Marc Weitzmann
Quand j'étais normal
Marc Weitzmann, écrivain et journaliste, est l’auteur de plusieurs essais et romans, parmi lesquels Chaos (Grasset, 1997), Mariage Mixte (Stock, 2000), Une place dans le monde (Stock, 2004), Fraternité (Denoël, 2006).
I Mauvaise graine
’est à l’automne 1976, dans la cour du LEP où, au désespoir de mon père, j’avais échoué, et où j’allais passer le restant de l’année, que j’ai fait la connaissance de Didier Leroux. A l’époque les flics l’avaient déjà coffré deux fois pour des bagarres dans le centre. La plupart des rumeurs qui ne concernaient pas les filles le concernaient, lui : il avait voulu noyer sa petite sœur, un jour de rage, dans la piscine municipale ; toute la famille était cinglée ; mère dépressive ou bien alcoolique – les versions variaient –, un père qui le battait.
Un père qui tenait le bar-tabac PMU du centre commercial. Juste devant se trouvait l’abri du bus no 5 – une carcasse de tôle rouge et blanche, maculée de boue, toute brinquebalante, qui, deux fois par jour, me faisait traverser le boulevard de Saxe séparant la banlieue HLM où se trouvait le collège, de la nôtre à prétention plus résidentielle. Un après-midi du début de l’automne, alors que j’attendais ce bus, j’avais vu le père Leroux se ruer depuis son comptoir sur un type passant devant la galerie marchande. Les raisons de la furie me sont toujours restées obscures contrairement à l’image que j’ai gardée de la scène – le sang en longues taches poisseuses dans les éclats d’une lumière automnale se reflétant sur la voiture garée contre le trottoir. Une Renault blanche, une Dauphine, incroyable que ce genre de détail me soit resté. Le type glissa sur le capot puis s’affaissa avec de petits cris aigus et suppliants qui se perdaient dans l’air frais tandis que le buraliste lui portait au visage des coups secs mécaniques et furieux et que les gens, leurs cabas pleins, allaient et venaient alentour.
Même avec un père comme cela, cependant, qu’un garçon de la carrure de Leroux puisse se laisser frapper, je n’arrivais pas à le croire. Il me dépassait d’une bonne tête. L’aspect déglingué de ses vêtements jamais complètement propres, l’air vaguement malsain de sa peau grise – tout ça était compensé par ses épaules puissantes, son torse épais, ses mains épaisses.
Non, impossible qu’il pût se faire cogner. Ce que je me figurais par contre, et même très bien, lorsque je le sentais depuis le fond de la classe se balancer sur sa chaise, ricanant sitôt que je prenais la parole, c’était qu’il me frappe moi un de ces jours. Quand l’envie serait si forte qu’il ne pourrait plus résister.
Il avait un visage carré, des yeux ronds et fixes, et un nez en trompette découvrant deux trous noirs un peu obscènes.
J’étais le seul qu’il n’avait pas l’air d’aimer – bien qu’en fait il n’aimât personne, j’étais le seul à qui il le montrait avec tant d’évidence, devrais-je plutôt dire.
Il n’aimait pas que je n’aime pas le sport, déjà. Une déficience à la jambe gauche me handicapait de façon humiliante dans la plupart des épreuves, lors des matches de football, en particulier, sport que du coup je haïssais. Une hérésie, bien sûr, dans ce lieu où, sorti du collège, taper le ballon était le seul loisir – si je compte pour rien les parties de baby-foot et de flipper, la consommation de demis, et les errances au rayon lingerie du centre commercial où l’on déshabillait du regard les jeunes mamans que nous n’osions pas aborder. Mais : « Ça m’étonne pas de toi, la Bratskette, commentait sèchement Leroux. Tu sais c’est quoi, ton problème ? C’est que tout le monde est pareil, au foot. Peux pas fayoter de trop là, c’est sûr hein. »
A ses yeux je « fayotais » tout le temps. Lors des cours de français, notamment, les seuls auxquels je m’intéressais – par goût oui, mais aussi, autant le dire, parce que le professeur, madame Camelin, était une amie de mes parents, à ce titre fréquentait la Maison de la Culture où mon père officiait comme directeur adjoint et programmateur. Leroux n’aimait d’ailleurs pas non plus que mes parents s’occupent de culture. Ni que je donne mon opinion avant qu’on ne songe à me la demander sur toutes sortes de sujets allant du bon fonctionnement de la cantine à la qualité des manuels d’histoire – dans lesquels on ne parlait pas assez du nazisme ni de Saint-Just, avais-je décrété.
