Walt Whitman
Feuilles d'herbe
Walt Whitman (1819-1892) est l'un des plus grands poètes
américains. L'influence des Feuilles d'herbe (Leaves of grass)
dépasse depuis longtemps, et pour longtemps, les frontières
de son pays.
La traversée jusqu'à Whitman
ela a beau être
devenu une formalité de six heures trente minutes de vol,
il reste suffisamment d'angoisse au décollage ou dans le
bruit irrégulier des moteurs pour s'étonner de sa
propre audace. En entendant se tendre la toile des fuseaux aux mains
de l'invisible couturière, en sentant son cur se serrer,
affluer le sang aux tempes, le voyage vers la poésie prend
alors sa valeur.
Aujourd'hui l'air a remplacé l'eau sous la glisse des carènes
et les déplacements ressemblent à de l'immobilité
prolongée. Le corps est donc notre aventure intime. Plus
de vagues, d'oiseaux, de nuages ou de glaces pour nous jeter à
l'extérieur de nous-mêmes et nous faire rêver
à des conquêtes de matière. Nous n'émigrons
plus que vers le bout de nous-mêmes, vers nos cerveaux anciens,
nos rythmes enfuis, nos peurs à venir.
Atterrir à New York dans une parole d'hôtesse qui nous
rassure, nous donne ainsi le sentiment d'avoir tout simplement changé
de salon. Mais la projection rapide en soi, au cinéma de
sa propre mémoire, du film des vieilles émigrations,
est une façon toute moderne d'émouvoir les larmes.
La Liberté en marche sur la moquette d'accueil vaut à
tout prendre mieux que le bronze de Bartholdi relégué
dans un coin de la baie.
Un jour, peut-être, irons-nous jusqu'à elle en bateau.
Pour l'heure, l'histoire de New York se comprend mieux depuis les
piles du pont de Brooklyn, côté Long Island. Les cinéastes
nous ont appris à aimer cet endroit la nuit. La filature
arachnéenne électrique où les phares des autos
font la mouche vibre comme une sculpture musicale au-dessus d'un
paysage de docks désaffectés et de casses. A l'étage
de l'eau, le XIXe siècle est un cimetière vivant.
Métal cabossé, servant au recyclage.
Qu'est-ce que Whitman penserait de New York, là-bas, en face
? Cette muraille illuminée, cette féodalité
de banques et de journaux qui en fait un fantôme de cité
médiévale ? Etait-ce cette grande digue qu'appelait
le mouvement de sa poésie se ressassant elle-même telle
une marée gigantesque ? Eut-il jamais vision verticale de
l'architecture à venir ? Quand, chaque soir, après
son travail au Brooklyn Eagle en 1846, il va par le ferry à
Manhattan, buvant littéralement le paysage d'East River avec
les yeux, l'horizon est fait de mâts, de gabares et de barges
glissant sous des immeubles en brique comme à Manchester.
L'on construit sur les deux rives, l'on s'affaire à des charpentes,
Brooklyn décuple sa population. Walt mettra lui-même
la main à la varlope et aux clous trois ans durant pour aider
son père le constructeur. Il faut déjà avoir
un certain sens de la mobilité en soi pour quitter les fonctions
de rédacteur en chef d'un important quotidien au profit d'une
activité plus concrètement manuelle. Mais l'écriture
d'un poème long, comme d'un roman, est une architecture qui
n'a plus rien à voir avec la réaction spontanée
à l'éphémère. Merveilleuse préparation
que celle que s'impose alors le poète empruntant aux métiers
qu'il pratique l'humilité de leur art.
En 1892, quand s'achève la vie du poète-constructeur,
l'horizon des villes américaines commence tout juste à
s'élever. Boston a subitement pris peur devant un édifice
de douze étages et légifère sur la hauteur
à ne pas dépasser. Chicago, comme toujours, a frayé
la voie. Une vue de l'Hudson, en 1910, montre que New York commence
à ressembler à New York. Singer, automobiles et machines
à coudre, y culmine. Mais diable, en quoi quelques étages
de plus changent-ils un siècle ou un poème ? Pourquoi
vouloir anticiper la nouvelle cité médiévale
?
Sans doute parce que le cinéma est devenu notre préhistoire,
et que la fenêtre d'où l'on contemple Manhattan nocturne,
dans L'année du Dragon de Michael Cimino, est le plus bel
hommage que l'on puisse rendre à l'aujourd'hui de Walt Whitman.
C'est ici que les Feuilles d'herbe vivent, revivent et continuent
à vivre dans le renversement du temps. Par les vitres du
salon sophistiqué où journaliste chinoise de New York
et guerrier ukrainien du Viêtnam scellent une paix amoureuse
armée, douloureuse, la littérature trouve ce recul
initial dont elle a besoin pour renaître, reprendre le large.
Sinon, laissée à son environnement naturel de maisons
basses et d'agitation portuaire, elle se teinte immédiatement
de couleurs désuètes, l'herbe originale se dessèche,
meurt à son propre herbier. Comment pourrait-on ne pas faire
voyager le poème de Walt ? Y aurait-il plus grande infidélité
que de prétendre le retenir malgré lui à la
rive de son lancement, lui qui tendit si fort vers le futur ! Venir
sur place s'émerveiller de New York c'est donc voir le poème
réalisé dans une de ses figures possibles.
