Edith Wolf
En réunion
roman
Edith Wolf est née en 1952 à Paris. Agrégée de lettres
modernes, elle a enseigné au Maroc puis en France, notamment dix
ans dans un collège de Sarcelles. Elle a publié en 1995, aux éditions
Gilwern, La disparition du kabbaliste, roman dont le personnage
central est un kabbaliste espagnol du Moyen-Age : Abraham Aboulafia.
Kheir Eddine
lle
ouvre la porte sans bruit. Peut-être qu’elle a mis quelque chose
dans la serrure pour qu’on n’entende rien. Mais elle se trompe si
elle pense qu’on peut m’avoir comme ça. J’allume la lumière du couloir.
Quand elle me voit, elle change de figure. Je la gifle en plein
sur ses lèvres tartinées de rouge. Je n’ai pas frappé vraiment fort,
mais elle s’est redressée, son corps est dur comme une pierre, ma
main cogne sa bouche serrée. Ça lui fait mal. Elle commence à crier
et à m’insulter. Je vise encore ses lèvres pour qu’elle se taise.
Tout le monde est levé, et nous regarde. J’attrape le bras de Sonia
mais mon père dit :
— Lâche‑la.
Il a parlé comme un homme, il en est capable quand il veut. Il pourrait
la mater mais il la laisse faire. Ma mère va vers Sonia et l’emmène
à la salle de bains, sans me regarder. Elle renvoie les jumeaux
au lit. Miriem est rentrée dans la chambre dès qu’elle a vu que
c’était moi qui faisais du bruit. Elle est restée le temps de vérifier
que ça ne l’intéressait pas.
Je dis à mon père :
— Tu ne vas rien faire?
Il ne répond pas. Je le suis dans la cuisine.
— Tu ne vas rien faire pour l’empêcher de recommencer?
— De recommencer quoi?
En parlant, il se penche pour se passer de l’eau sur la figure.
Il met les mains en coupe, comme si l’eau allait manquer et qu’on
devait l’économiser.
— De recommencer à faire la pute.
Il hausse les épaules.
— Tu parles sans respect. Va te coucher.
Ma mère entre et lui tend une serviette pour qu’il s’essuie la figure.
Ils la croient, elle. Ils pensent que la confiance et le respect
ça veut dire quelque chose pour une salope comme Sonia.
Je rentre dans la chambre, les jumeaux se sont rendormis. Je les
regarde : une fille et un garçon. Qu’est‑ce qu’il va
faire quand elle sera comme les autres? Il faudrait que je n’aie
pas de sœur. Alors je pourrais m’occuper de moi, penser vraiment
à quelque chose.
Le lendemain, tout le monde est déjà parti quand je me réveille.
Ma mère lave par terre, elle ne lève pas les yeux vers moi. Elle
me chasse avec la serpillière. Dans la cuisine, le café est prêt.
Je déjeune et je sors sans qu’elle m’adresse la parole. Maintenant,
elle ne demande plus où je vais. Elle veut savoir de moi seulement
ce qui l’arrange, c’est-à-dire le moins de choses possible. Ou peut-être
qu’elle n’a même plus honte. De toute façon, elle nous voit de moins
en moins. Elle a tout laissé tomber. Mais ce qu’elle a, je ne l’aurai
jamais.
J’ai compris ça le jour où je l’ai trouvée en train de regarder
les photos. Depuis, elle m’évite. J’ai retrouvé facilement le carton
où elle les cache. Il y a des visages que je connais, d’autres
non, des maisons minables avec des figuiers, une femme très belle,
que je n’ai jamais vue, un homme en tenue traditionnelle. Ils ont
l’air con dans leurs beaux habits. Avec les photos, il y avait aussi
cinq petits sacs en tissu, un par enfant je suppose, qui contenaient
des cheveux, des ongles, des bouts de vêtements. Pour nous protéger
du mauvais œil, sûrement. On ne peut pas dire que ça marche très
bien. J’ai tout remis en place. J’avais honte. Les femmes s’en tirent
comme ça, en allant plus loin dans la connerie que ce qu’on leur
demande.
