Premiers chapitres

Salomé Zourabichvili


La tragédie géorgienne, 2003-2008

Salomé Zourabichvili, diplomate française, a été également ministre des Affaires étrangères de Géorgie, de mars 2004 à octobre 2005. Elle vit aujourd'hui entre Paris et Tbilissi où elle incarne, pour de nombreux Géorgiens, un nouvel espoir politique. Elle a publié un livre de témoignage, Une femme pour deux pays, chez Grasset, en 2006 et Les Cicatrices des nations, aux éditions Bourin, en 2008.
CHAPITRE 1
Une rose à la main



cène inoubliable ! Rose à la main, mèche au vent, un jeune hussard encore peu connu des médias internationaux, mais déjà acclamé chez lui, en Géorgie, pénètre dans le Parlement géorgien. Cette scène retransmise en direct sur CNN marque le début de cette extraordinaire et tragique saga géorgienne.
La mise en scène est grandiose. Depuis des jours, le public géorgien est tenu en haleine : le crescendo des manifestations ; puis le départ du héros en province pour y rassembler de nouvelles troupes fraîches et son retour à la tête d'un convoi de voitures qui percent la nuit, dans laquelle la Géorgie est alors enfoncée faute d'électricité, et tracent un serpent lumineux vers la capitale. La scène est belle, on la croirait étudiée pour le cinéma. Puis d'autres images choc : la bousculade aux portes du Parlement, le fougueux jeune leader qui paraît avancer, reculer, sous les pressions contraires de la foule et des gardes... La Géorgie retient son souffle. La scène du départ : le vieux loup " emporté " vers les coulisses par sa garde rapprochée, clôt ce premier acte. Chevardnadzé quitte ainsi cette session. Il a commencé son discours, mais ne l'a pas terminé. Le jeune loup monte alors à la tribune et s'empare de la tasse de thé de son prédécesseur pour y tremper ses lèvres avec défi.

Nous sommes le 23 novembre 2003 !