Car le poème n'a pas moins d'énergie que la ville,
cent ans après sa composition. La ville est même là
pour indiquer l'invraisemblable pouvoir rétroactif que le
poème porte en lui. Plus violente, beaucoup plus âpre
dans ses façades verticales, ses fulgurantes ascensions hydrauliques
que ne l'eût sans doute rêvée son " charpentier
". Plus cassante par l'arête sèche de ses ciments,
moins liante que l'espèce d'exubérance naturelle faite
avec les yeux et l'entrelacement des bras et des mains où
Walt se complaisait.
Le petit-fils des Van Velsor, ces fermiers hollandais campés
sur la plus haute colline de l'île de Long Island, est un
enfant de la Nature. Transplanté à la pointe extrême
sud de l'île à l'âge de quatre ans, ballotté
de maison en maison entre des frères et des surs plus
ou moins sains d'esprit et de corps, il quitte l'école sitôt
entré, parachève ses apprentissages chez un imprimeur
où lecture se conjugue avec composition. On le retrouve tour
à tour instituteur de village débordé par les
enfants, puis journaliste déposant sa propre " feuille
" en voiture de louage à la porte des fermes de l'île.
Bref, une enfance guère différente de celle d'un personnage
de Thomas Hardy.
Walt, toute son existence, s'appuiera sur cet arrière-pays
de fermes marines, de baies à huîtres, de marais salants
où sifflent les oiseaux, côté océan ou
côté terre. Son île est sa réserve comme
elle l'est aujourd'hui encore des New-Yorkais. Imagine-t-on beaucoup
de capitales au monde situées à une heure à
peine d'une interminable plage courant le long d'un océan
? Et réciproquement, où y a-t-il ailleurs de passage
plus aisé de la Nature à une ville que la proximité
de la mer et des forêts rend, par une étrange contagion,
naturelle ? Les athlètes du petit matin qui viennent déranger
les populations de mouettes à leur engourdissement face à
la mer prennent ici spontanément des allures de coureurs
métaphysiques, de prophètes du désert.
Ce promeneur philosophe, ce stylite en marche avec sa colonne de
pieds sort tout droit des Feuilles d'herbe. Il est l'Américain
tel que l'a vécu jusqu'au bout l'insulaire de Brooklyn, homme
des seuils, des passages, des gradations, des nuances tenus ensemble
par une flexible indianité qui est aussi la plus inflexible
des architectures. Il ne faut pas se méprendre sur l'herbe
des Feuilles d'herbe, n'y voir que la couleur d'un optimisme éternellement
naïf. Nous, Français, depuis Versailles et le triomphe
classique de l'artifice, méprisons cette conception anglo-saxonne
de la Nature. En vertu de quoi le roman par son ironie anarchisante
nous paraît mieux armé que la poésie à
construire la société.
Mais le lien est ici plus important que le lieu. La vertu liante
de l'herbe, sa nature proprement textile comme d'une architecture
souple et imputrescible est l'élément majeur du symbole
: composition plutôt que décomposition, uvre
de tissage humain plus qu'engrais de la spontanéité.
Une étrange coïncidence fit que dans le temps se succédassent
Feuilles d'herbe là-bas et Fleurs du mal ici. L'emblème
est de lecture très simple. Baudelaire aime dans la ville
l'accumulation des ombres dissolvantes, haschisch, amour vénal,
crimes vineux qui sont comme une tentation douce du christianisme
à lui-même. L'éternel jeu libre de la mer contemplé
depuis Sainte-Adresse est image de révolution divine : Dieu
des râles et des râleurs, crachat d'embruns retombant
délicieusement sur sa propre face.
Le New York de Whitman, par contre, intègre à lui-même
la force désinvolte d'une Nature conçue non plus comme
un reliquat déchu de l'opération créatrice
mais comme une ironie active, voire subversive quoique toujours
maîtrisée. Car finalement, quoi de plus rebelle au
commentaire que cette poésie ? Quoi de plus sauvage que cette
belle nature urbaine faisant de la ville son chef-d'uvre ?
Les interprètes peuvent bien ramener l'Inde, Hegel ou Emerson
à la rescousse pour essayer de policer cette philosophie
en cavale, ce mustang poétique sauvé des corrals,
on croirait, à les lire, que l'art de l'intolérance
des selles fut l'ambition première du poète américain.
Liberté, mouvante statue sculptée à même
la mobilité d'un vers sans cesse se fouettant l'encolure,
sans cesse s'empoignant pour une reprise ou une volte et qui est
la plus belle immobilité fluide jamais sculptée. Plutôt
que le bronze vert à diadème d'or de Bartholdi, ne
serait-il pas désormais plus juste qu'on visitât le
monument Whitman, contenant en lui l'intemporalité du bronze,
et les chevaux, et les vagues de la baie de Manhattan, et le soleil
nimbant de son auréole royale n'importe quel immigrant de
la démocratie ?
Contagieuse comme une syphilis baudelairienne, la démocratie
des Feuilles d'herbe ! Europe la maladive ici se refait la santé.
Comment ? Par l'art cinématographique. On a beaucoup brocardé
les amours cochères et postillonnères de Walt Whitman.
