Elie Wiesel
OTAGE
Elie Wiesel est né le 30 septembre 1928 à Sighet (Roumanie). Il n'a que quinze ans lorsqu'il est déporté à Auschwitz avec sa famille. Il y perd sa mère et sa petite sœur. Il est ensuite transféré à Buchenwald avec son père, qui meurt quelques jours après son arrivée. Libéré en avril 1945, il est pris en charge par l’Œuvre de Secours aux Enfants (OSE). La Nuit, récit poignant, publié en 1958 grâce à François Mauriac, inaugure une œuvre littéraire forte d’une quinzaine de romans et récits, de quarante livres publiés en tout, traduits dans plus d’une vingtaine de langues.
Il a reçu de nombreux prix pour ses livres et son engagement humanitaire, dont le prix Médicis en 1968 pour Le Mendiant de Jérusalem, le prix du Livre Inter en 1980 pour Le Testament d'un poète juif assassiné. Le prix Nobel de la Paix lui est décerné en 1986. Il a publié dernièrement chez Grasset Le cas Sonderberg (2008) et Rashi (2010).
Il manque quelqu’un », murmure Shaltiel, la tête légèrement inclinée. On ne l’a pas entendu.
Autour de la table, dans la salle à manger, les convives se parlent, se racontent des histoires ayant ou n’ayant pas de rapport avec les circonstances qui les réunissent ce soir. L’ambiance est chaleureuse, joyeuse. Comment ne le serait-elle pas ? Ne sont-ils pas venus célébrer la vie d’un homme, la liberté des hommes ?
Policiers et agents du renseignement, Américains et Israéliens, amis et membres de la famille de Shaltiel, tous se reconnaissent ce droit, ce privilège. Tous ont souffert avec lui, de près ou de loin, souvent en secret ; tous ont partagé son angoisse, ou du moins en ont-ils été conscients et marqués.
« Lehaïm », dit un homme grand, aux mains fines et portant lunettes, en levant son verre : « A la vie. » Et tous reprennent : oui, à la vie. Au droit à la vie. De chacun. Au bonheur d’être au côté de quelqu’un qui allait perdre la sienne pour des raisons inacceptables et absurdes.
Shaltiel promène son regard sur ses amis nouveaux et anciens. Il leur est à tous reconnaissant.
Mais quelqu’un manque.
C’est comme ça, et je n’y peux rien.
Né sans doute dans la joie, j’ai toujours vécu dans l’angoisse.
Dans la cave, sa pensée le projette dans le passé. Est-ce donc cela la vie d’un homme ? Avancer d’un abri vers l’autre, tous les deux ouverts sur la brutalité, le remords et le néant ?
Ce n’est qu’un rêve, se dit Shaltiel.
Un rêve idiot, insensé. Tous les rêves le sont. Inévitables et souvent inutiles. Parfois, on rêve parce qu’on est anxieux. Et parce qu’on ne comprend pas.
Je marche dans la montagne. Au milieu d’une foule. J’avance à pas lents. Je ne connais personne. J’ignore pourquoi un instinct bizarre me pousse à fuir. L’ennemi serait-il partout ? Je demande à l’un, à l’autre : qu’est-ce que nous faisons ici ? Un vieillard barbu me répond : C’est toi que je cherche. Il disparaît. Une jeune femme brune et triste me répond : c’est toi qui m’attends ; elle disparaît à son tour. Un homme au visage doux me dit : c’est toi, sans ajouter un mot. Tous m’affirment : « C’est toi. » Derrière eux, c’est bizarre, un étranger au regard intense hoche la tête en me lançant un clin d’œil complice ; je sais qu’il est mort, mais il marche avec les autres. Et lui ne dit rien. Soudain, mon cœur se met à battre très fort : tous ont disparu, sauf le mort, et c’est moi. Je suis seul. Et la montagne se rétrécit autour de moi ; elle devient moi. Et dans mon rêve, je me dis : c’est un rêve. Est-ce le mien ? Pas le leur ? Comment savoir ?
C’est peut-être tout simplement un conte.
Ah, dénouer le tissu des rêves et des fantasmes qui habitent le prisonnier, démêler le temps et la durée qui occupent les philosophes, la conscience de l’ascète et l’intuition des psychologues, le feu et la foudre des moralistes pour ne pas en faire illusions et mensonges : comment s’y prendre, dites ?