La preuve, Meriem. A l’école, elle a toujours fait ce qu’on lui
a demandé. Résultat, elle fait des études. Elle essaie de ressembler
à ces françaises qui croient qu’elles vont nous faire la loi. Après,
elle reviendra ici pour éduquer les jeunes de la cité. Ou alors,
elle se fera appeler Marie et elle racontera qu’elle est orpheline
pour pouvoir épouser un toubab sans être obligée de nous montrer
à sa famille. Elle croit que je n’ai pas compris son petit jeu,
mais je l’ai à l’œil. Ne jamais dire non, ne pas se faire remarquer,
s’occuper des jumeaux pour être bien vue, m’éviter autant qu’elle
peut. Tous ses trucs, je les ai repérés. Je suis sûr que son plan,
c’est de gagner sa vie le plus tôt possible et de partir le plus
loin possible. Parfois, je me dis que si elle fait ça, je la retrouve
et je la tue et d’autres fois je m’en fous. Au moins elle ne fait
pas la pute. Mais à mon avis, c’est pour éviter d’avoir des problèmes.
Dès qu’elle sera loin d’ici, elle fera comme toutes les autres salopes.
Elle aussi, elle en veut, forcément. En tout cas pour l’instant,
je n’ai pas besoin de la surveiller.
Heureusement, parce que j’ai assez à faire avec Sonia. Celle‑là,
c’est sans arrêt qu’il faut l’avoir à l’œil, elle les allume tous.
Elle est la championne du jean serré et si elle pouvait se balader
avec un fil dentaire sur le cul, elle le ferait. Quand je dis à
mon père qu’il ne faut pas qu’elle sorte, il ne m’écoute pas. Il
est capable de croire que c’est une bonne musulmane, si ça l’arrange.
Heureusement que je la surveille à la sortie du collège, sinon ça
ferait longtemps qu’elle serait une salope finie. Ça la rend folle,
elle m’insulte, elle me dit que je lui fais honte devant les autres.
Je m’en fous. Elle n’a qu’à cacher ses nichons, ses cheveux, et
à arrêter de provoquer tous les mecs comme elle fait. De toute façon,
je sais que mon père est d’accord avec moi. Seulement, comme il
ne veut pas se faire remarquer, il se décharge sur moi du sale boulot.
C’est le genre d’arabe qui redemande des coups de pied au cul.
L’homme c’est moi maintenant, surtout depuis que j’ai commencé à
gagner du fric. En plus, ça me permet de surveiller Sonia et d’être
renseigné sur ce qu’elle fait par les nains que je taxe. Ça rapporte
pas mal et c’est tranquille, ils ont trop peur pour me balancer.
Vendredi j’ai repéré un petit de l’école qui crachera sans problème.
Il rentre chez lui à midi, il habite un pavillon et il a un gros
cartable pour être sûr qu’il a tout bien pris. C’est le genre de
bouffon qu’il me faut.
Je vais jusqu’à l’allée de la sortie de l’école et je le vois de
loin. Il est pressé. Je cours pour le coincer avant le début du
quartier des pavillons. Je me mets toujours là : on ne peut
pas me voir et c’est trop loin pour qu’on l’entende s’il gueule.
Je le laisse passer devant moi et je commence à le suivre juste
un peu pour le paniquer. Il accélère. Là, je le chope par son sac,
je le tire en arrière, il commence à gueuler. Alors je lui colle
tout de suite deux beignes pour qu’il ferme sa bouche. Ça marche
toujours. Il s’arrête en se tenant la joue. Il ne pleure pas, et
ça m’étonne. J’espère qu’il n’est pas en train de penser à un coup
foireux genre l’heure du retour de maman ou autre.
Je sais que moins je parle, plus ça marchera. Je prends son sac
et je vide les bouquins par terre. Il ne dit rien mais il commence
à pleurer. Il ramasse ses livres. Je le laisse faire, il remet tout
dans le sac. Un truc de marque que je lui taxerai le jour où il
n’aura plus de thune. Je reprends le sac et je le revide. Les livres
tombent dans une flaque. C’est là que ça se passe. S’il commence
à vouloir se tirer en laissant ses affaires, il est capable de me
balancer. Mais tout va bien. Il essaie encore de sauver ses bouquins.
J’en prends un et je le lui tends. Il se méfie mais il finit par
allonger le bras pour l’attraper. Je retire le livre vers moi.
— Si tu veux garder tes affaires, tu payes.
Je commence toujours par un prix bas, pour faire croire qu’il vaut
mieux ne rien dire.
— Dix euros, demain ici.
Il dit d’accord mais je sais qu’il faut se méfier. Je tends la main
comme pour toper et ce con se laisse avoir. Dès que je tiens ses
doigts, je lui fais une clé et il se tord de douleur. Je dis :
— Que tu sois d’accord ou non, je m’en fous, c’est moi qui
décide.
Je le lâche et je le regarde s’éloigner. Il essaie de s’arrêter
de pleurer, c’est bon pour moi, il fermera sa gueule.