Sur la foi de vagues ragots ayant traîné leur ventre
sur l'Atlantique, Apollinaire crayonna un portrait avarié
des gigolos whitmaniens faisant une fiesta de pastèques dans
les caniveaux après l'enterrement du maître. Quel danger
représentait donc ce mort à peine célèbre
dans sa patrie pour qu'on lui fît subir chez nous ce traitement
d'immigré ? André Gide n'arrangea pas les choses dans
ses Nourritures terrestres, travestissant Whitman en une sorte de
Charles de Foucauld pervers, le loukoum mou de sa phrase y engluant
la parole démocratique.
Quelle audace, n'est-ce pas, qu'un poème qui parle de la
foule à la foule ! Quand et où avait-on déjà
vu cela ? Pas de réponse sûre. En remontant le temps,
par contre, s'impose une évidence. Mieux vaut éviter
les " grands " : Shakespeare et sa populace, Dante et
ses seigneurs, Homère et ses héros font de bien piètres
antécédents. L'infréquentable Moyen Age avec
ses danses macabres, ses vers de la mort, ses prêches pour
les croisades eût sans doute constitué un parrainage
plus juste. Whitman est à lui-même son Moyen Age. Ne
lui manquait plus que de rejoindre sa préhistoire.
Voici donc qu'après les journées au " marbre
", à l'imprimerie, aux charpentes notre promeneur métaphysique
prend le bac de Brooklyn. Le soir tombe. S'il ne s'endort pas encore
sous l'unique arche du Verrazano, le soleil éclaire par transparence
la baie. Flux ou reflux emportent, apportent les cargaisons de nourritures
ou d'hommes d'Europe. Ami des pilotes, Whitman les côtoie
à la barre. A terre, là où commence Broadway,
seule voie oblique de Manhattan, des coches, des omnibus l'accueillent.
Il prend, dit-on, parfois les rênes que lui laissent aisément
les jeunes conducteurs. Lui dirige à leur place, eux se reposent.
Il conduit, il aime conduire. Homme moderne, est-ce si original
?
Il aime par-dessus tout, écrit-il dans ses lettres à
Peter Doyle, la circulation des foules dans la rue, les passantes
" somptueusement habillées " ... " différentes
toutes, tellement supérieures en style, en allure aux autres
femmes qu'on voit ailleurs ". Chaque soir, donc, sur la distance
qui va de la 23e Rue au Bowling Green, Whitman s'invente un cinéma
en travelling avec plongée dont il transcrit le mouvement
par plans et par séquences dans l'ordre syntaxique et prosodique
de ses vers.
Les unanimistes français, un peu plus tard, voudront appliquer
cette technique à Paris. Mais la machine cinématographique
du poète américain est diaboliquement souple à
découper le réel. Peu pliable aux raideurs du vers
prétendument libre de Romains ou Duhamel le réel Parisien
retombera inéluctablement dans l'aire du roman. Nos foules
déjà modelées par les mains de Balzac ou de
Hugo avaient pris leurs habitudes, lit, barricades et cimetières
dans la prose. En poésie comme en art il ne suffit pas d'être
" homme de bonne volonté ". D'ailleurs pas davantage
le cinéma français ne saura épouser la fluidité
de la foule, s'époumonant caricaturalement de son pas de
concierge derrière les " millions ".
Whitman quant à lui étudie l'humanité par strates
arithmétiques, nuages de galaxies ou d'ères. C'est
l'astronome du vivant. A son il, le plus proche est aussi
le plus lointain. Avec quelle étonnante facilité n'accomplit-il
pas ce décentrement du regard qu'appelle la révolution
paléontologique toute neuve ! Après Copernic, Darwin.
Il faut à l'homme un minimum de temps pour se remettre de
pareilles secousses : failles et plissements au sous-sol de la religion
! Presque trop facilement, c'est-à-dire quasiment sans qu'on
s'en aperçoive, Whitman le premier fait la conversion juste.
Nous ne sommes pas bien sûrs que ce fut remarqué.
Pratiquant l'homme par les deux bouts du télescope, l'astronome
noie tantôt l'individu dans les masses proliférantes
comme il résorbe à la seconde les milliards homologiques
en sa seule personne sacrée. Nous passons, nous passerons,
dit-il, dévissant au flou la lentille du futur où
se décompose son propre visage, mais ce passage se produit
par nous, par chacun de nous. Ces détonations sourdes de
mort astrale où nous naviguons, ces archipels de dormeurs
dérivant entre deux nuits humaines constituent en effet le
lait commun de notre grande démocratie spirituelle. "
Dormir, et peut-être mourir. "
Mais Walt ne demeure pas longtemps un homme de la nuit européenne.
L'Allemagne de Novalis n'a pas franchi avec les émigrés
l'océan. Ouvrez les yeux, enjoint-il, c'est grand jour !
On hésite, on grimace, on rechigne : le scepticisme des Lumières
nous accompagne comme une réserve de sourires crispés.
On voudrait certes croire au soleil. Pourtant l'expérience
nous fait soupçonner quelque escamotage. Qu'un système
entier repose sur la pointe d'une ellipse laisse à penser
à une faiblesse potentielle, quelque vice artisanal. La métaphore
n'est-elle pas une commodité trop facile en poésie
?
