Premiers chapitres
Y.B
Commissaire Krim

Jacqueline Harpman a publié chez Grasset Orlanda (Prix Médicis, 1996), La dormition des amants (2002), Passage des éphémères (2003), En toute impunité (2005), Du côté d'Ostende (2006). Elle vit à Bruxelles et exerce la profession de psychanalyste.



epuis longtemps la nuit était tombée de fatigue sur la cité, opportunité quotidienne pour les banlieusards qui à défaut de s'être fait une place au soleil pouvaient bronzer à la lune, d'où le faible taux de cancers de la peau dans les ghettos comparé à Monaco.
Près de la promenade qui longeait la berge boisée, un corps vêtu d'un voile islamique dormait sur un lit de feuilles mortes. Sans oreiller. La tête avait été écrabouillée. Rendu sur les lieux à la demande du parquet, le commissaire Krim de la Crime était pris de nausée : toutes ces feuilles mortes lui faisaient froid dans le dos. L'automne avait attaqué les arbres en traître, dépouillant sauvagement les gracieux mannequins de bois de leur collection printemps-été.
Le malaise du commissaire se dissipa quand retentit dans son dos la voix de bistrotier du commandant Jambon, le chef de groupe barbu au physique de bistrotier :
- Alors, vous en dites quoi, patron ?
- Meurtre barbare et gratuit. On n'a pris ni son argent, ni ses bijoux, ni ses papiers.
- Mais ce champignon… précisa le commandant en tendant un spécimen qu'il venait de ramasser dans le bois. Vénéneux ou comestible, à votre avis ? Krim avait envie de vomir, Jambon pensait à bouffer. Sans répondre, le premier se pencha de nouveau sur le cadavre, une jeune Maghrébine au visage jadis séduisant dont les restes aplatis tenaient plus de la galette de sarrasin que de la photo de sa carte d'identité.
Le commissaire sortit un de ses aphorismes de circonstance qui avaient le don de laisser rêveurs les membres de sa section :
- Cette femme n'avait pas de vie, maintenant elle ne vit plus.
Après avoir essayé en vain de rebondir intelligemment, Jambon la joua terre à terre :
- Il y a plusieurs traces de pas différentes autour du corps. On a fait des moulages.
- Très bien. Vous comptez aussi ouvrir un atelier de poterie
- Pardon ?
- Les traces de pas, ça ne mène nulle part ! Vous savez combien de gens portent des chaussures de marques, de modèles et de pointures identiques dans ce monde de clones
- Ce sont des empreintes d'homme…
- Sans blague ? On exclue l'hypothèse d'une attaque extra-terrestre, alors !
- Qu'est-ce que vous avez, patron ? Vous avez mis trop de harissa dans votre kebab
- Mon instinct me dit que cet assassinat n'est que le premier chapitre d'un thriller à dormir debout, et j'ai une sainte horreur de ces best-sellers à la con.
- Vous pensez qu'il s'agit de l'œuvre d'un tueur ?
- Bien vu. Il arrive qu'un tueur tue, comme il arrive qu'on devienne un tueur en tuant.
- C'est quand même dingue de défigurer quelqu'un à ce point…
- Si l'agresseur connaît sa victime, c'est un bon moyen pour virer l'image de son disque dur.
- Et le fait qu'elle porte un voile islamique, un hidjab, comme vous dites…
Krim fusilla Jambon du regard.
- Vous m'avez déjà entendu dire hidjab, MOI ?
- Non, non, je… Je parlais desmusulmans en général, corrigea le commandant in extremis, se maudissant d'avoir commis une telle gaffe alors qu'il connaissait la susceptibilité légendaire du commissaire quand on le réduisait à ses origines, lui qui mesurait un bon mètre quatre-vingt-huit.
