Melanie Wallace
Sauvages
Arrivée tard en littérature, Melanie Wallace a créé
la sensation à la Foire de Francfort en 2005 avec The
Housekeeper, que Grasset publiera en 2008. Rédemption,
son premier roman, paru aux Etats-Unis en 2003, l'impose d'ores
et déjà comme l'une des voix les plus fortes et authentiques
des lettres américaines contemporaines. Elle partage son
temps entre New York, Paris et Myloi, un petit village au pied des
montagnes du sud de la Grèce.
Un
u début, Lavinia, nous ne comprenions pas ce que nous voyions. De la palissade sur laquelle nous nous tenions, ce que nous voyions aurait pu être n'importe quoi ou rien du tout. Il y avait un flamboiement de quelque chose, poussière ou fumée, un tourbillon, et comme de tels phénomènes ne sont pas inconnus dans ces parages, nous observions en nous demandant si cette perturbation était vraiment ce qu'elle semblait être, ou bien s'il s'agissait d'un immense nuage de sauterelles, d'un essaim d'étourneaux affolés, d'un entonnoir de vent errant, ou encore d'un de ces incendies qui éclatent spontanément à partir d'une veine de charbon soudain embrasée à la surface de la terre. Ainsi que je vous l'ai déjà écrit, ici les buissons ou les boules d'herbes sèches s'enflamment parfois, ou bien des conflagrations d'insectes traversent le paysage, des vents façonnent la terre en des formes qu'on prend pour des cavaliers lancés au grand galop et qui, tout aussi brusquement, s'évanouissent, disparaissent, meurent et nous laissent les yeux écarquillés face au néant.
Mais aujourd'hui, ce que nous pensions n'être rien d'autre qu'une illusion prit substance et longtemps avant que nous n'entendions les sabots des chevaux, nos yeux discernèrent la forme des cavaliers dans la lueur pâle de l'aube et, à mon grand soulagement, ils chevauchaient à peu près en formation. J'ordonnai aux gardes d'abaisser leurs fusils, ensemble nous les regardâmes approcher et je commandai à des hommes récalcitrants d'ouvrir les portes longtemps avant que nous ne puissions distinguer leurs visages ; mais tandis qu'ils approchaient, j'ordonnai aux gardes de remettre leurs fusils en joue, car dans l'espace incommensura-ble situé derrière nos hommes dont nous reconnais-sions désormais les chevaux, les cavaliers sauvages avançaient selon une longue ligne qui s'étendait sur l'horizon lointain.
Lorsque notre expédition de secours entra, les chevaux très indisciplinés se précipitèrent presque en désordre vers cet avant-poste décrépit et ils renâclèrent quand on les arrêta sèchement. Les portes furent refermées derrière eux, les hommes sautèrent au bas de dos écumants et striés de poussière, je comptai aussitôt les têtes et les montures, soulagé qu'aucune ne fût perdue. Alors tout sombra dans la confusion : le lieutenant Hastings de l'expédition de secours criait des ordres, les soldats hurlaient et les deux civils, Smith et Buwell, des hommes que je déteste et dont je vous parlai précédemment, beuglaient des exigences auxquelles personne ne prêtait attention, tandis qu'à l'extérieur et hors de portée de nos armes les cris inhumains des sauvages déchiraient l'air. Des deux captives libérées qui venaient d'arriver avec l'expédition de secours, Constance Smith s'élança aussitôt à bas de son poney et fut presque piétinée, alors que l'autre femme restait dressée, telle une statue, sur son cheval magnifique. Les hommes couraient en tous sens, on arrachait aux chevaux les selles et les couvertures, on s'emparait des rênes, puis on prépara très vite les otages. Me faisant entendre au-dessus de ce vacarme, j'ordonnai qu'on tirât une salve. Le rugissement des fusils calma les hommes à l'intérieur et les sauvages à l'extérieur ; alors seulement un grand silence se fit, au point que, lorsque les gardes hurlèrent qu'un des cavaliers sauvages avançait avec trois poneys, on entendit leurs voix. Les trois sauvages, nous les fîmes sortir de la prison de fortune - comme vous le savez, c'était autrefois un poulailler -, ils clignèrent des yeux dans la lumière grise tandis qu'on dénouait les liens qui leur entravaient chevilles et poignets, puis on les poussa sans ménagement, trébuchant à chaque pas, et l'on ouvrit une fois encore les portes. Alors, dès qu'ils eurent atteint ces portes, quelle ne fut pas ma surprise de les voir brusquement retrouver l'usage de leurs membres, prendre leurs jambes à leur cou, avec une soudaine et inexplicable agilité atteindre les poneys disponibles pour bondir sur leur dos, puis s'éloigner au grand galop en poussant de stridents cris de joie, la ligne tout entière des sauvages faisant subitement volte-face pour se ruer vers les confins mêmes de la Terre.
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