Il peut ainsi paraître un peu simple de prétendre rétablir
le duo adamique majeur dans son jardin d'origine. Tel d'un vieux
couple de retraités réalistement peints devant leur
bungalow par Grant Wood ! On a en effet le sentiment d'un rapetassage
chez Whitman, comme s'il avait voulu effacer, par la technique du
contre-pli, toutes les mauvaises fronces du tissu humain. Encore
qu'ici proteste véhémentement la traduction ! La radiographie
d'une langue étrangère, en l'occurrence le français,
révèle sous la grossièreté, la rugosité,
le schématisme apparents du texte une finesse rayonnante.
C'est d'ailleurs le secret du poème : que le corps des idées
soit si étroitement habillé par les mailles de la
langue. Qu'il en soit devenu quasiment indémaillable.
La nudité, souvenons-nous, ne fut pas précisément
victorienne. Tolérée par l'image peinte depuis la
Renaissance, elle n'avait par contraste - pourquoi donc, au juste
? - jamais été admise en poésie. Les athlètes
de William Blake, inouïs en leur temps, demeurent gravés
dans l'héroïsme allégorique. Or voici que Whitman,
du premier coup, déshabille l'homme, la femme avec une audace
de création du monde. Qu'on lise Les Fleurs du mal après
La Descendance d'Adam et que l'on compare ! Bien sûr on alléguera
que l'érotisme a besoin d'un minimum d'habits pour suggérer
plus qu'il ne tient. Qu'en revanche la nudité américaine
confine à la vacuité. A-t-on jamais rien fait d'aussi
franchement précis sur l'acte amoureux que Je suis attendu
par une femme ?
Il faut remonter jusqu'aux Fabliaux, à Ovide, toutes littératures
proscrites, pour éprouver la même santé. D'ailleurs
le mot est faible. Ou plutôt, imparfait à dire le sens
des scènes. Whitman ne décrit pas, ne voit pas par
voyeurisme, mais agit, joue lui-même la rencontre sexuelle,
a plaisir dans la durée propre à l'acte qui rejoint
la montée, la durée du poème. Par essence,
dit fortement Whitman, la poésie est un agir comme et un
agir avec. Ce que l'on prendrait chez lui pour un impératif
étroitement catégorique vient simplement de cette
conception active : l'acte poétique est l'acte amoureux.
Mesure-t-on bien la portée de cette déclaration sans
préambule au cur du XIXe siècle ? Nous qui sommes
les produits de toutes les révolutions morales, aurions-nous
aujourd'hui honte pour les raisons exactement contraires ? Serions-nous
tentés de railler l'archaïsme idyllique de ces fresques
? Du Puvis de Chavannes ? Face au neuf, au vif, au dur de ce poème
l'émotion du lecteur-traducteur ne sait qu'avancer qui ne
recoure à la banale symbolique des saisons. Vivant soi-même,
comment dire cette longévité plus longue que soi,
donc plus neuve que soi, d'une telle assemblée de mots ?
Il y a ici une espèce d'imperméabilité de la
nudité qui chagrinerait plutôt nos vieilles sensibilités
catholiques. Puritain, au sens affaibli du mot, certes Whitman jamais
ne le fut. Puritain selon l'histoire religieuse du mouvement, ce
serait en revanche bien possible. Ces chrétiens radicaux
qui s'embarquèrent d'Europe pour aller fonder leurs colonies
dans la neige avaient l'obsession de l'élection. Purifier
la religion était leur but : c'est-à-dire, utopiquement
restaurer Adam dans son état d'avant la faute. Or s'ils ne
vont pas à Rome, les chemins n'ont que le choix du Paradis.
Ascension plutôt raide ! Et qui, curieusement, semble faire
l'économie de la croix.
Originellement conçue en Méditerranée sur le
mode de l'économie esclavagiste, la rédemption chrétienne
apparaît dans cette nouvelle Sion du Nord miraculeusement
exemptée tout à coup des compromissions commerçantes,
indulgences ou menue monnaie du salut. Les corps sont donc jugés
libres et affranchis du péché. Ce qui incitera un
autre puritain, demeuré en Europe celui-là, à
se demander à propos de Whitman si " malgré tous
ses discours sur le corps, il ne serait pas du côté
des fantômes ". Redoutable intuition humoristique ! Voici
le puritanisme de Boston décapé par le méthodisme
anglais, demeuré plus conscient des vulnérabilités
humaines.
Que veut donc dire D. H. Lawrence sinon que le fantomatique irait
de soi dans une religion préparant aussi athlétiquement
le corps à sa résurrection ? Il est vrai qu'à
entendre Whitman insister sur la perfection du corps, son incorruptibilité,
l'illusion est forte. Ne serions-nous pas déjà rachetés
? Ne serions-nous pas des êtres paradisiaques qui s'ignorent
? A se voir aussi vite effacée, la mort en devient paradoxalement
familière, notre double indiscernable. Nous la hanterions
plus qu'elle ne nous hanterait. D'où l'image des revenants
: revenus, nous le serions à tous les sens de l'expression,
de la mort. Ce que Lawrence appelle sauvagement les Post mortem
effects, effets posthumes whitmaniens.
Indéniablement la critique porte, frappe au défaut
de la cuirasse qui est, ô paradoxe ! l'invulnérabilité.
