Stefan
Zweig
Correspondance, 1897-1919
traduit de l'allemand par Isabelle
Kalinoswki
Né en Autriche en 1881, mort au
Brésil en 1942. Auteur de romans, de
pièces de théâtres et de
poèmes, Stefan Zweig excelle avant tout
dans la nouvelle, l'essai et la biographie. Sont
parus chez Grasset les biographies de
Magellan, Marie-Stuart,
Marie-Antoinette
et Fouché, ainsi que plusieurs
titres en Cahiers Rouges.
Karl Emil Franzos 1
Vienne, le 18 février 1898
rès honorable Monsieur Franzos,
Je me permets de vous présenter quelques
petits poèmes qui conviendraient
peut-être pour Deutsche Dichtung.
En outre, me fondant sur votre grande
réputation de collectionneur de manuscrits
2, qui rivalisera bientôt avec votre
gloire de poète, je me permets de mettre
à votre disposition quelques lettres assez
intéressantes. Elles n'ont guère de
valeur pour moi : je ne collectionne que les
manuscrits et les originaux de poèmes. Je
vous les confierais volontiers, car il me serait
agréable de vous manifester ne serait-ce
qu'une infime partie de ma gratitude : vos
uvres m'ont procuré tant de moments
agréables ! Mais si vous laissiez de
côté l'écrivain et étiez
d'avis que les manuscrits doivent
s'échanger, je me satisferais du moindre
texte écrit de votre main.
Recevez l'assurance de ma considération
distinguée,
Stefan Zweig
Vienne
I. Rathhausstraße 17.
P.S. Parmi ces manuscrits, je ne citerai qu'une
lettre de Wieland 3 à Gleim 4 de quatre
pages (très intéressante), une lettre
de la main de Goethe, " votre très
dévoué Goethe ", qui traite de
l'accentuation du mot Hafiz 1, une lettre
d'Anzengruber, un billet autographe signé de
Beethoven 2, au contenu très
pathétique. Si l'une de ces pièces
vous intéresse, je suis tout prêt
à vous la confier.
Si votre journal acceptait aussi les biographies,
il me serait très agréable de pouvoir
mettre à votre disposition un article sur le
70e anniversaire de Spielhagen 3. Les honoraires
sont évidemment tout à fait
secondaires et la certitude d'avoir exprimé
mon admiration pour ce grand homme serait pour moi
un salaire suffisant.
En renouvelant l'expression de ma
considération,
SZ.
A Ludwig Jacobowski 4
Vienne, le 14 juin 1900
Très honorable Monsieur le Docteur,
En m'informant dernièrement que vous
acceptiez mes poèmes, vous m'avez transmis
une " Lettre aux amis de mes aspirations 5 ".
Comme je suis à présent pleinement de
leur nombre et que les Chants pour le peuple 6
n'ont presque pas été diffusés
ici, à Vienne, je souhaiterais volontiers
uvrer en ce sens. Je vous prie donc, si cela
vous est possible, de m'envoyer entre 30 et 50
exemplaires des Chants pour le peuple. Je vous
réglerai la facture et les frais de port
dès réception.
Il me sera plus difficile, je crois, de diffuser
les Cahiers Goethe. Lorsque je n'aurai plus
d'exemplaires des Chants, je m'adresserai
peut-être à vous pour en obtenir de
nouveaux.
Je voudrais aussi lancer l'idée d'un volume
de traductions de toutes les langues à
visée populaire. Combien de chansons de
Burns 1 ne sont-elles pas devenues des chants
populaires en Allemagne, au plus vrai et plus beau
sens du terme ? Et Béranger 2, ce superbe
homme du peuple, n'est-il pas devenu en France le
favori du peuple à cause de ses Chansons ?
Il en est même de plus grands ! Ada Negri 3
est capable d'enthousiasmer aussi l'ouvrier
allemand, tout comme Verlaine peut obtenir de beaux
succès si ses tonalités virtuoses
sont bien traduites ! Et pourquoi un chant
populaire espagnol ne deviendrait-il pas allemand
?
En ce qui me concerne, je me proposerais volontiers
pour la partie française, en l'absence d'un
meilleur connaisseur : je pourrais faire une
sélection parmi les meilleures traductions
allemandes, et surtout les adaptations. Bien
entendu, je ne demanderais aucune
rétribution, compte tenu de la
finalité du projet.