Leroux n’aimait pas que j’aie trouvé le culot, ou l’innocence, de me présenter à l’élection du délégué de classe. Il n’aimait pas non plus que j’aie gagné, même si c’était faute de concurrent vu qu’à part moi personne ne se souciait de ce genre de choses. Et il aimait encore moins que, lors d’une réunion de professeurs, ma mère ait ouvertement vanté le chiffre de mon quotient intellectuel communiqué par la psychologue scolaire au terme d’une batterie de tests. « Cent quarante-huit ! » avait-elle hurlé, non sans fierté, l’anecdote avait fait le tour de l’établissement.
Bref, Leroux n’aimait pas que je me présente dans ce LEP comme la réplique de l’enfant adoré, choyé (quelque peu plastronnant, aussi), que j’étais à la maison.
Mais qui aimait ça, soyons franc ? Qui, chez les amis de mes parents régulièrement conviés chez nous pour admirer le prodige, me supportait ? Sans doute pas André Roussel, pour commencer. Roussel était le fondateur-directeur de la compagnie théâtrale du même nom gérant depuis sept ans, dans la petite ville de D., la Maison de la Culture, et cela faisait de lui le patron de mon père.
Un samedi sur trois environ il dînait chez nous avec femme et enfant, l’occasion de nous faire profiter de ses lumières sur les nouveaux événements et débats agitant la capitale dont il lisait les comptes rendus dans l’Obs avant de se rendre sur place vérifier les goûts de son hebdomadaire. Mes parents, à qui on ne la faisait pas question culture et question Paris, lui répondaient du tac au tac, donnant leur avis pas moins argumenté que celui de Roussel, polémique comme il se devait, et comme il se devait également, un peu plus à gauche. Et c’était en général durant le silence hébété qui suivait, tandis que chacun contemplait les miettes de pain répandues sur la nappe – peut-être bien, aussi, la vanité de ce genre de débat –, c’était alors que mon père choisissait d’interroger l’oracle.
« Alors, disait-il, qu’est-ce qu’ils pensent de tout ça aujourd’hui les jeunes ? »
C’était moi, « les jeunes ». Oh, vous pouvez me croire, le débat reprenait de plus belle ! En trois minutes j’avais épuisé le sujet des livres à lire. Le fromage fondait sous la chaleur de mes passions politiques, le dessert n’était plus que louanges, concert de « ho ! », de « ha ! », de hochements convaincus soulignant la fine justesse de mes vues précoces, si provocantes, sur des sujets si compliqués.
« Tu es d’accord avec ce que dit Gilbert ? » tentait parfois Monique Roussel lorsque je me taisais, non faute d’idées mais parce que j’avais la gorge sèche. La question s’adressait à sa fille, Cécile, une blonde adolescente un peu grasse que ma mère surnommait – entre nous – « la dinde » des Roussel.
« Ben heu, j’chais pas, p’têt’ », percevait-on dans un borborygme, lequel à nos yeux confirmait ce surnom, tandis que Cécile s’agitait sur sa chaise et que son père lui jetait un regard atterré. Sur quoi, satisfaits d’une supériorité qui se passait de commentaires, les Bratsky tout guillerets proposaient de passer au salon.
Ah ! comment décrire l’impeccable sérieux – la gratitude, la fidélité aujourd’hui impensables – avec lequel mes parents envisageaient la « Culture » ? Non ils n’étaient pas issus de milieux particulièrement favorisés. Simplement, ils révéraient les livres. Ils révéraient, en fait, tout ce qui touchait au Savoir.
Ils croyaient au Progrès, à la Science, à ce que l’on appelle les Idées Avancées. Ils y croyaient avec une confiance inébranlable qui frisait la religion. La marche vers le progrès technique et moral était sans le moindre doute guidée par les intellectuels et les écrivains et les livres avaient le pouvoir d’expliquer les choses – de les expliquer pour les changer. Une foi, en fait d’explication, qui trouvait sa source, j’imagine, dans le fait qu’ils n’étaient pas des intellectuels, justement (mon père était artiste, artiste en province de surcroît, et ma mère secrétaire dans un lycée du centre).