- Je ne suis PAS musulman ! Combien de fois devrai-je répéter que ce n'est pas un truc qu'on chope par sa mère à la naissance, comme le judaïsme ou une maladie génétique ! Il faut se convertir. Et je n'ai fait ni mon baptême, ni ma première communion, encore moins ma confirmation !
- Ce sont des rites chrétiens que vous venez de citer, patron…
- Et alors ? Jésus est mort sur la croix, Mahomet dans son lit. Je ne juge pas, tous les goûts sont dans la nature. Si l'inverse s'était produit, les cathos se trimbaleraient un matelas en pendentif et les minarets seraient cruciformes… N'étant pas sadomaso, je ne veux pas avoir à choisir entre trois religions dont la première est juive et les deux autres antisémites !
- Sans vouloir être indiscret, vous n'êtes même pas circoncis ? osa insister Jambon.
- Vous n'êtes pas indiscret, juste casse-couilles. La circoncision est affaire d'hygiène. Si les acteurs porno le font je doute que ce soit par conviction religieuse, si les religieux le font je doute que ce soit par ambition pornographique. Pour plus de détails sur l'histoire du gland à travers les âges allez sur Google, ou dans un bar du Marais si vous préférez la 3D !
Excédé, Krim se tourna vers les hommes de l'identité judiciaire en combinaisons stériles qui effectuaient les prélèvements et étiquetaient les indices. Le Procédurier, capitaine Barbera (latin lover changeant de femme comme de préservatif), consignait constatations, pièces à conviction, relevés et photographies… qu'il revendait à prix d'or à des producteurs de films gore pour leurs équipes d'effets spéciaux en quête de modèles vivants, mais morts.
Krim repéra Rognard, le médecin légiste, un homme chétif qui tentait de masquer sa laideur physique derrière sa laideur vestimentaire en obtenant à la perfection l'effet opposé.
Le commissaire l'apostropha d'un signe de la main :
- Rognard ! Vous avez une idée de l'heure du décès ?
Le médecin voûté, chauve et blafard fendit la nuit de son visage anguleux.
- Compte tenu de la température du corps, je dirais qu'elle est morte trop jeune.
- Amusant. Donnez-moi l'heure, je rirai après.
- Vous avez une montre, que je sache ?
- Encore plus amusant. Je compte jusqu'à trois, Rognard…
- C'est tout ? Et l'alphabet, vous le connaissez jusqu'à quelle lettre, commissaire ?
- Si vous ne me donnez pas l'heure du décès, je vous donne l'heure du vôtre, menaça Krim froidement, l'œil sur sa montre, la main sur la crosse de son Beretta.
Craignant les armes à feu par-dessus tout (il avait longtemps été la cible de bombes à eau étant enfant), Rognard sentit des gouttes de sueur froide perler sur tout son corps.
- Je… Je plaisantais parce que c'est difficile à dire… Pour peu que cette jolie poupée étêtée ait été une chaude, si vous voyez ce que je veux dire, ça peut fausser les résultats dans la mesure où le sang met plus de temps à refroidir…
- Votre analyse ordurière relève-t-elle de la médecine légale ou de la frustration d'un amateur d'œuf coque qui n'a pas trempé sa mouillette depuis les années yé-yé ?
- Je ne la trempe jamais. Trop peur qu'on me la bouffe. Les poules ont des dents.
- Vous trouvez plus romantique de leur planter les vôtres dans la jugulaire ?
- Arrêtez avec ça, à la fin ! Une bonne fois pour toutes, je ne suis pas un vampire, mais un légiste ! C'est vrai, j'ai l'œil sensible à la lumière, je suis allergique à l'ail, mais je ne dors pas dans un cercueil… Ces trucs-là sont hors de prix !
- On se calme, Rognard. Qui que nous soyons, nous sommes tous mortels ! Sauf vous, forcément.
Boudeur, le vampire du dimanche remit son masque de légiste à la petite semaine.