Je ne crois pas qu'on puisse heurter le sentiment
national en donnant au peuple des chants qui ne
sont pas issus de son sang, car les grands
poètes et les chants populaires sont tous
cosmopolites - à mon avis. Nous avons
tous, dès que nous sommes impliqués,
le même désir infini, les mêmes
joies et les mêmes peines.
L'art populaire et les conceptions de l'art ne sont
pas si différents chez toutes les nations
qu'ils ne puissent s'accorder au prix d'un
léger infléchissement. Et même
si leurs sentiments étaient
différents, l'essentiel est de sentir de la
beauté et d'avoir du sentiment tout
court.
Je pense même que les traductions sont
nécessaires parce que le peuple lui aussi
doit recevoir de l'étranger des inspirations
nouvelles.
Examinez peut-être cette proposition, et
voyez si elle est réalisable. Cela ne
devrait sans doute pas présenter de trop
grandes difficultés, puisqu'il ne s'agirait
que d'un travail de collecte et non de traduction.
On trouvera bien pour chaque langue une personne
qui rassemble en 30-60 pages les meilleures
traductions pour le peuple. Les ressources et la
matière ne manqueront pas !
Je vous envoie aussi deux poèmes
supplémentaires pour Die Gesellschaft.
Avec mes meilleurs compliments, votre
dévoué
Stefan Zweig
P.S. Envoyez-moi peut-être avec les Chants
pour le peuple quelques " lettres "
supplémentaires. Je saurai en faire bon
usage.
A Karl Emil Franzos
Vienne, le 22 juin 1900
Mon vénéré maître,
Vous trouverez ci-joint un article assez long paru
dans Jung-Deutschland 1, qui cherche à faire
le point sur votre influence littéraire. Je
ne sais s'il est réussi, mais des amis ont
jugé que je n'avais pas été
trop impartial.
Je vous envoie aussi un exemplaire de Sport &
Salon 1 dans lequel sont parues deux critiques de
livres de la Concordia 2. J'en ai également
publié dans le Localanzeiger 3, mais n'ai
pu, avec la meilleure volonté, mettre la
main sur un exemplaire du journal.
Je voudrais vous soumettre une nouvelle qui
occuperait environ dix colonnes de Deutsche
Dichtung. Il se trouve que j'ai achevé
plusieurs nouvelles assez longues qui doivent
être réunies en un volume. Certaines
sont déjà parues, d'autres seront
publiées très prochainement dans de
grands quotidiens, par exemple à Berlin dans
le Berliner Morgenpost. Celle-ci est la seule qui
reste encore inédite : ce n'est pas que je
la trouve mauvaise, je la tiens au contraire pour
assez réussie par rapport à d'autres,
mais - c'est une nouvelle juive. Cela rend
infiniment difficile - vous-même,
auteur célèbre, n'êtes sans
doute plus confronté à ce
problème - toute publication dans des
quotidiens : la plupart préfèrent
éviter une nouvelle juive pour des raisons
politiques. Je ne souhaite pas non plus donner ce
texte à un journal juif, parce qu'il est
totalement dépourvu d'orientation nationale,
un critère qui est décisif pour la
plupart des nouvelles juives.
Je me tourne donc vers Deutsche Dichtung, d'abord
parce que je sais qu'en tant que rédacteur,
vous êtes totalement dépourvu de
préjugés en ces matières, et
parce que je verrais volontiers paraître ce
que je considère comme un vrai travail
artistique dans un organe littéraire de
qualité.
Conformément au règlement de D.D., je
dois en présenter le contenu. La nouvelle
est intitulée " Dans la neige 4 " et
décrit le destin d'une communauté
juive du Moyen Age qui fuit les flagellants et
rencontre en chemin une tempête de neige qui
la délivre de toute souffrance.
L'action est peut-être mince, mais j'ai
travaillé surtout, dans cette nouvelle, les
sentiments et l'atmosphère ; j'ai
tenté de peindre les juifs d'alors, sinon
comme des personnes nobles et remarquables, du
moins sans haine ni mépris, juste avec cette
grande pitié que nous éprouvons tous
ou devrions tous éprouver pour nos
ancêtres.