Je remonte plus loin. Ils avaient dix et huit ans en 1936, lors du Front populaire. Pépé Maurice, Maurice Messaiah, le père de ma mère, vendait porte à porte des encyclopédies dans la région de Carpentras et militait dans un « Cercle républicain pour le rayonnement du Livre » qui en pinçait pour Léon Blum. Papy Jean, quant à lui, Jean Bratsky, tailleurs rue des Ecouffes, puis à partir de 1935 costumier pour les théâtres de Montparnasse, perchait son fils sur ses épaules dans les cortèges syndicaux ou il tenait à se rendre – au moins autant par enthousiasme social que pour exhiber sa progéniture aux acteurs connus qu’il avait habillés et retrouvait dans les manifs.
J’ai un peu connu ce grand-père, bien plus tard. C’était un petit homme rond, chauve, auquel vous n’auriez pas accordé d’attention particulière en le croisant dans la rue mais qui lors des repas familiaux – quand lui et Mamie Lucienne « descendaient de Paris » une fois l’an au printemps pour nous voir, ou bien quand nous « montions » leur rendre visite chaque année lors des fêtes – accaparait la conversation comme personne.
Ça donnait quelque chose comme ça :
« Toute ma vie costumier ? Modeste, le rôle. Accessoire, ça ne me gêne pas de le dire, allons-y carrément les enfants, un rôle accessoire. Mais dis-moi ce que c’est qu’un acteur sans accessoire ? Tu t’trompes sur un costume, mon vieux, c’est tout le personnage qui s’effondre ! Alors après ça tu comprends pour jouer, mon petit, là, tintin. Je veux dire jouer au niveau où ceux que j’ai connus savaient jouer parce que je n’habillais pas non plus n’importe qui moi, tu comprends… Si je te disais les grands que j’ai sauvés du désastre ! »
Et bien sûr, qu’il les disait. Toujours une anecdote sur Maria Casarès ou Emmanuelle Riva, qu’il avait habillées, racontait-il, gouailleur, laissant entendre qu’il avait plutôt fait le contraire.
Ou du moins l’aurait pu, ce n’était pas toujours clair. « On est le fils de ses conneries les enfants, qu’est-ce que tu veux », concluait-il, renversé sur sa chaise, fort satisfait de lui-même, encore estomaqué au souvenir de ses audaces.
A ses côtés, pendant ce temps, Mamie Lucienne allumait une cigarette, fixait le vide, serrait contre sa poitrine, comme un bouclier, le sac à main au lourd fermoir d’argent dont elle ne se séparait pour ainsi dire jamais – et d’où, chaque fin de repas, elle extrayait l’un des cendriers qu’elle volait compulsivement aux terrasses des cafés comme des bars d’hôtel.
Et Papy n’était pas moins intarissable sur les acteurs qu’il avait côtoyés : Pitoeff, adorable. Jouvet, un vrai dur – « C’est bien simple : il y avait que moi pour savoir comment le prendre ». Quant à « Gérard », qui était Gérard Philipe, « je l’ai bien connu, un cabotin c’était, les enfants. Un ca-bo-tin, ça ne me gêne pas de le dire », disait-il chaque fois sur le même ton de défi comme s’il nous l’apprenait.
« Et tu étais bien plus doué que lui mon p’tit, ajoutait-il le doigt sur mon père. Le plus doué tu étais ! Personne n’t’arrivait à la cheville ! Ah çà ! Personne ! Dans Ruy Blas ? Ah merde alors ! »
C’était plus ou moins l’instant où il tapait du poing sur la table. Mamie Lucienne, pour le calmer (« allons, allons… »), posant sur son bras sa main qui tenait la cigarette, laissait choir toute la cendre sur la manche de Papy. « Mais laisse-moi dire enfin, se secouait-il, laisse-moi parler ! Il a jamais su où était son intérêt ! Avec ses grandes idées, il est allé se paumer dans l’action culturelle… Tu avais devant toi un chemin de gloire mon petit. C’est pas vrai p’t-être ? Qui le sait ? De gloire ! Il faut bien que quelqu’un le dise ! »
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