Elie Wiesel
Le cas Sonderberg
Elie Wiesel est né le 30 septembre 1928 à
Sighet (Roumanie). Il n'a que quinze ans lorsqu'il est déporté
à Auschwitz avec sa famille. Il y perd sa mère et
sa petite sur. Il est ensuite transféré à
Buchenwald avec son père, qui meurt quelques jours après
son arrivée. Libéré en avril 1945, il est pris
en charge par l'Oeuvre de secours aux enfants (OSE). Il se consacre
à des études de philosophie à la Sorbonne et
devient correspondant parisien pour le quotidien israélien
Yediot Ahronoth. Il décrit son expérience concentrationnaire
d'abord en yiddish, sa langue maternelle, puis en français.
La Nuit, récit poignant, publié en 1958 grâce
à François Mauriac, inaugure une uvre littéraire
très riche, forte d'une quinzaine de romans et récits,
de quarante livres publiés en tout, traduits dans plus d'une
vingtaine de langues.
Devenu citoyen américain en 1963, il obtient une chaire en
sciences humaines à l'Université de Boston. En 1979,
il préside la commission présidentielle de l'Holocauste.
Le président Bill Clinton l'envoie en mission aux Balkans.
Fervent défenseur des droits de l'Homme, Elie Wiesel a ainsi
soutenu la cause des Juifs soviétiques, des indiens Moskitos
du Nicaragua, des boat people, des Kurdes, des victimes de l'apartheid
en Afrique du Sud et des victimes de la guerre en ex-Yougoslavie.
Il a reçu de nombreux prix pour ses livres, dont le prix
Médicis en 1968 pour Le Mendiant de Jérusalem,
le prix du Livre Inter en 1980 pour Le Testament d'un poète
juif assassiné. Le prix Nobel de la Paix lui est décerné
en 1986.
oit-on souffrir puis
sentir sur la nuque le souffle glacé de la mort pour comprendre
pourquoi il arrive que, depuis la plus tendre enfance, l'on se promène
avec une sorte de vague à l'âme proche de la mélancolie
?
Je l'ai senti bien avant le procès.
Et après.
Je l'ai éprouvé le jour où, d'une voix douce
et lente, comme s'il s'adressait à un enfant, le docteur
Feldman m'avait expliqué que le corps est capable de devenir
notre implacable ennemi.
Concernant le procès, j'ai longtemps été persuadé
que je ne connaîtrais jamais la vérité sur ce
qui s'était vraiment passé ce jour-là, dans
les hautes montagnes des Adirondacks, entre ces deux hommes.
Accident ? Suicide ? Meurtre ? Peut-on consentir à emmener
dans la tombe une énigme qui refuse de livrer son secret
?
Quel diable avait donc poussé Werner Sonderberg à
interrompre ses cours à l'Université de New York pour
aller se promener avec son vieil oncle chauve et désabusé
si loin du Village ? se demandait Yedidyah. Qu'est-ce qu'ils ont
pu se dire pour que leur querelle atteigne une violence meurtrière
? Qui donc était cet oncle dont la mort tragique, loin de
tous, a plané sur le prétoire de Manhattan rempli
de journalistes, d'avocats et de curieux pendant des heures et des
jours ?
Ce procès, cela fait longtemps que les médias, accaparés
par une actualité changeante, ou fatigués, n'en parlent
plus. Le destin d'un individu compte peu par rapport aux agitations
des vedettes politiques, financières ou artistiques. Mais
Yedidyah y songe souvent, sans doute trop ; en fait, il en reste
hanté. Les images anciennes du procès ne le quittent
pas ; ses échos non plus. La salle illuminée, les
jurés au visage tour à tour impassible ou horrifié,
le juge qui paraissait somnoler sans perdre pourtant un mot de ce
qui se disait, le procureur qui se prenait pour l'ange justicier.
Et le prévenu, oscillant entre défi et remords, évitant
le regard triste de sa belle fiancée. Parfois, en dressant
le bilan de son travail, avec ses échecs et ses répits,
ses triomphes éblouissants et ses chutes lentes ou vertigineuses,
c'est ce procès qui émerge chez Yedidyah comme un
granit noir attirant le crépuscule.
Des années se sont écoulées depuis, mais Yedidyah
n'arrive toujours pas à se prononcer.
Où commence la culpabilité d'un homme et où
s'achève-t-elle ? Qu'est-ce qui est définitif, irrévocable
?
Une pensée ne cesse de l'obséder depuis que, grâce
au diagnostic du docteur Feldman, il est devenu conscient de sa
mortalité : est-il possible que je m'en aille, est-il juste
que je quitte mes enfants, leur mère Alika, et tout ce monde
convulsif et condamné, sans certitude ?