Pour D.D., je vous envoie encore un des plus beaux
poèmes de Verlaine dans une traduction
qu'Otto Hauser 1, curieusement, n'a pas fait
figurer dans son recueil. S'il vous paraissait trop
exubérant et frivole pour votre journal, je
vous prie de m'en informer, afin que je puisse le
placer ailleurs.
En espérant que mon article ne vous aura pas
totalement déplu - j'attache au moins
autant d'importance au jugement de
l'écrivain qu'à la critique du
[rédacteur] -, je vous
adresse mes salutations les plus
dévouées,
Stefan Zweig
A Karl Emil Franzos
Vienne, le 3 juillet 1900
Mon vénéré maître,
Le retour de mon manuscrit ne m'a pas le moins du
monde étonné ; à peine
l'avais-je posté que je percevais
déjà toutes ses lacunes et
faiblesses. Je sais bien que cette nouvelle, comme
la plupart de mes textes, est superficielle et a
été écrite trop vite. Je ne
sais par quel terme désigner cette mauvaise
habitude : une fois le dernier mot écrit, je
suis incapable de modifier quoi que ce soit, et en
général, je ne vérifie
même pas l'orthographe et la ponctuation. Ce
n'est là que légèreté
et suffisance dans ma manière de travailler,
mais je suis parfaitement conscient qu'elles
m'empêcheront de faire un jour quelque chose
de grand. Je ne connais pas l'art d'être
appliqué et consciencieux. C'est pour cela
que tant de choses m'avaient bouleversé dans
votre article sur Juliane Dery 1 : je voyais
beaucoup de similitudes dans nos manières de
travailler. Je sais moi aussi, à mon
échelle, qu'on peut écrire les dents
serrées, j'ai déjà
brûlé moi aussi des centaines de
manuscrits, mais je n'ai jamais changé ou
retravaillé une ligne. C'est un malheur
auquel il n'est pas facile de remédier parce
qu'il n'est pas tributaire de conditions
extérieures, mais tient peut-être
à mon caractère. Ainsi, c'est une
chance pour moi que l'écriture ne soit pas
la vocation de ma vie et que je n'aie pas
songé un seul instant à devenir
célèbre ou seulement connu. J'ai
écrit sous cinq ou six pseudonymes, à
chaque fois de manière différente.
Peut-être connaîtrait-on un peu mon nom
à présent si je l'avais laissé
à chaque fois. Mais cela ne me
réjouirait guère. A dire vrai, je ne
publie que pour me pousser à travailler et
pour ne pas rester un dilettante. Ce n'est vraiment
pas par goût de la
célébrité : je suis convaincu
d'avoir au mieux un peu de talent pour les
esquisses ou les poèmes, mais aucune
originalité, et d'être toujours un peu
influencé par mes lectures d'adolescent.
En ce qui concerne la nouvelle, je la
considérais comme moyennement achevée
; si je ne la jette pas au panier comme je l'aurais
fait de n'importe quelle autre du même
acabit, c'est pour une raison personnelle -
parce qu'elle n'est justement pas
entièrement inventée, mais aussi un
peu vécue. Voilà pourquoi elle ne
connaîtra pas le même sort que les
autres : je l'aime presque, dirais-je, comme une
gravure sans valeur qu'on a reçue en
souvenir et dont on ne veut pas se séparer.
-
Je vous remercie mille fois d'être prêt
à lire d'autres manuscrits : c'est une
tâche ingrate ! Je solliciterai
peut-être votre bienveillance un jour ou
l'autre, je me permettrai en tout cas, lorsque
telle ou telle de mes nouvelles sera
publiée, de vous l'envoyer. Lorsqu'elles
paraîtront en volume, je pourrai
peut-être exprimer publiquement ma gratitude
pour les conseils francs et sincères que
vous m'avez donnés. Je le ferai dès
que possible, j'espère dans mon premier
volume. Il n'est pas exclu qu'il paraisse
dès cet hiver.