Il a peur : s’il ferme les yeux, il replonge dans un univers irréel avec des êtres vivants ou disparus ; alors il les rouvre, mais la peur ne l’a pas quitté.
Il se souvient des ténèbres épaisses, rougeoyantes porteuses de malheur, la tristesse le disputant à l’étonnement ; et, dans le rêve, les larmes lui montent aux yeux.
Qui dira le rôle de la peur dans le tourment que traverse l’otage qui, au niveau du sort ou des dieux, n’existe que pour ses bourreaux ?
Ce drame, le tout premier du genre, s’est déroulé au milieu des années 1970.
A l’époque, il a suscité des remous considérables dans les médias, dans les communautés juives aussi bien que dans les milieux dits diplomatiques.
Shaltiel Feigenberg, homme discret sans situation ni fortune, devint célèbre dans le monde entier.
Mais pas pour longtemps.
Qui s’en souvient aujourd’hui ?
Le bourdonnement dans les oreilles.
Le goût de cendre.
Le tumulte dans la poitrine, le nœud dans la gorge. Les déchirements dans le cœur, dans mes réflexions.
Comme avant ? Autrement, peut-être pire. Avant, et là-bas, le danger nous menaçait tous. Ici, je suis l’unique cible.
C’est le premier jour. Long, trop long. De plus en plus long. Marqué par peu d’événements extérieurs. Où étais-je ? Dans un grand cagibi souterrain ? Dans une cave habitée par des maux et des malédictions innommables ? Deux énergumènes au visage mal dissimulé par une cagoule. D’ailleurs ils finiront par les enlever. Aujourd’hui, cela ne serait pas possible : le terroriste s’obstine à garder l’anonymat. En reprenant connaissance, la première sensation fut la douleur dans la nuque. Et le sang dans ma bouche. Peu de mots échangés : nom, adresse et numéro de téléphone. Et quelques questions qui ne riment à rien.
— Où suis-je ?
— Loin, dit une voix chantante.
— Qui êtes-vous ?
— Ton destin, dit la même voix.
Serait-ce un jeu de société ou de jeunes étudiants en quête d’émotion ou de sensationnel ? Inimaginable. On n’est pas en dictature. On n’enlève pas un citoyen paisible et innocent dans une démocratie puissante et inspirée par les Droits de l’homme comme l’est l’Amérique, dans une ville surveillée par la police comme l’est New York.
Et pourtant.
Ils se trompent, se dit Shaltiel. Ils me prennent pour un autre. Pas d’autre explication possible. Ils croient que je leur mens. Que je ne suis pas moi mais un de leurs ennemis. L’identité d’un être serait-elle une erreur, un accident ? Une fatalité ? La liberté, un jeu de l’esprit ? La vie d’un homme, une imposture ? Les Sages la comparent à une feuille tremblant dans le vent, à un rêve fugace, à l’ombre d’un oiseau ou d’un nuage. Bon, comme avertissement moral cela est acceptable. Mais une farce cruelle ? Décidée par qui ? Dans quel dessein ?
Que me veulent-ils ? Que leur ai-je fait ? Pourquoi s’acharnent-ils sur moi puisqu’ils ne me connaissent même pas ?
— Qui connais-tu de riche, d’important, parmi tes amis juifs ? Parle, imbécile, sinon tu crèveras ! L’épée du Prophète est sans pitié ! Des noms, donne-nous des noms ! Crache-les donc ! Les Juifs, que le diable les emporte, connaissent des personnalités influentes partout.
Insultes, jurons, crachats. Pas de coups, pas encore.
La souffrance mentale, le viol de mon univers intérieur, pourquoi tant de souffrances nouvelles dans cette vie d’enfer ?
Qui sont-ils ? se demande le prisonnier. Qui suis-je pour eux ?
— Je ne comprends, je ne comprends pas, pas du tout, je ne…
Nuit interminable. Accroupi sur le sol, le sommeil le fuit. Quelques interruptions, quelques sursauts, de nouveaux rêves ou des visions fantasmagoriques : il est dans un carrosse en verre, tiré par plusieurs chevaux blancs, voguant en chantant dans le vent en furie vers la montagne épaisse qui cache ses secrets. Brusquement, il se rend compte que des enfants aux yeux pétrifiés ont remplacé les chevaux majestueux.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Et cet emprisonnement, cet isolement, que peuvent-ils bien signifier ?