Demain, je vais toucher pas mal de thunes, il y en a deux qui me
doivent cinquante euros. Je peux arrêter de m’occuper de bizness
et me concentrer sur Sonia toute la journée. En plus s’il y en a
un qui fait de la rébellion, ça va m’énerver et j’ai besoin d’être
calme si je veux mater cette salope.
Le mieux ce serait de fumer pour être cool. Je vais aller chez Fabrice,
il a toujours ce qu’il faut et il n’y a jamais personne chez lui.
Quand il vient m’ouvrir, je vois que je l’ai réveillé. Il prend
trop de trucs. Je lui propose qu’on fume mais il dit non parce qu’il
est encore trop tôt. Il met de la musique qu’on écoute un moment
sans rien dire. Bientôt ça cogne contre le mur. Fabrice baisse le
son : il n’aime pas les histoires. Moi, ça m’énerve. J’ouvre
la fenêtre et je pisse sur le balcon d’en dessous. Fabrice hausse
les épaules. Au bout d’un moment, j’arrête la musique. Il ne veut
toujours pas fumer mais il annonce qu’il va prendre une bière. Il
m’en propose une, je me demande s’il fait exprès parce qu’il sait
que je ne bois pas d’alcool. Je le suis quand même dans la cuisine.
Quand je vais chez lui, je trouve que chez moi c’est plutôt bien.
Ici, il n’y a rien dans le frigo et on dirait que l’appart est inhabité.
Il boit sa bière et me dit que pour fumer, ça serait bien si on
allait chercher Honoré. Il sait bien qu’à cette heure‑ci Honoré
est au lycée. Il a dit ça parce qu’il n’a pas envie de fumer et
qu’il préférerait rester. Je comprends que je n’ai plus qu’à me
tirer. Ça m’énerve cette façon qu’il a de ne jamais rien dire en
face. Pour l’obliger à s’expliquer je réponds :
— Il est au lycée. On n’a qu’à attendre ici l’heure où il sortira.
On ira ensemble le chercher.
Il ne dit rien. Sûrement qu’il réfléchit à ce qu’il pourrait trouver
pour me virer. Tout d’un coup on entend des hurlements.
— C’est Lionel, dit Fabrice. Son père le tape.
Je sais que Lionel se fait frapper par son père mais là, tout
d’un coup ça m’énerve. Je dis :
— Moi, mon père a pas intérêt à essayer.
— Et moi, dit Fabrice, je l’aurais tué.
Il parle sans s’énerver mais je sens qu’il dit la vérité. Fabrice
a beau être cool, il y a des moments où il fait peur. Ça gueule
de plus en plus à côté. Je sors dans le couloir où tous les voisins
sont plantés devant leur porte pour profiter du spectacle. Personne
ne bouge. Probablement qu’ils ont peur du père de Lionel, c’est
le genre à avoir des flingues chez lui. La porte n’est même pas
fermée, il devait être trop bourré pour y penser, ou trop pressé
de dérouiller son fils. J’entre, le bruit vient du fond de l’appart.
Dans sa chambre, Lionel est par terre, les bras pliés devant la
figure. Ce n’est pas lui qui crie, c’est son père. Il gueule pour
mieux taper, comme un joueur de tennis. Il frappe Lionel avec une
ceinture épaisse. Le spectacle me donne envie de gerber mais je
ne peux pas m’empêcher de regarder. Lionel finit par gueuler d’une
drôle de façon, et en voyant sa tête je comprends qu’il est en train
de kiffer. Je me doutais qu’il était pédé mais là c’est encore plus
fort, pire qu’une meuf. Le père Dulac se barre mais Lionel reste
par terre et il me regarde. Je comprends qu’il m’en voudra toute
sa vie. Il me dit de foutre le camp. Je sais que c’est ce que j’ai
de mieux à faire mais je me sens bizarrement fatigué. Au lieu de
partir, je me laisse glisser et je m’assieds par terre, à côté de
lui. Pendant un moment, on ne bouge pas, on ne dit rien. Le père
de Lionel s’active dans la salle de bains, il fait couler de l’eau,
peut-être qu’il essaie de dessoûler. La porte d’entrée claque, il
est sorti. Lionel ferme les yeux, il pose la tête contre le mur.
Il dit :
— Si tu en parles à quelqu’un, je te tue.
— Tout le monde le sait, qu’il te dérouille. Qu’est-ce que
tu veux que je raconte?
— Tu sais ce que je veux dire.
— D’accord je dirai à personne que ton vieux te tape et que
ça te fait kiffer.
