Melanie Wallace
La vigilante
Née dans le Maine, Melanie Wallace a longtemps
vécu entre New York et Paris ; elle vit aujourd'hui à
Athènes et à Myloi, un petit village dans les montagnes
du sud de la Grèce, et consacre sa vie à l'écriture.
Son premier roman, Sauvages, publié par Grasset en
2007, a reçu un très bel accueil dans la presse comme
auprès des libraires. La Vigilante, révélation
de la Foire de Francfort 2005, confirme qu'elle est l'une des voix
les plus fortes et singulières de la littérature américaine
contemporaine.
Un
a première fois que Jamie
vit le garçon, il était ligoté à un
arbre. Elle n'était pas du tout préparée à
le trouver ainsi, ficelé serré avec une vieille corde
à linge grossièrement enroulée et nouée,
la corde salie et tachée aux endroits où en un autre
temps elle avait été tendue sur des poulies crasseuses.
Il était curieusement immobile, hormis la morve qui lui coulait
du nez.
Une demi-douzaine d'enfants dépenaillés formaient
un cercle approximatif au bord de la chaussée, face au garçon,
et ils serraient contre leur buste des manuels scolaires recouverts
avec le papier des sacs de courses. Ils se dandinaient d'un pied
sur l'autre, tournaient en rond sans échanger le moindre
murmure et scrutaient la route comme si leurs regards pouvaient
y matérialiser le car scolaire, mais quand le chien de Jamie
trottina vers eux ils rompirent les rangs et se rapprochèrent,
les plus petits cachés derrière les grands, dont ils
agrippaient la taille. Dans un silence plein d'appréhension
ils firent face au chien qui avança, mais l'animal les dépassa
sans même leur jeter un coup d'il avant de s'arrêter
simplement aux pieds du garçon et après un moment
il s'assit, de sorte qu'elle s'étonna de la brusque immobilité
de l'ensemble, les enfants et le chien et le garçon figés
en un morne contre-jour devant le soleil hivernal qui n'autorisait
aucune ombre mais accordait à leurs formes une sombre massivité
qu'elle trouva déconcertante. Ils regardèrent Jamie
approcher et ils ne bronchèrent pas avant que le chien ne
se relève et s'immobilise pour lâcher un bruit étranglé
qui n'évoquait ni un grondement ni un aboiement, mais plutôt
quelque profond hurlement primordial, et à cet instant précis
le garçon ligoté brailla comme un veau et les enfants
se dispersèrent en criant. Elle se mit à courir vers
eux mais s'arrêta tout à trac pour siffler, et le chien
revint ventre à terre, la queue dressée et le poil
hérissé, la tête inclinée sur le côté
pour jeter un coup d'il par-dessus son épaule comme
s'il ne voulait pas perdre de vue le garçon. Elle saisit
le chien par le collier, rejoignit le côté de la route
où se trouvait le garçon et lança aux enfants
: N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, mais ils n'avaient pas confiance
et loin de reformer leur groupe ils demeuraient épars, hésitants,
chacun restant à une distance prudente des autres, jusqu'à
ce que l'un d'eux pousse un cri en entendant le car, alors ils s'agglutinèrent
de nouveau, traversèrent la chaussée comme un seul
homme. Lorsque derrière Jamie le car franchit le virage en
ahanant puis ralentit, les enfants agitèrent les bras et
hurlèrent comme s'ils craignaient qu'il ne s'arrête
pas, mais il s'arrêta. Comme ils y montaient, elle cria :
Attendez ! Attendez ! mais ils ne l'attendirent pas et, tenant toujours
le collier du chien, Jamie courut presque vers le véhicule
et abattit sa paume contre la porte qui se refermait. La porte poussa
un soupir et s'ouvrit. Ce garçon est ligoté ! s'écria-t-elle
et la conductrice, une femme laminée par les ans, regarda
le garçon d'un air las, puis se tourna de nouveau vers elle.
Bien sûr qu'il l'est, dit-elle.
***
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