Vaste échiquier démoniaque. Nuit blanche et aube noire.
Faim ? Pas faim. Pas du tout faim. Soif, oui. Très soif. Et épuisé : penser est une gageure.
L’aube se lève sans doute quelque part car les bruits du dehors se font plus audibles, plus proches. Vrombissements des voitures. Appels d’enfants.
Nous sommes donc près d’une ville, dans un faubourg. Sûrement tout près d’un centre urbain. Comme autrefois ? Non, « là-bas », il n’y avait pas de violence physique. Et puis, là-bas le danger venait du dehors. Ici, qui sait, quelqu’un s’apercevra de quelque chose de bizarre.
La police, eh oui. La police : les yeux et les oreilles de toute communauté civilisée. Blanca a dû la prévenir.
Patience. Conseil aux nerfs : soyons solides. Au cœur : calme-toi. Et au cerveau : ne pas s’affoler. Tout cela va s’éclaircir bientôt. Demain la vie sera plus belle.
Aujourd’hui commence mal. Par un premier interrogatoire sérieux.
Les mots, misérables, mutilés, sortent avec difficulté, contre leur gré. L’homme sait déjà que cela fait des heures, longues et pesantes, qu’il n’est plus libre. Il a été fait prisonnier par des inconnus.
De nouveau victime de la barbarie, pour quelle raison ?
Assourdies, assaillies, les tempes font mal. Le sang va bientôt couler, n’arrêtera pas de couler. Peut-on se noyer dans son propre sang ?
— Ne sois pas entêté… On ne résiste pas au destin… Nous sommes plus forts que toi… Tu finiras mal.
— Où suis-je ?
— Toujours loin.
— Qui êtes-vous ?
— Tes Maîtres, dit une voix dure. Ta vie est entre nos mains
— Pourquoi ?
— Parce que, dit une autre voix, moins dure.
— Quand allez-vous me relâcher ?
— Quand nous gagnerons la guerre, dit la première voix en ricanant.
Les gamins agités, les vieillards rêveurs, les dieux de l’amour et même ses démons, indomptables, tous tournent dans sa tête endolorie. Il ne les connaîtra donc plus jamais en liberté ?
— Mais que voulez-vous de moi ? Croyez-moi ! Je vous le jure sur ma tête, je ne comprends pas, je ne comprends…
Autrefois, se dit Shaltiel, adolescent pieux, j’aurais su quoi faire : j’aurais suivi la tradition et demandé à établir un petit « bét din », un tribunal de trois hommes ; je leur aurais raconté mon mauvais rêve et ils l’auraient exorcisé en répétant trois fois la formule rituelle, « Le rêve que tu as fait est bon, est bon », me souhaitant la paix, le bonheur, peut-être l’oubli et tout le reste.
Autrefois…
Et je ne connais personne ici.
Je ne connais que l’Ange de l’épouvante ; il porte le masque du bourreau.
Où sont ses amis fidèles ?
Comme pour l’arracher au présent, l’histoire de Nathanaël lui revient en mémoire. Pourquoi lui ? Pourquoi pas. Quand un conte se présente, défense de l’écarter.
C’est comme dans son enfance, loin d’ici. Et cette histoire qu’on lui avait racontée : dans une petite ville roumaine ou hongroise, cela dépend de la période, ou de la fantaisie des gouvernants, enfouie au pied de montagnes hautes et menaçantes, il était une fois un petit garçon juif. Seul pendant quelques mois dans une famille chrétienne. C’était durant la guerre. S’il était encore en vie, se disait-il, c’était grâce à Ibolya, une petite fille d’une dizaine d’années, blonde et espiègle. Elle l’avait découvert dans les champs, endormi, affamé, égaré. Elle courut chercher sa maman. Piroshka, rouquine flamboyante aux yeux pétillants. Mère et fille le ramenèrent chez elles, dans une maison à la lisière de la forêt. Le père de famille était sur le front russe. Le petit réfugié, elles l’appelèrent Sàndor, mais son vrai nom est Nathanaël : le don de Dieu. Plus tard, Shaltiel l’a revu dans une école juive de Brooklyn.
Un rêve qui fait rêver ?
Des souvenirs juifs. Les uns plus pénibles et brûlants que les autres, liés et resserrés par le même poing qui montre la voie vers des ombres muettes et défigurées par l’angoisse. Shaltiel les revit en frissonnant, la gorge serrée.
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