En quoi le corps glorieux whitmanien représente non seulement
une manière d'hérésie religieuse mais encore
une utopie. Or l'utopie est fatigante, nous en savons quelque chose
qui avons hérité de toutes celles prodiguées
par le siècle précédent. Donc nous sommes fatigués,
donc nous aspirons au repos dans les douceurs de nos histoires locales
ou ethniques, entre nous, à proximité de nos caveaux.
C'est d'ailleurs parce qu'elle fut elle-même le produit d'une
utopie - y compris la Rananim de D. H. Lawrence ! - que l'Amérique
commence à nous fatiguer, que l'Amérique est le miroir
de notre propre fatigue et que nous ne l'aimons plus autant.
Mais, suggère Whitman, si c'était la démocratie
qui était fatigante ? Si, traduisant de toute éternité
l'état de ce qui ne sera jamais totalement réalisé,
elle était l'utopie majeure ? Donc nécessairement
fatigante. Parce qu'elle serait la perfection de l'imparfait. Quelle
dialectique, pensera-t-on ! Oui mais surtout quel coup de force
! Englobant ensemble le christianisme et la Révolution française,
voulant accomplir l'une en l'autre, la pensée de Whitman
à aucun moment ne dissocie le salut de l'âme individuelle
de celui de l'âme collective.
Il ne faut pas lire C'est moi que je célèbre, moi
que je chante comme preuve d'une immaturité adolescente américaine.
Gertrude Stein, par manière de paradoxe, disait quant à
elle que l'Amérique est le plus vieux pays. Car le plus neuf,
s'il emporte avec lui le poids du passé qu'il soulève,
il est aussi le plus vieux. Donc, il faut lire les Feuilles d'herbe
comme transportant la préhistoire, le Moyen Age, la Renaissance
et le futur tout ensemble de l'Amérique. Ce héros
nu athlétique courant dans les rouleaux qui déferlent
sur les plages de Long Beach est une manière de Grec moderne
échappé de l'Iliade et de l'Odyssée.
Mesure du monde, il porte en lui la somme globale des univers primitifs,
classiques et chrétiens. Affranchi de l'esclavage ayant à
son tour converti l'affranchissement chrétien en maîtrise
de soi et du monde, on dirait qu'il joue à incarner l'incarnation
divine. N'outrepasserait-il pas les frontières avec l'hérésie
? Peut-être, mais au nom de quoi condamner cette axialité
rayonnante qui plie à son magnétisme toutes les perversions,
dissensions, déviations ?
Voudrait-on voir en lui l'homme hégélien ? Mais alors
l'errance, l'infini, la " route large ouverte " ? Voudrait-on
l'amener dans le camp du védisme naturel ? Oui mais la gloire
du corps sauvé par la rédemption ? Voudrait-on qu'il
chemine aux sous-bois du transcendantalisme ? Certes il vénère
Emerson qui fut le premier et le seul à saluer ses débuts
poétiques, mais quand il marche à ses côtés
à Concord, on comprend que derrière son écoute
silencieuse il est ailleurs, en avant, en arrière du maître.
Plus transcendantaliste que les transcendantalistes, à son
mode ironique.
Eux vivent dans les fermes et les bois, lui à la ville. Eux
cultivent leur jardin, lui publie ses feuilles. Eux parlent d'indépendance,
lui promeut sa poésie en pleine foire éditoriale.
Eux font une communauté, lui se fond dans la foule. Utopistes
de la fondation, eux " entassent les défenses autour
de leur âme ", selon D. H. Lawrence, cependant qu'au
lieu de chercher son " ciel en soi, en extases mystiques ",
lui suit les routes grandes ouvertes du risque, de la perte, des
compagnies franciscaines. Car s'il y a ombres d'hérésie
quant au dogme, rien à redire côté religion.
" Moi-même ", c'est, pour Whitman, immédiatement
l'autre que je suis, jamais celui que je ne suis pas. Distance maximale,
donc, avec Rimbaud, ce féodal " bouillonnant "
de la guerre qui ne rendra les armes qu'in extremis tel un vieux
croisé.
Cette porte tenue constamment ouverte par les sens, par l'intelligence
et l'âme, confine d'ailleurs à un exercice de sainteté.
Sachons reconnaître que c'est une raison supplémentaire
de trouver Whitman fatigant. D'où, certaines fois, l'envie
brutale de claquer la porte au nez de ce camelot, ce colporteur
d'évangile populaire dont la main sent le vieil almanach
de la Réforme ! Très mormon, non ? Très témoin
de Jéhovah dans nos campagnes, le Dimanche, avant la Messe.
Quelqu'un frappe à la porte : qui est-ce ? La Bible ! Trop
américain pour nous !
C'est d'ailleurs ce qui fait notre tradition française en
poésie, cette inhospitalité. Plutôt l'hermétisme
que cette Bible Belt plate comme une plaine de l'Iowa ! Tellement,
pli sur pli, nous préférons les recoins cachés
de nos paysages, donc l'intimité que nous prenons indifféremment
pour de la chaleur, de la pensée ou de l'émotion.
Intimité dans laquelle, bien sûr, l'ironie romanesque
n'a pas grand-peine à faire ses ravages pour mieux se glorifier
ensuite des dépouilles de la poésie. Or la prose du
monde de Walt Whitman, qui nous paraît, comme nous aimons
à dire que sont les Américains eux-mêmes, inhospitalière
à force d'accueil et d'hospitalité, est d'une superficialité
apparente.