Si l'été que je veux passer cette
fois loin de mes parents et amis, à
travailler et à produire assidûment,
me conduisait à Berlin, je vous volerais un
quart d'heure ou une demi-heure - si vous
n'y voyez pas d'inconvénient - car
c'est la première fois que je m'adresserai
à un éditeur et un conseil
sincère et amical est irremplaçable
en pareil cas. C'est sans doute chez Schuster &
Löffler 1 que je me rendrai - muni
d'une lettre de recommandation. Mieux vaut ne pas
publier de livre que d'en publier un chez Pierson 2
; mieux vaut un mauvais travail qu'un travail de
dilettante. J'espère que le nom d'une telle
maison suffit à écarter ce
soupçon. Je préfère
n'être pas lu du tout que d'être lu par
des filles de pasteurs et des provinciaux en mal de
poésie ! -
Voilà qui est prétentieux et
peut-être même insolent de la part de
quelqu'un qui n'a que bien peu de talent, et
peut-être pas du tout, et qui ne peut se
targuer de rien d'autre que de quelques
éloges entendus ici ou là. Mais il
n'a qu'une unique joie : ne pas être
entièrement comme les autres.
Peut-être faut-il lui pardonner cela : il ne
fait de mal à personne hormis à
lui-même. -
Je ne sais pourquoi je vous ai écrit tout
cela, je me rappelle seulement l'idée de
départ de cette lettre, à savoir que
votre jugement ne faisait que confirmer le mien,
qui était déjà
arrêté lorsque j'ai pris la plume pour
vous écrire. Voilà ce que je voulais
vous dire, et je le répète de crainte
que cette idée ne se soit perdue dans le
flot de ma plume. -
Je vous envoie encore un poème que je viens
d'écrire. J'espère que sa couleur
moderne ne sera pas un obstacle ; là encore,
le motif de fond est vécu, peut-être
même trop.
Je vous dis encore une fois ma profonde gratitude
pour votre réponse franche, qui a fortement
confirmé les critiques que je m'adressais
à moi-même. Tout cela est
nécessaire. Soyez-en remercié par
votre dévoué
Stefan Zweig
A Karl Emil Franzos
[Vienne], le 26 novembre 1901
Très honorable Monsieur Franzos,
Le hasard m'a fait tomber aujourd'hui sur Deutsche
Dichtung chez mon libraire, et j'ai vu votre compte
rendu. Je voudrais vous remercier du fond du
cur pour ce que vous avez écrit, du
fond du cur, parce que vous me laissez
entrevoir un avenir. Sur ce point - comme
sur bien d'autres - vous rejoignez ce qu'ont
écrit le professeur R.M. Werner dans le
Literarisches Echo et Wilhelm Holzamer dans la
Frankfurter Zeitung. Si je mets de
côté les cinq lignes de critique
ordurière d'Ingmar Mehring, ce livre m'a
comblé et m'a permis de me faire beaucoup
d'amis 1 : j'ai vu par exemple avant-hier dans le
Berliner Tageblatt qu'une certaine Madame Meta
Illing-Merzbach - que je ne connais pas
- a fait une lecture de mes poèmes
à la Philarmonie sans que j'en sois
informé. Et bien d'autres choses encore, qui
me réjouissent de tout cur.
Je viens d'apprendre la parution d'une traduction
de Baudelaire par le plus grand magicien de la
langue allemande, Stefan George 1, en plus de celle
de Max Bruns 2. Il faut donc que la mienne paraisse
au plus vite 3, alors que je suis surchargé
de travail pour mes études, et pour le
reste. J'écris à présent des
comptes rendus pour les plus grandes revues
littéraires : Zeit, Gesellschaft,
Literarisches Echo, Neues Jahrhundert, etc., etc.
et la production de masse que vous voyiez d'un
mauvais il se trouve ainsi réduite au
minimum. J'ai peu de temps pour travailler à
une nouvelle que j'ai commencée, et je ne
publierai pas un livre avant deux ans (bien que
j'aie achevé une série de nouvelles,
un recueil de poèmes et une brochure de
philosophie moniste).
Vous le voyez, cher Monsieur Franzos :
l'autocritique sans merci que vous appelez de vos
vux est en bonne voie. Peut-être me
rendrai-je ainsi capable de réaliser ce que
vous me promettez si joliment.
Je vous remercie du fond du cur. Votre
très dévoué
Stefan Zweig
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