Lionel me saute dessus. Apparemment, il s’est déjà refait une santé,
il doit avoir l’habitude. Il m’attrape la gorge et il serre de plus
en plus fort. Pas moyen de le faire lâcher. Je sens qu’il vaut mieux
que j’écrase. J’arrête de me défendre mais il continue. J’essaie
de lui faire des signes. Rien ne le calme. Je commence à étouffer
pour de bon, alors il s’arrête. Il se met à m’insulter, à me traiter
d’enculé d’arabe. Je récupère comme je peux. On se retrouve comme
deux cons, étendus par terre. C’est bizarre mais je ne suis pas
énervé contre lui. Au bout d’un moment, je lui dis qu’on va aller
chercher Honoré au lycée pour fumer. Il ne répond pas. Je me lève
et je retourne chez Fabrice. Il n’y a plus personne ou bien il ne
veut pas ouvrir.
Ça m’énerve, il faudrait que je vole une tire ou que je casse quelque
chose, ça me détendrait. Pour ce genre de trucs, Honoré avait des
bonnes idées avant qu’il décide de devenir un génie à l’école. Finalement,
je décide d’aller à la gare, je me dis qu’il y aura toujours quelque
chose à faire. Mais je me suis trompé. Il y a juste les employés
et depuis qu’on les a attaqués, les flics rappliquent dès qu’ils
éternuent.
Je vais dans le parking, rien que des bagnoles minables. Quand je
pense que ces blaireaux bossent et empruntent de la thune pour acheter
ça. Je trouve quand même une BM, sûrement avec alarme, et pourquoi
pas, un jet d’acide pour si on touchait à la carrosserie. Je la
sens pas, cette tire. Si encore on était deux, j’essaierais de la
piquer, mais là, tout seul, non. Je sors ma clé et je la raye de
l’avant à l’arrière. Le bruit est cool. L’alarme ne se met pas en
marche, peut-être qu’il n’y en a pas. De toute façon, je ne vais
pas piquer une caisse abîmée. Je la raye de l’autre côté. Ça me
plaît, je recommence avec deux autres bagnoles. Je me sens mieux.
Je vais rentrer manger chez moi avant d’aller chercher Honoré.
A la maison, il n’y a que ma mère. Depuis que je ne vais plus au
collège, elle tient de la bouffe prête tout le temps. Un moment,
j’ai cru que c’était parce qu’elle me considérait comme un homme.
Mais j’ai compris que c’est pour éviter de me parler. Je lui demande
si Sonia sort bien à quatre heures et demie. Elle ne répond pas.
Ça m’étonne. D’habitude elle fait oui ou non, pour avoir la paix.
Là, elle me tourne le dos, comme si elle me provoquait. Je répète
ma question. Sans me regarder elle dit :
— Si tu frappes encore ta sœur, tu ne reviendras plus ici.
Les gens comme toi, ça ne vaut rien. Tu parles du respect, et tu
ne sais pas ce que c’est.
Heureusement qu’elle ne me regardait pas, ma main a failli partir.
Qu’est‑ce que je lui ai fait? Les autres, leurs mères font
ce qu’ils veulent. Il n’y a que chez moi que les meufs ont tous
les droits. C’est la faute de mon père. Il n’a pas compris qu’un
arabe qui ferme sa gueule c’est moins que rien. Lui aussi, il est
contre moi. Il faudrait que je trouve de la thune pour partir. Mais
si je pars, Sonia et Meriem vont faire la loi, toute la cité
leur passera dessus. Je vais trouver le moyen de les mater.
Mais d’abord, il faut que je me calme.
Je vais chercher Honoré au lycée. On fumera et ça me détendra. Il
y a un pion devant l’entrée qui me demande ce que je veux. Il me
connaît, et ça ne lui fait pas plaisir de me voir. Il a l’air énervé.
Visiblement, il cherche quelqu’un pour gueuler dessus. Comme je
ne réponds rien, il dit :
— Barre‑toi, tu n’as rien à faire ici.
— Ici, c’est dehors, et je reste si je veux.
— Ici c’est les abords du lycée, ça me regarde, et j’en ai
marre de voir ta sale gueule.
J’ai pas envie de m’énerver, je le traite d’enculé et je me tire.