Avoir dû la couler dans les rythmes du français enseigne
au moins ceci : qu'il s'agit d'une phrase musicale constamment travaillée
par la modulation. Car, de même que la figure médiatrice
du poète semble confisquer la partie centrale du tableau
sans laisser de vide ni d'ombre, la mécanique rhétorique
du poème pourrait sembler elle aussi à première
écoute n'obéir qu'aux seules lois verbales de l'injonction
ou nominales de l'énumération. Pourtant l'édition
de 1902 parue chez Putnam's, consultée dans la bibliothèque
de cet authentique whitmanien de la première heure, Valery
Larbaud, contient de passionnantes " Notes brèves "
rarement reproduites qui apportent à cet égard la
nuance indiscutable.
On y surprend Whitman jouant de la déclinaison lexicale à
la manière d'un instrumentiste qui alignerait les gammes
pour s'échauffer. Ce sont de véritables petits poèmes
qui ici s'improvisent. Témoin cette variation rêveuse
sur un titre que nous reconstituons, par déduction, comme
devant être Sea-Drift, " Bois flottant sur la mer ".
" Sea windrows - Ocean windrows - Beach - Beach windrows -
Windrows with sand and sea-hay - Windrows sand and scales and Beach
hay - Underfoot - Walking the Beach - Drift underfoot - Underfoot
Drift - Wash - Drift at your feet. "
L'étonnante concordance qui veut que mots, thème et
lieu ici s'entrecroisent fait du poète un éternel
enfant des plages s'ébattant dans le déferlement de
la langue dont il apprivoise par l'oreille la rumeur. Nous sommes
sur le terrain privilégié de la poésie, qui
est aire de jeu et d'échange mais aussi d'ordres arbitraires.
Faire paraître le monde dans la succession de ses formes linguistiques
plus ou moins exactes est la marque d'une désinvolture, d'une
exigence, d'une impatience à la fois puérile ou divine
ou les deux. En lisière de la mer, en lisière de la
langue, en marge du rêve et de la réalité, la
veille brumeuse de la poésie rencontre ici son paysage, son
climat.
Mais si l'on marche derrière Whitman sur cette plage de mots
et qu'on l'imite cueillant, ramassant ces minéraux marins
avec l'oreille qu'il essaie ensuite tels de projectiles, on apprend
vite à reconnaître le relief recherché. C'est
aux facultés d'équilibre et d'entame qu'il prête
le plus attention. Un décentrement granuleux du sens, comme
pour windrow dont l'arête frotte par opacité contre
window, doit être compensé par une liaison d'équilibre,
ocean windrows. La sinuosité de sirène de la mer très
vite se métamorphose en sa propre usure d'érosion.
Mais en fin de compte prévaut la sinuosité primordiale
dans la conduite du poème. La fluidité de la mer,
sa ductilité liquide, s'insinue partout. Avancer, aller,
partir sont des impératifs apostoliques que l'élément
véhiculaire rend aisés. A-t-on jamais composé
de poésie plus doucement chrétienne ? Sa sensualité,
sa suavité éloignent subtilement Whitman des rigidités
apparentes de sa propre syntaxe. Si le jazz n'était apparu
quelque quarante ans plus tard dans les maisons closes de La Nouvelle-Orléans,
on aurait immédiatement proposé l'assimilation. Pourquoi
d'ailleurs ne pas porter au crédit de ces deux mois passés
en Louisiane en 1848, alors que Walt avait vingt-neuf ans, un contact
intuitif avec l'atmosphère musicale naissante ? Quels gospels,
quels blues chantait-on alors là-bas ?
" I celebrate myself, and sing myself. " Cent ans plus
tard, jeune poète grandi parmi les cimenteries et les hauts
fourneaux du New Jersey avant de partir croiser l'ombre de Whitman
en exil dans les supermarchés de Californie, Allen Ginsberg
composera un hymne lugubre, un hymne d'enterrement à sa propre
génération inspiré, selon lui, par les rythmes
du " be-bop " de Charlie Parker. " I saw the best
minds of my generation. " Etrange effet de perspective ! Qui
donc aujourd'hui nous semble le plus fatigué des beatniks
ou de Walt ? Qui a l'allure la plus " jazzante " ? Aucune
nervosité chez l'homme de Brooklyn, induite par l'alcool
ou la drogue, mais l'hygiène quotidienne de l'eau, de la
nage pour faire flotter le corps, " the float in solution ".
Il y a, pour Walt Whitman, une musicalité sacrée du
corps. Autrement dit, et c'est un paradoxe pour le moins délicat
à tenir, il faut prendre soin de notre incarnation. L'Évangile
ne regorge-t-il pas d'indications symboliques et pratiques sur les
huiles, les nards, les onguents, les herbes qui nous imprègnent
des parfums du monde ? Ainsi le dialogue avec le monde qui est notre
activité " démocratique " essentielle implique-t-il
une constante instrumentalité, nous irions presque jusqu'à
dire une sainte " prostitution ". Ici pas de confort,
pas d'épicurisme mesquin ! La raison primordiale du dialogue
est la transmission à d'autres du message que tout est voie,
passage vers plus et plus grand que soi.
Dans ces conditions la matière est éminemment respectable.
