Premiers chapitres

Patrick Weil
Rashi

Patrick Weil est directeur de rechercher au CNRS. Il est l’auteur d’un ouvrage de référence, La France et ses étrangers (Calmann-Lévy). Après une note rédigée en 1995 pour la Fondation Saint-Simon, il a remis en 1997 un rapport à Lionel Jospin sur les politiques de l’immigration et de la nationalité. Patrick Weil est aussi directeur de collection chez Grasset.

 

 

e me promène dans les rues moderne set dans les vieilles ruelles de la ville de Troyes, en Champagne. L'histoire médiévale y vibre encore. On me montre l'Hôtel-Dieu à l'angle de la rue de la Cité et duquai des Comptes : c'est là que se trouvait l'ancienne porte de la Juiverie. Là que se tenaient les foires où, régulièrement, desJuifs des villes proches se réunissaient pourdiscuter affaires mais aussi règles rituelles.Comme toujours, c'est dans les livresqu'on en découvre encore les traces.Cité par Irving Agus et repris par GérardNahon, le nom hébraïsé de Troyes (ouTroyias) figure pour la première fois dansun écrit de Rabbi Yoseph bar ShmouelTov-elem de Limoges : «Au sujet de nosfrères de Reims qui allaient à la foire deTroyes et qu'un seigneur ennemi captura(ou persécuta). »

Qui étaient ces Juifs ? De quel ennemis'agit-il ? On sait qu'il y avait ici une synagogue(une rue portait ce nom), il y avaitaussi une rue des Juifs (disparue, elle aussi),des rabbins, donc des étudiants, des chefs,des familles juives attachées à la Loi deMoïse. Tous se battaient contre l'ennemidu dehors et la misère de dedans, aidaientles pauvres et faisaient l'impossible lorsqu'onexigeait d'eux une rançon afin delibérer des coreligionnaires pris en otages.Eh oui, malgré les distances, des contactsprofonds existaient entre les communautés: leur droit d'intervenir dans les affairesles unes des autres était reconnu par desautorités rabbiniques compétentes. Aprèstout, ne partageaient-elles pas le mêmedestin ?

Au temps de Rashi, la belle cité de Troyescomptait une centaine de familles qui vivo-taient sans grands bouleversements. Ceuxcine surgirent qu'au XIIIe siècle. En 1288,plus exactement.

C'est la vieille histoire, bête, ridicule,mais combien sanglante, du meurtre rituel.On en trouve l'écho dans La Complainte deTroyes de Yaakov ben Yehuda de Lorraine.Le corps d'un enfant chrétien fut placé pardes fanatiques haineux dans la maison d'unnotable juif, Isaac Chatelain. Arrêté avectoute sa famille, soumis à la question, toussubirent les tortures et supplices d'usage.Tous choisirent le kiddoush hashem, lesacrifice suprême pour sanctifier le nom duSeigneur.

Moi, aujourd'hui, je cherche les tracesd'un homme dont le savoir pèse encore surma vie, comme sur celle de tous ceux quiont la passion de l'étude.

Je longe des maisons grandes et petites,des magasins, des jardins. L'homme queje désire rencontrer a dû marcher ici, rêverici, pleurer sur la destruction du Templede Jérusalem, consoler des coeurs brisés,conseiller des égarés, leur apprendre àvaincre la peur et espérer la venue du Messie.Je me souviens : enfant, ses lettres cursivesme faisaient peur ; plus que celles de laBible, elles suggéraient un monde complexeet probablement ténébreux où seuls lesadultes avaient le droit et le pouvoir d'entrer.Plus tard, chaque fois que, dans le Héderou la Yeshiva, devant les bougies poséessur la table, quelqu'un demandait : «Quedit Rashi ? », je me précipitais sur ses innombrableset inépuisables commentaires.

Quand je n'arrivais pas à saisir le vrai sensd'une parole, d'un nom où d'une phrase,c'est lui, le Maître de mes Maîtres, quivenait à mon secours. Relation intime,d'enfant à vieillard, de personne à personne.Il me disait, comme en confidence : regarde,mon petit ; ne crains rien ; tout doit êtresaisi, communiqué simplement. Des motsétranges s'érigent en obstacles ? Recommenceavec moi. Cela m'est aussi arrivé. J'airecommencé. Il suffit de briser l'écorce d'unmot, d'une pensée, d'une expression. Touts'y trouve. Tout t'attend.

Par sa vie, son érudition, son oeuvre, sagénérosité, il demeure la source à laquellenous buvons tous. Sans lui, ma soif neserait jamais assouvie. Sans lui, je me seraiségaré plus d'une fois dans le labyrinthegigantesque du Talmud babylonien.

Pourtant, il n'essaie pas de nous impressionnerpar son savoir, par sa vaste culturereligieuse ou laïque, par son originalité oumême par son esprit inventif : il se contentede citer les Anciens ou ses précurseurs,parfois ses pairs, et même ses propres disciples.Rashi ou la célébration du commentaire ?Mieux que cela : Rashi ou la célébration dela mémoire, de la fraternité aussi. Le dangerest dans l'oubli. Que j'oublie d'où jeviens, et ma vie sera pauvre et stérile. Quej'oublie de qui nous sommes les descendants,et je serai condamné au désespoir.



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