Cet événement-là, je m'en souviendrai jusqu'à
ma dernière heure sur cette terre qui m'a porté, me
trimbalant d'une découverte à l'autre, de souvenir
en souvenir, d'une émotion à l'autre, et je n'en saurai
jamais la vraie raison.
Pourquoi cette rencontre, cet affrontement avec un destin qui toucha
le mien en surface, comme le fruit du hasard ?
J'aurais pu faire d'autres études, m'intéresser à
la musique plutôt qu'au théâtre ; j'aurais pu
avoir d'autres maîtres, m'éprendre d'une autre femme,
ne pas tomber amoureux d'Alika ; j'aurais pu être moins proche
de mon grand-père, de mon oncle Méir, me faire d'autres
amis, nourrir d'autres ambitions, bref : j'aurais pu naître
ailleurs, peut-être dans le même pays, dans la même
ville que Werner Sonderberg, explorer d'autres souvenirs. J'aurais
pu vivre toute ma vie sans savoir la vérité sur mes
propres origines.
J'aurais pu tout simplement ne pas être, ou ne plus être.
Ou ne pas être moi.
Je me trouvais à mon bureau préparant un article
sur la pièce qui venait d'ouvrir la saison Off Broadway.
C'était dipe, ou plutôt une interprétation
ultramoderne, contemporaine, mal fichue (trop parlée ?) de
la célèbre pièce.
En relisant mes notes prises durant la représentation, je
m'interrogeais sur la survie de cette uvre. Comment l'expliquer
? Après tout, des trois cents pièces écrites
par les trois géants de l'Antiquité - Eschyle, Sophocle
et Euripide -, seules une trentaine n'ont pas disparu. Comment expliquer
le choix et la censure du temps ?
Les dieux, connus et redoutés pour leurs caprices, ont-ils
leur mot à dire là-dessus ? Eux-mêmes n'ont-ils
pas subi la même épreuve ? Certains redeviennent populaires,
tandis que d'autres semblent relégués dans ce qu'on
appelle la " poubelle " de l'Histoire : et la justice
là-dedans ? Et la mémoire collective de la création
artistique ? Pour un Prométhée ou un Sisyphe qui hantent
les chercheurs, combien de leurs anciens égaux se meuvent-ils
à peine, couverts de poussière ?
Et puis, aujourd'hui, qu'est-ce qui a pu pousser le producteur à
monter un spectacle sûrement coûteux qui aurait dû
rester dans sa tête ou dans le tiroir ?
En mentionnant plus haut mon " bureau ", j'ai exagéré
un peu, même beaucoup. Un coin perdu dans la salle des informations
d'un quotidien new-yorkais. Une modeste table - un desk - et deux
chaises louées par deux revues européennes dont j'étais
le correspondant culturel aux Etats-Unis. C'était bien avant
l'invasion des ordinateurs. Tout ce que vous pouvez imaginer en
songeant à ce lieu d'enfer est là, sauf que l'enfer,
avec ses neuf cercles, est sûrement mieux ordonné.
Tapage insupportable, sonneries ininterrompues de vingt téléphones,
appels impatients des rédacteurs, cris de photographes et
de coursiers, le sujet brûlant de l'actualité : l'arrogance
d'un politicien, l'échec de son adversaire, les amours dévoilées
d'une actrice, les aveux d'un meurtrier dit idéologique,
le scandale en haut lieu ou dans les bas-fonds. Tel article est
trop long et tel autre pas assez. Titres et sous-titres se disputent
la place d'honneur. Deux dates, deux faits qui ne s'accordent pas.
Un débutant est réprimandé ; en larmes, il
s'effondre. Un ancien essaie de le rassurer. Cela aussi passera
; tout passe. Bref, pas facile de se concentrer. Sans parler de
ce qui me préoccupait dans l'immédiat : mon anniversaire.
Oh, je sais : comparé aux événements qui feront
demain les gros titres, mon problème personnel est ridicule
ou insignifiant.
Mais voilà, j'ai horreur des anniversaires. Pas ceux des
autres, mais le mien. Surtout les anniversaires-surprises. Je déteste
les surprises programmées. Obligé de feindre. De mentir.
De tomber dans l'hypocrisie abjecte. De sourire à tout le
monde, de remercier le bon Dieu d'être né. Et les hommes
d'avoir été créés à Son image,
Lui qui est censé avoir tout sauf une image. Bon, revenons
à ce cher dipe, à ses complexes célébrés
par Freud et à ses conflits avec le terrible Créon.
Héros contemporains ? Cela expliquerait l'échec de
la pièce. Elle nous explique que le monde change, mais non
la nature humaine ? Bon, on le sait, et on s'y fait. Le goût
de l'autorité et du pouvoir chez les Grecs, la passion de
la liberté de leurs philosophes. Le choix entre l'obéissance
et la fidélité. De nos jours aussi ? Idée qui
mérite réflexion approfondie. Et une conception du
spectacle.
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