Salomé Zourabichvili
Une femme pour deux pays
Salomé Zourabichvili, née en France, est la petite fille d'émigrés géorgiens arrivés en France en 1921. Diplomate, elle a été ambassadeur de France en Géorgie. En mars 2004, à titre exceptionnel, elle devient ministre des Affaires Etrangères de Géorgie. Sa nomination fut alors perçue comme une volonté de rapprochement du bloc occidental. En octobre 2005, elle a été brutalement remerciée par le président Saakachvili qui l'avait nommée. Depuis son éviction de ce gouvernement, la population géorgienne la place en tête des sondages d'opinion : elle incarne désormais le nouvel espoir politique de la Géorgie.
PROLOGUE
19 mars 1921
'Anatolie, navire battant pavillon français, lève l'ancre à Batoumi, port de la mer Noire, avec à son bord les derniers passagers quittant la Géorgie. Celle-ci vient de tomber aux mains de l'Armée rouge, et sur elle s'abaisse le rideau de la soviétisation et du silence totalitaire.
Parmi ces passagers, un jeune garçon, qui n'a pas encore quinze ans, accompagné de ses parents, Ivane Zourabichvili et son épouse Nino, née Nicoladzé. Ils voyagent dans la soute, ayant acheté les billets avec leurs dernières économies, munis de 79 livres turques, de quelques bijoux, et en prime, d'une immense tristesse à la pensée du pays vaincu qu'ils laissent derrière eux.
Ce jeune garçon qui a déjà visité l'Europe à plusieurs reprises, mais qui sent bien que ce départ est d'une nature différente, n'est autre que mon père, Levan.
Sur le même navire, une jeune femme que l'on devine enceinte, accompagnée de son époux, pleure elle aussi, en voyant s'éloigner la baie de Batoumi. Ses larmes redoublent à l'idée que l'enfant qui naîtra verra peut-être le jour en terre islamique, à Constantinople, où d'ici peu le bateau va accoster ; Melkhisedekh Kedia et son épouse Agrippine, née Tavartkiladzé, entament leur premier voyage sur un bateau français.
Cet enfant, ballotté dans le ventre de sa mère au rythme des vagues de la mer Noire et qui naîtra sur l'autre rive, est ma mère, Zeïnab.
Mes grands-parents ne se doutent pas que ce bateau ne les ramènera jamais à leur terre natale, que la Turquie ne sera que la première étape d'un voyage qui s'achèvera en France, et qu'au bout du chemin, en lieu et place du pays rêvé, il y aura ce petit cimetière de Leuville-sur-Orge, " colonisé " par les exilés géorgiens. Ils sont convaincus que ce départ est un repli tactique et que, comme le gouvernement en exil qu'ils accompagnent, tous reviendront, aussitôt que le régime des bolcheviks se sera effondré. Ce qui ne saurait tarder...
En attendant, sur ce bateau vogue une malle qui, elle aussi, quitte la Géorgie. Cette histoire est aussi son histoire.
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