Journée folle. Vient ensuite l'ultimatum de quelques heures adressé par le nouveau triumvirat à son ancien mentor : il doit quitter le pouvoir et la Géorgie, sinon... Que se serait-il alors passé ? On ne le saura jamais. En effet, le dénouement arrive sous la forme d'un " deus ex machina " descendant de son avion : Igor Ivanov, le ministre russe des Affaires étrangères, qui, sous l'effet bénéfique d'un dîner bien arrosé et d'un trajet en avion, débarque à Tbilissi de fort bonne humeur. Il se rend devant le Parlement pour haranguer les manifestants. Il s'adresse à eux en géorgien, la langue de sa mère, ce qui lui vaut des ovations. Après cette halte bien peu protocolaire, le ministre russe se rend finalement dans la résidence gouvernementale, où Chevardnadzé s'est réfugié depuis qu'il a dû quitter précipitamment le Parlement. Il y est quasi barricadé, avec une garde nombreuse, en une sorte de bunker. La foule, qui a quitté les abords du Parlement, gravit lentement la colline, vers la résidence de celui qui a été trente ans durant le " Père de la Géorgie ". Un père cruel, manipulateur, responsable de bien des maux de cette république, avant son indépendance comme après. Il a été tour à tour ministre du MVD géorgien, puis premier secrétaire du Parti communiste géorgien, et, après un intermède comme ministre des Affaires étrangères de l'URSS, et par un curieux renversement de destin, président de la République d'une Géorgie indépendante, qui se déclare démocratique. Une indépendance, qu'il n'a ni espérée, ni voulue, moins encore soutenue. Une démocratie dont il ne comprend pas les principes, mais avec les règles de laquelle il saura jouer.
En dépit des craintes de sa garde rapprochée, cette foule a l'air bon enfant et semble tout simplement heureuse de voir s'avancer l'heure de la délivrance, sans que se manifeste une volonté de revanche ou de violence. Mais qui peut savoir, quand la foule se laisse conduire par ses instincts, ce qui pourrait se passer ?
L'avion d'Ivanov - dont on dit qu'il devrait emmener le " vieux loup " dans une résidence que lui auraient offerte à Baden-Baden ses amis allemands - laisse ronfler ses moteurs... Ce n'est plus qu'une affaire de quelques minutes et la Géorgie sera délivrée de son " Che "... L'attente se fait longue. Au lieu du départ du président, la télévision géorgienne, qui diffuse en continu toutes les péripéties de la journée, retransmet l'arrivée des trois jeunes leaders de la " révolution ", comme on appelle déjà cette journée sans pareille.
Le trio vient rencontrer celui qui a été son ancien patron. Aussi " nouveaux " qu'ils puissent apparaître à une foule qui rejette en bloc Chevardnadzé, et ces années d'obscurité, de corruption et de soumission, les trois jeunes sont, malgré leurs habits révolutionnaires, des " disciples " du vieillard finissant.
" Nino ", Nino Bourjanadzé, la présidente du Parlement, 34 ans, est une enfant de la Nomenklatura soviétique. Née en province, ayant fait ses études en Russie, au prestigieux MGIMO (Institut des relations internationales), elle est issue d'une famille qui a servi le régime, le Parti et l'URSS. Son père fait partie de l'entourage immédiat de Chevardnadzé, un de ses amis les plus fidèles au point qu'on la surnomme " la filleule " du Che. Ou encore " la princesse du blé ", en référence aux milliards que son père aurait réalisés grâce au monopole sur les importations de blé, à la période noire de la Géorgie et en écoulant le plus souvent un blé frelaté. Nino, malgré cela, tient la corde, parce qu'elle est le numéro deux du régime, la présidente du Parlement, et que, si Chevardnadzé cède à la pression de la rue et démissionne, l'intérim lui revient automatiquement. Et aussi parce qu'elle est une femme, ce qui, en Géorgie, est plutôt un avantage. Et puis aussi parce qu'elle n'est ni coupable ni responsable de ce que l'on peut reprocher aux siens. Mais elle a été formée et éduquée à l'ombre de Chevardnadzé et dans ses pratiques de gouvernement. Elle n'a, comme ses pairs, rien connu d'autre que ce système de trahison, de duplicité, de manipulation qui est la marque de l'homme qui gouverne la Géorgie depuis trente ans.
Zourab Jvania, 33 ans, est un autre exemple de ces apparatchiks reconvertis à la révolution. Président du Parlement durant les années Chevardnadzé, formé aux mêmes mécanismes de pouvoir que ce dernier, il a commencé sa carrière politique d'une façon originale pour la Géorgie d'alors, en créant un parti écologiste, " le parti des Verts ", ce qui lui permettra de nouer des contacts à l'étranger. Mais il a plus en commun avec le passé, ses méthodes, ses mentalités qu'avec la Géorgie libérée des derniers vestiges du communisme qu'incarne la révolution. Avec ses alliés, il a su utiliser le système à son avantage. On leur doit la sophistication de ces fraudes qui défient la vigilance des observateurs internationaux et polluent le système électoral géorgien jusqu'à ce jour. Ils sont prêts à tout pour s'emparer du pouvoir et le conserver jusqu'à la mort. Et à la mort suspecte de leur mentor, aucun ne démissionnera, aucun ne rompra avec les suspects présumés, aucun n'ira compromettre sa carrière en mémoire d'un ami. Jvania, lui-même, leur aura appris à faire passer le pragmatisme avant les principes. C'est ainsi qu'il n'aura de cesse, une fois Premier ministre, de vouloir faire radier le parti des Verts géorgien, qu'il ne dirige plus, de l'internationale des Verts. Il ne faut pas laisser s'instaurer de concurrence quelle qu'elle soit. Intelligent, rusé, mais aussi dépourvu de scrupules que de charisme, Jvania est le seul du trio à ne pas s'être fait un prénom. Tout en se sachant condamné au poste de second, il s'en accommode d'autant moins qu'il sait être, des trois, celui qui manie le mieux l'art de la politique et du pouvoir allié au sens de l'Etat.
" Micha " , Mikhaïl Saakachvili, est le moins connu des trois. Il n'a jamais présidé le Parlement. S'il a été ministre, ce fut seulement durant un très bref intermède comme ministre de la Justice, le temps de dénoncer avec force publicité et médiatisation les scandales des constructions immobilières illégales avant de démissionner. Il est aussi le plus inexpérimenté en politique, pour avoir passé le plus clair de sa jeunesse à l'étranger : en Ukraine d'abord, en France et aux Etats-Unis ensuite. Il se présente donc comme la véritable figure du renouveau, dépourvu d'attaches avec le passé soviétique. Cette image ne reflète pourtant pas la réalité. Car, comme les autres, il a grandi en politique à l'ombre de Chevardnadzé. Edouard a guidé ses premiers pas et ce n'est pas un hasard si Micha donne à son premier fils le prénom de son aîné, Edouard. C'est Chevardnadzé qui l'a fait venir dans son " mouvement des citoyens ", parti gouvernemental qui rassemble autour du " vieux loup " toute la classe politique géorgienne, devenant ainsi un nouveau parti unique, modèle que Micha reprendra ensuite avec son Mouvement national. Les mentors de Micha sont aussi les fidèles de Chevardnadzé : ainsi Lana Gogoberidzé, fille d'un des plus redoutables tchékistes géorgiens de la première heure, dont le nom est lié aux pires répressions, fidèle parmi les fidèles de Chevardnadzé, à laquelle Micha ne refuse rien, et qu'il finira par renommer ministre conseiller à l'ambassade à Paris à 80 ans passés. Guela Charkviani, interprète d'anglais auprès de Chevardnadzé durant des années, devenu conseiller personnel de Micha et confident, puis son ambassadeur à Londres. La continuité ou la rupture ? Difficile de trancher. A ce moment-là, on peut penser qu'il s'agit simplement, soit de loyauté personnelle, soit de précaution politique (ménager une Nomenklatura qui pourrait créer plus d'obstacles et de problèmes si elle était écartée). Mais cette complaisance à l'égard des privilégiés du régime précédent est en contradiction avec la sévérité des sanctions et des évictions qui frappent le reste de la société. Ce sont les paradoxes et les contradictions d'un système où rien ni personne n'est jamais exactement ce que l'on croit.