Déjà William Blake l'avait dit. Mais Whitman va plus
loin. Il existe un plaisir, une jouissance à la matière
que l'artiste ne peut pas ne pas éprouver. Pour le poète,
ce sont les mots. Et les mots dits " dégradés
" sont les plus essentiels à la confection de la pâte
poétique. Victor Hugo coiffait le dictionnaire d'un bonnet
phrygien : opération fort cérébrale ! Whitman
préfère le slang, tout simplement, l'argot. Car l'argot,
dit-il, " c'est cette saine fermentation, cette joyeuse éructation
des procédés éternellement actifs dans le langage,
par quoi la mousse d'écume et les poussières jaillissent
vers le haut, souvent de manière éphémère
quoique ici ou là il arrive qu'elles se cristallisent durablement
".
Processus : terme capital chez Whitman. En marche constante sur
une plage étroite entre deux océans à l'instar
de la géographie de Long Island, la ferme Van Velsor coiffant
à Huntington le point culminant, ce poète des sables
propose une pensée obstinément insaisissable, appliquée
à voyager, à progresser dans les bourrasques de la
mer comme dans les doutes nés de la nuit. Suivre son pas,
en soi, est une gymnastique d'autant plus harassante qu'il n'y a
pas de perspective de repos au bout, qu'à aucun moment la
pensée ne se laisse rassembler. Jamais sans doute la sauvagerie
du poème ne s'était montrée aussi paradoxalement,
aussi inaccessiblement familière. Mais quoi, n'est-ce pas
l'insaisissable même dont est faite la vie ?
" Quel est le mot ? " demande une voix inquiète.
" La mort ", susurre la mer, nous renvoyant à l'implacable
nudité. Alors, très au ras du cimetière aux
épaves qu'est l'océan, Whitman chante, aligne ses
windrows, ses andains versifiés. Parabole sans doute simple,
faite de la fibre un peu grossière dont sont noués
les Evangiles. Mais qu'importe ! Seul compte le courage à
poser la question, l'énergie à traiter la réponse.
Et la réponse à la réponse est dans la complexité
même du chant. Car la parole de Walt Whitman est carène
apprêtée pour la haute mer et les navigations homériques
anciennes. Qui prend son art de la charpente là-bas dans
les premières émigrations.
Quasi contemporaine en cela de l'autre grande légende marine
américaine, Moby Dick. A cette nuance près que chez
Melville les foules new-yorkaises " ont envie de l'eau... arrivent,
avançant droit vers l'eau comme si elles voulaient plonger
", tels de lemmings fascinés par le grand Léviathan.
Le monstre, demande Melville, qui est le monstre ? Comment décider
de la nature diabolique ou angélique de l'univers ? Qui assurera
les puritains que leur quête fondatrice ne fut pas aspiration
vers les gouffres ? Le monde est-il bon, est-il mauvais, s'inquiète
ce cathare de la mer, cet hérétique de l'élection
- Calvin sur l'eau.
Et de jeter des sciures de savoir pour étancher la mer, et
de balancer des épluchures encyclopédiques pour végétaliser
l'océan, comme inspiré par les plus vieilles cuisines
mythiques. N'est-ce pas Melville plutôt que Whitman, que Lawrence
aurait dû qualifier de premier aborigène blanc ? Car
s'il y a une monstruosité de Whitman, ce ne peut être
que dans sa force d'adhésion. Jamais un poète qui
ne fut un Père de l'Église n'avait aussi fermement
que lui donné son accord à ce qui est. Là où
Melville ouvre des gouffres d'angoisse métaphysique sous
la vie humaine, Whitman bâtit une arche à balancer
harmonieusement dans le Déluge. Il nous donne la version
optimiste de la fondation puritaine dont Moby Dick serait la vision
pessimiste. On comprend bien qu'une foi aussi peu théologiquement
étayée, aussi impure en son métissage poétique,
aussi aisément soulevée par son énergie propre
ne puisse pas ne pas être objet de scandale.
Donc l'accusation, pour s'exprimer, prendra la forme haineuse de
l'anecdote, amoindrissant la stature morale de l'homme pour atteindre
l'uvre. Voyons, n'était-il pas homosexuel ? N'avait-il
pas d'innombrables jeunes hommes comme amants ? Placé sur
ce terrain, il est nécessaire que le débat s'enlise,
assaillants ou défenseurs se drapant et s'écharpant
par gloire interposée, car chacun tient un bout du drapeau
sans que personne voie que l'étoffe entière se déchire.
Est-ce la raison pour laquelle Claudel refusa à Gide sa collaboration
aux traductions de 1914 ? Et inversement la raison pour laquelle
Gide dénigra la version de Bazalgette au Mercure de France
comme trop " hétérosexuelle " ? Sainte ligue
des mesquineries !
Dire oui est tellement plus difficile ! Longtemps nous-mêmes
hésitâmes sur la réponse à donner à
cette poésie. Nous étions d'ailleurs en " bonne
" compagnie, aux côtés d'Américains que
blessait la vulgarité du bateleur des foules et houles de
Manhattan. Henry James avait été cruel dès
le début. Ezra Pound, d'abord critique, se rallia en un célèbre
pacte passé à l'âge de quarante ans. Whitman,
par son démocratisme, les avait exilés l'un et l'autre
vers l'Europe. Et nous, Européens ? Hormis Cendrars et Larbaud,
qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, avait recueilli
l'héritage Whitman ? Claudel sans doute, fondant la matière
whitmanienne avec celle de Rimbaud pour durcir leur adhésion
ductile aux hautes températures du thomisme. Quant à
Saint-John Perse, malgré Vents, il continuait de gréer
des caravanes aux bazars du symbolisme.