Il a l’air déçu que je lâche l’affaire si facilement. Je décide
d’aller voir si Honoré est à la bibliothèque; là-bas, on me laissera
entrer. Je le trouve en train de bosser. Quand il me voit, il a
l’air énervé. Un jour, je le forcerai à me dire qu’il ne veut plus
que je vienne. Je lui expliquerai que lui non plus, il ne peut pas
se tirer d’ici. Il s’imagine qu’on lui filera un boulot
bien payé, et qu’il sera respecté. Moi je sais qu’il suffira qu’il
montre sa gueule et qu’il donne son adresse pour qu’on lui propose
d’être balayeur. Ou alors il conduira un bus et on le mettra sur une
ligne qui craint. Comme ça les racailles blacks ne pourront pas
dire qu’il est raciste. Quand j’ai essayé de lui expliquer, il n’a
rien répondu. Il avait l’air du mec qui a son idée. De toute façon,
il m’évite. Moi je fais celui qui n’a pas compris, je veux qu’il
me le dise en face. Quand il me voit, il plonge le nez dans ses
bouquins. Sans me regarder, il dit :
— Barre‑toi.
Comme je ne réponds pas, il lève les yeux. Je dois avoir l’air bizarre
parce qu’il me demande ce que j’ai.
— Rien, je veux fumer.
— Et tu as besoin de moi pour faire tes conneries, maintenant?
S’il croit que je vais le lâcher comme ça, il se trompe. Je reste
assis sans rien dire. Ça le gonfle, je vois qu’il n’arrive pas à
se concentrer. Je prends un des livres et je l’ouvre. Il me regarde,
de plus en plus énervé. Je me mets à froisser les pages. Il m’arrache
le bouquin des mains. Je commence à bien rigoler. Il se remet à
bosser et pendant un moment, je le laisse tranquille. Il s’imagine
que je vais rester là, à le regarder faire comme si je n’existais
pas. Je prends un autre livre et je lis à haute voix. Ça le rend
dingue, il doit avoir peur de se faire virer.
— Ta gueule.
Il a parlé fort et les gens nous regardent. Je dis :
— Tu vois, tu gênes tout le monde.
L’air énervé, il se met à ranger ses affaires dans son sac. Pas
mal le sac, un Eastpak. Le seul truc de marque qu’il a, c’est pour
mettre ses bouquins.
Il sort de la bibliothèque. Je le suis. Arrivé à la coulée verte,
il se retourne. C’est bizarre mais il a l’air plus calme. Il se
met à parler comme s’il avait préparé son discours. C’est sûrement
ce qu’il a fait, d’ailleurs, depuis qu’il essaie de m’éviter.
— Maintenant, tu vas me lâcher. J’ai des choses à faire, pas
seulement pour moi. Je fais le bon nègre parce que c’est la seule
façon d’y arriver. Mais tu vas voir. Moi aussi je les baiserai.
Pas seulement en cassant des tires pourries. Je veux le pouvoir
et le fric. Je veux leur faire peur. Toi tu fais pitié. Tout le
monde dit que je peux être le meilleur. Alors tu vas me lâcher.
J’aurais pu te casser la gueule depuis longtemps mais je ne veux
plus de bagarres, plus d’emmerdes. Maintenant va‑t’en.
Je n’arrive plus à penser à rien, ma tête est vide. Je sais qu’il
a tort mais je n’arrive pas à trouver pourquoi.
Honoré se barre, je le laisse partir. Il croit qu’il en a fini avec
moi mais il se trompe. J’ai besoin de réfléchir et je m’assieds.
A ce moment, Lionel arrive. Honoré le regarde et s’arrête. Lionel
est pâle, d’habitude, mais là, il a une tête de déterré. Ses yeux
bougent sans arrêt, comme s’il ne les contrôlait pas. Ils s’asseyent
dans l’herbe. Je me mets à côté d’eux. Lionel dit à Honoré :
— Il faut que tu m’aides.
— Qu’est‑ce que tu veux que je fasse?
— A deux, on peut le dérouiller. On lui fait peur et il arrête
de me frapper.
— Ne me demande pas ça.
— Le prochain coup, il me tue.
— Viens habiter chez moi.
— Il me ramènera et ça sera encore pire.
— Retourne sur le toit. On t’apportera de la bouffe, comme
l’autre fois.
— Il connaît le truc, maintenant.
— Tu gagnerais du temps.
— Oui mais, après, il me tuerait. Il me filerait tous les coups
qu’il n’a pas pu me donner la première fois parce que c’est un prof
qui m’avait trouvé.
— Faut que tu tiennes encore un peu.
— Je peux plus.
— Pourquoi? C’est comme ça depuis longtemps, non?
— Non, pas comme ça.
— Qu’est‑ce qui est différent?
Lionel ne répond pas et pendant un moment, ils se taisent. Puis
Lionel demande :
— Pourquoi tu ne veux pas m’aider?