- Pour être le plus précis possible, je dirais que la mort remonte à trois ou quatre heures, à cinq heures près. Mais surtout, la victime a été déplacée. Il n'a pas été tué ici…
- Pourquoi dites-vous il alors qu'il s'agit d'une femme ?
- Allez savoir sous ce préservatif géant en guise de robe ! En Afghanistan, les talibans se déguisent bien en burqa pour entrer en boîte gratos, non ?
- Votre montre déconne, Rognard. Réglez-la sur l'heure de Paris, pas de Kaboul. Accessoirement, offrez-vous une édition réactualisée du Guide du routard sur l'Afghanistan.
- Ecoutez, commissaire, ça va faire une heure qu'on est là et la victime n'a pas dit un mot ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des femmes qui se taisent aussi longtemps ?
- Oui, dès lors qu'on a constaté leur décès.
- Tu parles… La mienne est morte depuis plus de cinq ans, je l'entends toujours me pourrir avec sa voix de crécelle quand je rentre à pas d'heure !
- Vous évoquerez vos hallucinations auditives à la médecine du travail… Dites-moi, avant que votre schizophrénie ne s'aggrave, pourquoi êtes-vous si sûr que le corps ait été déplacé post mortem ? C'est votre regrettée épouse qui vous l'a soufflé depuis les limbes ?
- Je dis juste que la victime est passée de la position verticale à la position horizontale…
- Arrêtez vos blagues, Rognard, gardez-en pour le bistrot…
- Mes blagues ? fit le légiste outré. Vous n'avez jamais joué à la pétanque ou quoi ? Le choc est venu du dessus avant qu'elle ne soit propulsée en arrière. L'autopsie le prouvera ! Comme elle prouvera qu'une partie de la terre retrouvée sur les vêtements de la victime ne correspond pas à celle de la scène du crime. C'est du sable fin, comme celui des sabliers. D'ailleurs les techniciens ont retrouvé les fragments d'un sablier.
Le visage de Krim s'illumina, annonçant une de ses hermétiques envolées lyriques.
- Le sablier… Symbole et mesure du temps qui passe, objet qu'il faut retourner à l'infini, égrenant jusqu'à la mort les fantômes de notre enfance, les monstres de notre avenir, les sables mouvants de notre quotidien… Le chronomètre est lancé le jour où tout bascule, où l'on perd pied. Alors on se met à compter les années en secondes, avec un seul espoir : échapper à la glu de ce temps qui passe si mal. Comme dans un mauvais rêve, une prison mentale aux bancs durs et aux heures molles, chronométrées par le sablier !
- Hein ? fit Rognard, invitant subtilement le commissaire à expliciter son propos.
- Notre tueur est un ressasseur. Un obsessionnel. Il faisait une fixette sur cette fille. Si d'autres sabliers tournent dans son cerveau, d'autres têtes vont tomber. Il ne s'arrêtera pas…
- Un sablier comme arme du crime ? sourit le légiste. La plus grosse des Rolex ne ferait pas autant de dégâts ! Alors qu'une bataille de polochons fourrés de disques de musculation….
- Le sablier c'est la cerise sur le gâteau, la touche symbolique. Le sablier c'est le temps, la scène du crime c'est l'espace. Le sablier a été intégré à l'arme ou alors projeté après coup. Cet objet incongru en ces lieux puant la pisse nous dit qu'il s'est passé ici quelque chose que le temps n'a pas effacé. Une blessure ancienne, toujours béante, qui a mis en branle un processus exponentiel de rancœur meurtrière. Le tueur s'est donné le temps de fignoler : indice métaphysique déchiffrable, arme du crime introuvable.
- Un crime trop parfait pour être honnête… conclut Rognard. Bon, il faut que j'y aille, cette pleine lune me file une de ces rages de dents ! Mes hommages à Madame, commissaire !
- Laissez ma femme en dehors de ça… Ah ! Une dernière question : avec quel genre d'armes peut-on faire subir ça à une tête ?

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