Sara Yalda
Repenser l'égalité des chances
Née en Iran en 1967, Sara Yalda a travaillé
au Figaro pendant quinze ans. Regard persan est son
premier livre.
oute ma vie, j'ai cherché
à me fuir : oublier mon enfance, mon pays, mon père.
Je suis allée jusqu'à changer de prénom. Sara.
Deux syllabes faciles à retenir n'importe où, par
n'importe qui. Deux notes familières pour couvrir les sons
dissonants d'Afsaneh. Epeler mon nom a longtemps été
une épreuve. Je brûlais de m'assimiler, de m'intégrer,
de me faire adopter. Même si je sentais au fond de moi, qu'en
dépit de toutes mes entreprises de charme, je resterais toujours
à la marge. Ce que je préférais chez mes amis,
c'était leur famille. Plus elle était nombreuse et
envahissante, plus je l'aimais. J'ai longtemps été
la copine des enfants qu'on emmenait en vacances. A force, pensais-je,
je finirais par devenir l'une des leurs.
Combien de fois me suis-je inventé une autre vie ? J'avais
honte d'être sans attache, à l'abandon, seule. Je jouais
à être quelqu'un d'autre. Mais ma comédie sonnait
faux. A trop vouloir imiter la démarche des autres, j'avais
perdu la mienne.
Aujourd'hui, je sais que le passé ne passe pas. Il est là,
dans la couleur du jour, derrière mes peurs et mes espoirs,
plus présent que jamais dans mes mensonges. Il m'a fallu
vingt-sept ans avant de renoncer à vouloir le tuer. Vingt-sept
ans pour décider de repartir en Iran : retrouver mon père,
les paysages où j'ai grandi, la langue que j'entends encore
dans mes rêves.
***
J'ai enregistré mes bagages depuis longtemps et je déambule
dans le hall d'Orly-Sud. Une grosse dame affolée me hèle.
Elle cherche le comptoir d'IranAir. Soudain, devant cette inconnue
qui parle en persan, peut-être parce qu'elle ne comprend pas
d'autre langue, je me sens étrangement moins seule. Elle
me relie à une chaîne lointaine dont je suis, moi aussi,
un maillon. Et j'en éprouve une impression de douceur inattendue.
J'ai hâte de retrouver l'Iran après avoir tant cherché
à l'effacer.
La grosse dame reprend son souffle. Elle a dû courir pour
me rattraper. De petites gouttes de sueur mouillent ses tempes.
J'ai presque envie de l'embrasser mais je me contente de lui indiquer
son chemin.
Inch'Allah Airline
- Au nom du Dieu clément et miséricordieux, annonce
une voix voluptueuse.
La compagnie d'aviation de la République islamique est loin
d'avoir tué le fantasme de l'hôtesse de l'air. Les
demoiselles d'IranAir ont les yeux pétillants et le sourire
aguicheur. Elles frisent la provocation quand elles insistent sur
le port obligatoire du voile pendant le vol. Pourtant, " Inch'Allah
Airline * " ne perd pas La Mecque ! Une boussole, incrustée
sur le dossier de chaque siège, en indique la direction.
Au fond de l'avion, une cabine est aménagée en espace
de prière. Sur l'écran de projection défilent
des versets du Coran. Une succession de très belles calligraphies
qui rappellent les vidéos de Shirin Neshat. Une hôtesse,
coiffée d'un foulard bleu marine surmonté d'un petit
chapeau en forme de bol renversé, offre des gaz * aux passagers.
A quand remonte la dernière fois que j'ai mangé du
gaz ?
Ma voisine, une jolie jeune femme au visage rond des portraits Qadjar
**, en prend une grosse poignée.
- J'ai très peur en avion. D'habitude, je voyage sur Air
France pour pouvoir me saouler au champagne. Mais il n'y avait plus
de place. Alors, il ne me reste plus qu'à me shooter au gaz,
dit-elle en pouffant de rire.
Firouzeh a vingt-cinq ans. Elle est une enfant de la révolution
et n'a pas connu d'autre régime que la République
islamique. A ses côtés, moi qui ai bourlingué
dès mon adolescence dans le Paris des bars et des boîtes
de nuit, j'ai l'air d'une bonne sur. A onze heures du matin,
elle est maquillée comme les danseuses de revue du Lido.
Son visage est un arc-en-ciel couronné de faux cils qui lui
donnent le regard mélancolique des actrices du cinéma
muet. Un dégradé de bleus, du plus foncé au
presque blanc, décore ses paupières. Ses lèvres,
dessinées au crayon, sont rose nacré. Elle sent la
poudre, comme les vieilles cocottes d'autrefois. Je la trouve délicieuse.
A chaque fois qu'elle se déplace, elle remet ses souliers
à talons aiguilles et se déhanche dans un jean taille
basse orné de broderies. Un pull moulant placarde sur sa
poitrine les deux C enlacés de Chanel. On la croirait sortie
des pages d'une gazette de mode pour Bovarettes de province. Je
crains que la brigade des murs l'arrête dès son
arrivée à l'aéroport Mehrabad. Mais autour
de nous, d'autres femmes portent des tenues semblables et personne
ne s'en inquiète. L'Iranienne n'est plus l'icône en
tchador noir des magazines.
Après le déjeuner, Firouzeh sort de son sac à
main Louis Vuitton un flacon de vernis à ongles rouge cerise.
- Le vernis n'est pas illégal en Iran ?
Elle semble surprise par ma question.
- Ça fait longtemps que vous n'êtes pas retournée
?
- Vingt-sept ans.
- Ah oui ! Il va falloir vous mettre au parfum, s'exclame-t-elle
en soufflant sur ses ongles écarlates. En principe, la loi
n'autorise pas le vernis. Elle interdit l'alcool, les antennes paraboliques,
les DVD de films étrangers, le rock, la techno et tutti frutti.
Pourtant, il n'y a qu'à sortir dans la rue pour constater
qu'on ne se prive de rien. En Iran, il faut glisser entre les mailles
du filet. C'est le sport national !
Après le lycée, Firouzeh s'est inscrite à l'université
de Téhéran, en biologie. Mais très vite, elle
s'est découragée.
- Chez nous, les études ne mènent à rien. La
plupart des nouveaux riches n'ont même pas leur baccalauréat.
Il faut viser les combines, connaître un type au pouvoir,
lui graisser la patte et les portes s'ouvrent. Ou, pour les filles,
mettre le grappin sur un mari riche. Ce qui revient au même
!
J'aime son rire pétaradant. Elle déborde d'énergie
et je la crois volontiers capable de mener plusieurs " combines
" de front.
Je lui demande :
- Je suppose que vous êtes mariée à un homme
riche.
Son rire résonne mais ce n'est plus le même son clair.
Ses faux cils battent plus vite, elle détourne la tête
vers le hublot.
- Non, en amour, je cafouille.
Sa voix s'est enrouée. Je cherche des mots pour la consoler
mais les phrases de circonstance m'échappent en persan. Nous
nous taisons en fixant le matelas de nuages sur le bleu du ciel.
Après un long moment, elle rompt le silence.
***
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