— Tu sais pourquoi je ne veux plus de bagarres.
Je dis :
— Moi je vais t’aider à le dérouiller.
— Tu fais peur à personne. Même ta sœur te chie dessus.
Je saute sur Lionel, Honoré m’empêche de le frapper. Il engueule
Lionel et le force à retirer ce qu’il a dit. On est crevés, tout
d’un coup. Lionel a la tête posée sur les genoux. Il pleure comme
une meuf. Honoré lui dit :
— Supporte‑le. Tout le monde a des emmerdes.
— C’est pas des emmerdes. C’est pire.
— Explique‑moi pourquoi c’est pire.
— La différence c’est que maintenant, quand il me frappe, je
kiffe.
Je dis :
— T’es pédé alors? T’as qu’à aller sucer des mecs pour te faire
de la thune et comme ça, tu pourras partir.
Honoré me regarde et je me tais. Il y a des moments où on est obligé
de faire ce qu’il veut. Il réfléchit avant de dire :
— Et ta mère? Elle est bien allée quelque part.
— Ma mère, elle est partie assez loin pour qu’il ne la retrouve
pas. Et moi non plus.
— Quand même, tu devrais essayer…
— Elle n’arrivait pas à se protéger elle-même, je ne vois pas
ce qu’elle pourrait faire pour moi. Et si elle revient, il recommencera.
Je dis :
— De toute façon, elles s’en foutent.
Je regarde Honoré, mais il se tait. Il ne parle jamais de sa famille.
Comme plus personne ne dit rien, je propose qu’on aille acheter
du shit à Fabrice.
Honoré se lève et annonce qu’il rentre chez lui. Lionel lui demande
de rester mais il s’en va sans répondre.
Je dis à Lionel :
— Allez viens.
C’est comme si je n’existais pas. Il reste assis l’air abruti à
regarder Honoré qui se tire à toute vitesse.
Je n’ai plus qu’à retourner chez Fabrice. Il est en train de se
passer une cassette porno. Son père lui a laissé toute une collection.
Je reste cinq minutes à regarder, le temps de voir un mec se faire
sucer par une meuf qu’un autre mec encule. La nana kiffe. C’est
ça qu’il leur faut, en avoir le plus possible dans le cul et ailleurs.
Au bout d’un moment ça m’énerve, surtout que tous les mecs ont des
bites de cheval. Je demande à Fabrice s’il a du shit. Il me dit
qu’il n’y a pas de problème. Il a dû prendre un truc : dans
ces cas‑là avec lui, il n’y a jamais de problème. Je lui file
de la thune. Il me demande où je vais et je lui dis que je vais
fumer avec Lionel. Il veut savoir si Honoré est là. Je lui réponds
qu’il s’est tiré mais qu’on le rencontrera peut-être en route. Du
coup il décide de venir. Il n’enlève même pas le film du magnétoscope.
Ce mec, on dirait qu’il vit seul. On marche cinq minutes quand on
voit Honoré par terre. Il a l’air à moitié K.-O. Il est assis avec
la tête dans les mains. Il dit :
— Ces bâtards, ils m’ont tiré mon sac.
— Qui?
Il ne répond pas. C’est toujours comme ça, avec lui. Il n’aime pas
qu’on se mêle trop de ses affaires. Ça m’énerve qu’il soit aussi
calme. Je demande :
— Qu’est‑ce que tu vas faire? C’était de la marque, quand
même.
Il ne dit toujours rien. Fabrice commence à ramasser les livres
et les cahiers. Le gardien de l’immeuble à côté nous regarde. Ça
l’amuse, ce con. Je commence à l’insulter. Il essaie de refermer
la fenêtre. Je l’en empêche en lui attrapant le bras et je lui dis :
— File‑moi un sac pour mettre les affaires de mon copain.
Fabrice me dit de laisser tomber. Le gardien a la trouille. Il fait :
— Foutez‑moi la paix.
— Trouve‑moi un sac et je te lâche.
Il part chercher dans son appart et quand il revient, ce qu’il me
tend, c’est un sac‑poubelle.
— C’est ta sale gueule qu’on va mettre dans le sac, gros con.
— Arrête, me dit Honoré.
Il se lève, prend le sac-poubelle et remercie même l’enfoiré qui
referme sa fenêtre à toute vitesse.
— De toute façon, dit Honoré, c’est le seul qu’on ne me tirera
pas.
Il jette ses affaires dedans et demande à Fabrice :
— Tu en as?
Je dis :
— Je croyais que tu n’en voulais pas.
Il ne répond pas. Fabrice lui dit qu’il n’y a pas de problème.
