Yves Simon
La manufacture des rêves
Romancier, poète, compositeur, Yves Simon est l’auteur
chez Grasset d’une œuvre importante, notamment de : Le Voyageur
magnifique (Prix des Libraires, 1988), La Dérive des sentiments
(Prix Médicis, 1991), Le Prochain amour (1996), La
voix perdue des hommes (septembre 2001).
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quel empilement de phrases, de lieux, de rencontres devenons-nous
les représentants? Qui ou quoi nous a faits tels que nous sommes,
nous et nul autre? Ici, je n’ai qu’un désir : célébrer les
musiciens, écrivains, poètes, les villes et les pays — des
objets —, les musiques, films et cinéastes qui un jour m’ont
enveloppé de leur providentielle folie, leur beauté, m’offrant des
paysages, odeurs et remugles, dictant les mots qui sourdaient de
leur histoire et où je n’eus qu’à cueillir ce qui m’était tendu.
Le monde est un vaste marché où se troquent des sentiments, se volent
les émotions de gare comme les idées de philosophes, il est une
devanture permanente où les amateurs s’approprient pollen et miel,
afin que s’accomplisse une alchimie étrange et finalement simple
d’apparence : transformer en mots, sonorités et images les
paysages de leur histoire. Insignifiants ou exemplaires, j’ai à
la fois le besoin de leur rendre hommage et d’en faire l’inventaire,
mais ce n’est pas que cela. J’ai envie de décrypter ce qui fait
sens lorsque l’on est aux aguets pour un quelconque projet, littéraire
ou artistique, un pacte avec l’invisible. Qui, quoi, quel étrange
dispositif prend en charge votre petit être pour lui faire gravir
une marche, traverser l’arc-en-ciel, quelle métamorphose est proposée
par des œuvres, un lieu de mémoire, des visages, un climat, afin
que l’inédit vienne remplacer la grisaille dans le rodéo des jours?
Mes anges et archanges se nomment en vrac Jean‑Luc Godard,
Albert Cohen, Bob Dylan, Huit et demi de Fellini, La Jetée
de Chris Marker, David Lynch, Ruichi Sakamoto, Federico García Lorca,
New York, Paris, le Monte Albán à Oaxaca, Murambi (Rwanda), Hiroshima
et le Japon, Georges Perec, le Pavillon d’or à Kyoto, Fernand Léger,
Serge Gainsbourg, Robert Walser, J.-M.G. Le Clézio, la place Stanislas
(Nancy), François Mitterrand, Simone Signoret, David Bowie mais
aussi quelques petits riens de la vie… Des spectacles :
La Chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke mise en
scène par Claude Régy ou encore Björk à la SainteChapelle. Rendre
hommage encore à mes objets décisifs : la guitare électrique
Stratocaster Fender, ma première machine à écrire Brother Deluxe,
mon Powerbook 170, prothèses accessoires devenues emblèmes. Surtout,
ne rien omettre des merveilleux visages, ceux du cinéma, des pochettes
de disques comme ceux du militantisme, ces parures de peau qui savent
promettre et inventer à ceux qui les contemplent un réajustement
possible d’un monde à leur mesure…
Je les ai aimés, admirés, quelques secondes ou un temps d’éternité,
ils m’ont donné et j’ai pris, ils sont passés, je les ai suivis,
ils n’ont rien dit et je me suis tu. Que dire à cette diaspora qui
n’a de point commun que mon plaisir infini à les réunir? Leur avouer
tout, qu’ils furent mon aiguillon, mes fusées et source d’exaltation,
qu’ils m’envoyèrent sur des orbites non stationnaires, là-haut vers
l’azur profond, loin des pesanteurs. L’apesanteur et quelques larmes,
l’aventure d’une inquiète légèreté.
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