle ville que dans telle autre, toujours derrière
des murs taciturnes, toujours à l'écart de la vie.
Vingt, trente, quarante élèves à qui on inculque
du latin, des mathématiques et de la physique, des garçons
pâles, vêtus de noir, qu'il faut conduire à la
messe, surveiller au dortoir, la lecture solitaire de livres de
sciences, de maigres repas, une rétribution médiocre,
un habit noir tout râpé, une existence claustrale,
dénuée de désir. Elles semblent figées,
irréelles et au-delà du temps et de l'espace, infécondes
et sans ambition, ces dix années muettes et obscures.
Mais, pourtant, dans cette atmosphère d'école conventuelle,
Joseph Fouché apprend beaucoup de choses, qui serviront infiniment
au futur diplomate ; avant tout, la technique du silence, le grand
art de la dissimulation, la maîtrise dans l'observation et
la connaissance des âmes. Si cet homme, pendant toute sa vie,
domine chaque nerf de sa figure, même dans la passion, si
l'on ne peut jamais découvrir un signe visible de colère,
d'irritation, d'émotion, sur son visage immobile et comme
muré dans le silence, s'il parle tranquillement, avec la
même voix sans expression, des choses les plus courantes et
des choses les plus terribles, s'il sait marcher d'un même
pas furtif dans les appartements de l'empereur et dans le tumulte
d'une réunion populaire, c'est parce qu'il a appris pendant
ses années de réfectoire l'incomparable discipline
de la domination de soi-même, c'est parce qu'il a longtemps
dompté sa volonté par les exercices de Loyola et appris
à parler dans les discussions de l'art séculaire des
prêtres, avant de prendre place sur le podium de la scène
du monde. Ce n'est peut-être pas un hasard qui a fait que
les trois grands diplomates de la Révolution française,
Talleyrand, Sieyès et Fouché, sont sortis de l'école
de l'Eglise, maîtres en la science des hommes, longtemps avant
d'affronter la tribune. L'antique tradition d'une communauté
qui les dépasse de beaucoup imprime, dans les minutes décisives,
une certaine ressemblance à leurs caractères, qui
sont, par ailleurs, opposés. A cela s'ajoutent, chez Fouché,
une discipline de fer, presque spartiate, une résistance
intérieure au luxe et à l'ostentation, la faculté
de cacher sa vie privée et ses sentiments personnels. Non,
ces années passées dans l'ombre des séminaires
n'ont pas été perdues pour Fouché ; il a infiniment
appris lui-même tout en professant.
Derrière les murs du cloître, dans l'isolement le plus
strict, cet esprit singulièrement souple et inquiet acquiert
et mûrit sa maîtrise psychologique. Pendant des années
il ne lui est permis d'agir qu'invisiblement, dans le cercle religieux
le plus étroit ; mais dès 1778 a commencé en
France cette tempête sociale qui vient battre jusqu'aux murs
des couvents. Dans les cellules des oratoriens, on discute sur les
droits de l'homme, aussi bien que dans les loges de francs-maçons
; une curiosité d'une espèce nouvelle pousse les jeunes
prêtres vers les laïcs, et c'est la curiosité
qui attire aussi le professeur de physique et de mathématiques
vers les découvertes étonnantes de l'époque,
comme celles de Montgolfier et des premiers aérostats, ou
vers les inventions grandioses du domaine de l'électricité
et de la médecine. Messieurs les ecclésiastiques cherchent
à entrer en relations avec les milieux intellectuels et,
à Arras, le moyen leur en est fourni par une société
très singulière, appelée les Rosati, sorte
de cercle idéaliste qui réunit en une sereine compagnie
les beaux esprits de la ville. Cela ne fait pas beaucoup de bruit
; de petits bourgeois sans importance déclament de menus
poèmes ou lisent des conférences littéraires
; les militaires se mêlent aux civils, et représentant
l'élément ecclésiastique le professeur Joseph
Fouché, lui aussi, est bien accueilli, parce qu'il sait parler
avec abondance des nouvelles conquêtes de la physique. Souvent,
il vient s'asseoir là, dans un cercle amical, et il écoute,
par exemple, un capitaine du génie, nommé Lazare Carnot,
dire des vers moqueurs, qu'il a composés lui-même,
ou bien un pâle avocat aux lèvres minces, Maximilien
de Robespierre (à cette époque, il n'a pas cessé
d'attacher de l'importance à sa noblesse), débiter
un discours bleu de ciel en l'honneur des Rosati. Car la province
respire avec bonheur les derniers zéphyrs du siècle
philosophe ; avec bonhomie, M. de Robespierre compose encore, -
en attendant les jugements sanguinaires, - des petits vers maniérés
; le médecin suisse Marat écrit toujours, - en attendant
les féroces manifestes communistes, - un douceâtre
roman sentimental, et le petit lieutenant Bonaparte continue à
peiner quelque part en province sur un fade récit imité
de Werther : les orages futurs sont invisibles derrière l'horizon.
Mais, caprice du destin, c'est justement avec cet avocat pâle,
nerveux, et d'une ambition sans frein, avec M. de Robespierre que
se lie intimement le professeur tonsuré ; il s'en faut même
de peu qu'ils ne deviennent beaux-frères, car Charlotte de
Robespierre, la sur de Maximilien, veut arracher le professeur
à l'état ecclésiastique et déjà,
à toutes les tables, on chuchote qu'ils sont fiancés.
L'intrigue n'aboutit pas. Pourquoi ? C'est un secret. Là
peut-être est la racine de cette haine terrible, inscrite
dans l'histoire, qui des deux amis fera des ennemis mortels. Pourtant
à l'époque il n'est pas plus question entre eux de
haine que de jacobinisme. Au contraire, même, lorsque Maximilien
de Robespierre est envoyé à Versailles, comme député
aux Etats généraux, afin de travailler à la
nouvelle Constitution de la France, c'est Joseph Fouché qui
prête à l'avocat besogneux les quelques louis d'or
nécessaires au voyage et à l'achat d'un habit neuf.
On peut voir là un symbole : Fouché tient, comme il
le fera plus tard si souvent, les étriers à un autre,
pour que celui-ci entre dans l'histoire, mais ce sera lui qui, au
moment décisif, trahira son ancien ami et, d'un coup frappé
par-derrière, l'abattra.
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