On rejoint Lionel qui n’a pas bougé. On s’assied dans l’herbe et
c’est là que je vois passer une copine de classe de Sonia. Je gueule :
«Attends!» et je la rejoins.
— Sonia est sortie aussi?
— Elle est même partie une heure avant tout le monde.
Je fonce vers le collège et les trois autres me suivent. La pionne
fait la gueule en me voyant, comme d’habitude. Je lui demande où
est ma sœur et elle m’explique que Sonia est sortie depuis deux
heures. Soi-disant qu’elle ne se sentait pas bien et elle a demandé
l’autorisation de rentrer. Ma mère était d’accord. La pionne se
marre en voyant ma tête. J’ai envie de la frapper mais j’ai autre
chose à faire pour l’instant. Cette salope de Sonia a recommencé
ses conneries. Tant qu’elle ne sera pas matée, elle continuera.
Honoré dit :
— Elle a dû rentrer.
Je ne réponds rien. De toute façon, il faut que je retourne chez
moi pour avoir des explications. J’entre dans l’appart et les autres
restent dans le couloir. Quand elle me voit, ma mère me tend un
papier. Elle est pâle, sa figure est rétrécie. Cette salope de Sonia
a écrit :
«Je m’en vais. Ne me cherchez pas. Je préfère me tuer plutôt que
de revenir.»
Ma mère dit :
— Si jamais j’apprends que tu la cherches, tu ne remettras
pas les pieds ici.
Je vais dans la chambre des filles. Meriem travaille, elle se lève
quand j’arrive et,
pour la première fois depuis longtemps, elle me regarde dans les
yeux. Quand je lui demande où est Sonia, elle ne répond pas. Je
vois qu’elle n’a pas peur et qu’elle ne dira rien. Elles se sont
mises d’accord toutes les trois contre moi. C’est toujours comme
ça, dès qu’il y en a une qui commence à se rebeller, les autres
s’y mettent. Un moment, j’imagine qu’elles ont aidé Sonia à partir.
Mais quand je regarde la figure de ma mère, je n’en suis pas sûr.
Je sors de l’appart et je montre le papier à Honoré. Il le lit,
le rapporte à ma mère et referme la porte d’entrée. Il me tire vers
l’ascenseur. Fabrice propose qu’on aille fumer. Il a raison, il
faut d’abord que je me calme. On retourne à la coulée verte.
Fabrice roule un bédo et l’allume. Il me le passe. Je tire dessus
comme un malade. Tout doucement, je commence à me sentir mieux.
Au moment où je me dis ça, une bande de trois filles que je n’ai
jamais vues vient s’asseoir pas loin de nous. Il y en a deux vraiment
canon, une toubab et une chinoise. Rien qu’à les voir, on sait qu’elles
en veulent. Honoré qui tient le bédo en oublie de fumer. La seule
chose qu’il trouve à dire c’est qu’elles sont belles. Fabrice commence
à délirer, il raconte une scène porno en expliquant ce qu’on pourrait
faire avec les filles. Je commence à bander. Les meufs sont trop
loin pour comprendre ce qu’il dit mais elles se marrent parce qu’elles
voient qu’on parle d’elles. Je suis sûr qu’elles se foutent de nous.
Fabrice raconte des trucs de plus en plus chauds et Lionel rigole
comme un con. Je l’engueule :
— Tu vois pas qu’elles se foutent de nous?
Lionel continue à se marrer. Ça m’énerve, il n’y a pas de quoi rigoler.
Je lui dis :
— Tu vas leur parler.
Du coup, il arrête de rire.
— Pourquoi moi?
— Parce que c’est à cause de toi qu’elles se foutent de nous.
Il sait que je dis ça pour le coincer et que ce n’est pas la peine
de répondre. Honoré qui tire à fond sur le bédo se met à rigoler.
Fabrice dit à Lionel :
— Allez, vas‑y.
Lionel veut s’échapper mais Fabrice l’en empêche. Je dis :
— C’est vrai que tu es pédé. Justement, il faut que tu apprennes
à parler aux meufs.
Lionel se tourne vers Honoré. Mais il voit qu’Honoré est complètement
parti et que personne ne l’aidera à se défiler. Lionel demande bêtement :
— Qu’est‑ce que je vais leur dire?
Je réponds :
— Dis‑leur : suce ma bite.
Lionel ne bouge pas. Fabrice s’excite tout d’un coup, comme ça lui
arrive de temps en temps. Il se lève, s’approche de Lionel et le
regarde comme s’il allait le frapper. Il dit :
— Qu’est‑ce que tu attends?