C'est ce groupe aux sentiments mêlés qui va se présenter devant Chevardnadzé, dans sa résidence. Ce sont eux qui " montent " chez lui et non lui qui se rend à leur convocation. Symbole clair s'il en est : à cette heure, il reste le président ! La conversation se prolonge. La scène est retransmise en direct à la télévision, les citoyens sont suspendus à l'issue d'un entretien qui va décider du sort de leur pays. Ultime retournement de cette journée à rebondissements, la chaîne Roustavi 2 nous montre des scènes surprenantes. La dernière poignée de main. Alors qu'on attendait d'un côté de jeunes révolutionnaires, fiers de leur victoire, la tête haute et le regard triomphant, de l'autre un vieillard défait, symbole de la fin d'un règne et d'une déchéance, on assiste à tout autre chose ! Le trio contrit, presque au bord des larmes face au flamboyant vieux leader qui les raccompagne à la porte avec assurance et dignité, avec au fond des yeux comme un éclair malin. Que s'est-il dit lors de cette rencontre ? Aucun des trois protagonistes, des quatre plus exactement, n'en a parlé à ce jour ! Compromis, chantage ? Une seule chose est certaine : l'avion d'Ivanov va repartir à vide. Pendant qu'Ivanov s'est éclipsé pour aller à Batoumi calmer le dirigeant de la région d'Ajara, Aslan Abachidzé, qui était prêt à faire le coup de poing dans la capitale avec ses " tontons macoutes " en soutien au régime, les choses ont changé à Tbilissi. " Che " ne part plus : Ivanov est donc reparti seul. Chevardnadzé restera au pays, dans sa résidence gouvernementale, qui lui est assurée à vie ainsi qu'une pension, des gardes du corps et surtout l'impunité.
Cette garantie d'impunité qui serait, dit-on, la seule contribution d'un ambassadeur américain, par ailleurs très absent du dénouement d'un scénario pourtant imputé à Washington. Pour avoir massivement aidé le processus de démocratisation en Géorgie, formé les cadres, les ONG, les juristes, les médias, l'Amérique n'a cependant pas créé ni déclenché ou téléguidé la révolution. Celle-ci n'est que la résultante d'une lassitude extrême devant la faillite totale du régime Chevardnadzé et d'une volonté d'en finir avec des survivances communistes rejetées par la population.

Le Che va donc partir, tout en restant " intouchable ", comme l'ont demandé ses amis occidentaux - Baker, Genscher - sur le plan personnel comme sur le plan politique. Plus personne ne pourra exiger des explications pour les fautes de son gouvernement, que certains qualifient de crimes : la guerre et la défaite en Abkhazie, le retour dans le giron de la CEI, la corruption qui a miné le pays et fragilisé son indépendance, la destruction impitoyable de la province de Megrélie, l'absence d'enquête sur l'assassinat du premier président géorgien, Zviad Gamsakhourdia, comme l'absence de toute condamnation du coup d'Etat qui le renversa... tant et tant de questions qui méritaient réponse et jugement pour une Géorgie désireuse de repartir d'un nouveau pied et qui n'auront pas été posées. Etait-ce là le cœur de l'accord secret passé en cette froide nuit de novembre ? Tandis qu'à la porte l'ambassadeur américain et l'émissaire russe attendent patiemment... l'un et l'autre exclus du dernier round de ces vingt-quatre heures qui ont bouleversé la Géorgie.



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