L'adolescence n'aime pas l'embrigadement. La nôtre, moins
qu'aucune autre. Nous quittions tout juste les colonies sans nous
habituer aux guérillas d'idées rapatriées en
métropole. Le dépaysement nouveau se faisait quête
d'une adhésion distante, soulèvement de matière
par la légèreté. L'Amérique de Williams
et d'Olson fut le levier technique juste. L'espace, aux accélérations
de leur poème, se fragmentait pour une communion azyme minimale.
Traduire, dans ce contexte, fut traverser. Nous traversâmes...
Nous revenons à peine des plaines du Texas acquises à
la Fédération en 1848. Avoir vu rouler les fleurs
de coton sur les interminables lignes droites du côté
de Corpus Christi ; avoir senti danser sa propre angoisse sur le
rail incertain qui enjambe le lac Pontchartrain ; avoir brûlé
des acres et des acres de sous-bois caroliniens à la vitesse
de l'ennui ; avoir tutoyé l'océan à proximité
de Baltimore ; avoir franchi la Delaware à Camden ; avoir
tâté de la semelle le goudron fumant de la 48e Rue
conduit tout droit, sans la moindre interruption, aux Feuilles d'herbe.
En 1855, un quaker nommé Walt Whitman, roulant encore du
roulis de l'origine, jambes écartées sur le pont de
Manhattan, décidait de baptiser la terre d'Amérique
pays des traversées et d'en écrire le guide. Hormis
les Lettres de Paul, aucune littérature apostolique n'était
jamais venue fortifier les Évangiles. Comme en outre les
saintes navigations irlandaises n'appartiennent pas non plus au
canon romain, ce petit prophète de la chrétienté
post-schismatique se mit lui-même dans la nacelle des Colomb,
Colomba et autres Colomban. Ses Feuilles d'herbe sont un livre apocryphe
de la Bible, complémentaire du Livre de Job pour le Nouveau
Testament. Construit d'une seule métaphore, ce manuel d'équilibre
maritime destiné aux passagers de l'existence dit comment,
passager se tenant près de son propre centre de gravité,
toujours composer avec le roulis.
La beauté de l'aventure puritaine avait consisté dans
sa confiance en l'océan, la part " élue "
de sa navigation, que ne souillerait jamais aucun esprit de conquête
ni de lucre. Par contre, à terre : changement de signe !
Walt semble avoir compris cela d'instinct. Immense parabole s'inclinant
vers la terre, la matière, la foule humaine, son poème
les inclut sans s'y laisser engluer. Comme d'une adaptation subtile
au flux des vagues de la création, la nacelle des Feuilles
d'herbe teste sa résistance aux chocs, aux doutes, aux affronts
pour triompher finalement de tout, tant la puissance qui la guide
puise sa plasticité mimétique à la fluidité
de l'eau, et non dans la solidité du sol.
Traduire, traverser. Entreprendre la traversée jusqu'à
Whitman traduit moins l'adolescent désir d'Amérique
naguère nourri en nous par les films d'Hollywood, les romans
du Grand Nord, les déambulations côte à côte
des beatniks, que le besoin plus mûr, plus ferme, de se plier
aux injonctions nouvelles de l'insaisissable. Sur le rivage opposé
de l'Atlantique se sont dressées de modernes cités
féodales aux bases dissimulées par le maïs, le
coton et le blé que nous avons longtemps rêvé,
comme en une quête du graal, d'atteindre à notre tour.
L'eau fut notre liante frontière tout ce temps, propice à
la transmission lente des images. L'air, avons-nous dit, l'a remplacée.
Bientôt l'immédiateté télématique
confondra les paysages sur l'une et l'autre rive dans sa fine pluie
grisaillante. Nous ne dériverons plus que vers les plis de
notre histoire cérébrale lointaine en attendant de
nous envoler, tout à l'heure, vers les nuits et les jours
d'un autre calendrier.
Les Feuilles d'herbe portent l'incrustation de leur siècle
sous leur lice. Mais le relancement perpétuel où s'arme
la force de leurs vers dénote une énergie temporellement
inépuisable. C'est vers cette réserve de temps que
nous allons aujourd'hui, cette accumulation de temps concentré
accessible à tous. Derrière l'étroite bannière
nationale dont on l'abrite, apparaît en effet la figure d'un
grand coureur de plages maîtrisant et libérant dans
sa foulée toutes les fluidités cosmiques. Ce Huron
est aussi un Grec d'outre-Atlantide, propulsant le mythe vers l'avenir
avec la force d'un Titan. Chez lui la force des transitions s'est
faite permanente, l'enthousiasme des voyages confinant à
la fixité. Toutes les rigidités dialectiques conflictuelles
de la vieille Europe s'assouplissent à son contact. Ce sont
ses vertus ligatrices que nous testons. N'étant plus séduits
par notre roman terrien ridé comme une vieille Chine, plier
son jonc à notre jonque est tutorat d'Orient.
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