Lionel voit qu’il n’y a plus rien à faire et il va vers les filles.
Il essaie de prendre l’air qui tue mais ça fait pitié. Les filles
attendent, elles ont l’air de bien s’amuser. Il se plante devant
la chinoise et il dit :
— Suce ma bite.
Elle répond :
— Quand t’auras du poil aux couilles.
D’un seul coup, les trois filles se lèvent et elles s’en vont à
toute vitesse avant que Lionel ait trouvé quoi dire. Honoré se marre
et Fabrice aussi. Moi, je suis de plus en plus énervé.
— Elles se foutent de nous et ça vous fait rigoler.
Honoré me passe le bédo et je recommence à fumer. Au bout de cinq
minutes, je me détends un peu. On reste là un moment. Je pense à
Sonia, je sais qu’il faut que je la retrouve. Il fait presque noir,
maintenant. Lionel dit qu’il doit rentrer sinon son père va encore
le dérouiller. Je lui balance :
— Puisque tu aimes ça, tu devrais être content.
Il répète qu’il doit rentrer mais il ne bouge pas. Honoré est couché,
il plane, la tête sur son sac‑poubelle et ses bouquins.
Au bout d’un moment, Fabrice se lève et propose qu’on aille chez
lui, on pourra bouffer tranquilles. On le suit. Lionel regarde partout
pour être sûr de ne pas tomber sur son père. On arrive chez Fabrice.
Il commande des pizzas par téléphone. Alors, on met de la musique
à fond et les voisins commencent à taper dans le mur. Comme d’habitude,
Fabrice baisse le son. Ça doit être à cause de son bizness qu’il
cherche à éviter les emmerdes. Mais de toute façon, il n’a jamais
aimé se faire remarquer. A l’école, il travaillait bien jusqu’au
jour où il a arrêté d’y aller, d’un seul coup. Les pizzas arrivent.
Fabrice éteint les lumières et il allume la télé en baissant le
son pour qu’on entende la musique. On regarde M6 assis par terre,
on mange et c’est vraiment bon. Après, Fabrice fabrique deux bédos
soignés. On est bien.
Sans nous demander notre avis Fabrice met le magnétoscope en marche
et on se retape une tranche de porno. Honoré s’excite, moi ça m’énerve
comme tout à l’heure.
Tout d’un coup, on entend gueuler dans le couloir. C’est le père
de Lionel qui rentre encore plus bourré que d’habitude. Il insulte
Lionel avant d’entrer dans l’appart et il gueule encore plus fort
quand il s’aperçoit qu’il n’y a personne. On entend des bruits de
coups, d’objets qui tombent. Lionel fonce chez lui. Il y a tellement
de boucan qu’on le suit. Tous les voisins sont là, pour leur tranche
de rigolade habituelle. Au moment où on entre dans l’appart de Lionel,
il arrive en chialant comme une meuf. Il nous emmène dans sa chambre.
Tout est par terre : l’armoire, la télé, la chaîne, les
CD, les bouquins, et au milieu, il y a son père qui est tombé tellement
il est bourré. Fabrice tire Lionel par le bras pour l’emmener. Lionel
pleure. Il répète :
— Qu’est‑ce que je vais faire?
Je lui dis de fermer sa gueule. Est‑ce que je sais moi, ce
que je vais faire? Honoré dit :
— Il faut que je sorte, j’ai envie de gerber.
On le suit dehors, il fait complètement nuit. Fabrice se met à marcher
comme s’il savait où il allait. On avance vers le pont de la gare,
jusqu’au bord de la nationale. Honoré a pris le sac‑poubelle
avec ses bouquins, on dirait un SDF.
On reste là, comme des cons, à regarder les voitures qui passent
à toute vitesse. Pour ceux qui sont dedans, on n’existe pas. Sonia
est peut-être dans une des voitures, avec un mec. Fabrice avance
sur la route, il ne regarde ni à gauche ni à droite. Je crie :
— Fais gaffe!
Honoré me fait signe de me taire. Fabrice a les yeux fermés et il
traverse la nationale. Il marche lentement, la première moitié de
la route est vide. Il s’arrête au milieu. Je suis sûr qu’il n’a
pas ouvert les yeux. Il repart. Une voiture qui arrive freine pile
devant lui. Je ne peux pas m’empêcher de gueuler mais il continue.
Arrivé de l’autre côté, il se retourne. Il est complètement excité
et il nous crie de faire comme lui. Fabrice est vraiment dingue.
Je m’en doutais un peu, mais pas à ce point. (...)
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