Tancrède Voituriez
Les lois de l'économie
Tancrède Voituriez, économiste, dirige un programme
de recherche sur les conséquences de la mondialisation dans
un think-tank et un centre de coopération internationale.
Il est l'auteur de deux romans chez Grasset : Les grandes perturbations
et L'engagement.
PARIS
uand on lui demande pourquoi il
méprise tant l'argent, Cortès cite volontiers Montaigne
selon lequel le profit de l'un est le dommage de l'autre. Il se
fait de la finance l'idée d'un monde exotique et sans pitié,
hermétique aux meilleures aspirations de l'homme, une sorte
d'Amazone s'écoulant sans bruit, impénétrable
et grouillant de vie. Il se tient à bonne distance de son
cours ; il sait que des poissons voraces y engraissent et le lorgnent
avec appétit. Ce dramaturge superstitieux, convaincu des
vertus de l'effort et du mérite, a eu sur les planches quelques
audaces. Conscient de la part de chance qui est entrée dans
ses succès, il est parvenu à accumuler en peu d'années
une richesse respectable. Dérouté par la combinaison
de calcul et d'imagination, de précaution et de témérité,
qui caractérise le tempérament de son client, son
banquier a finalement renoncé à faire croître
la fortune de Cortès par des placements aux rendements mirobolants
; Cortès en effet refuse d'être rémunéré
au-delà des proportions de son seul talent. C'est sur ces
principes austères d'économie qu'il est parvenu aujourd'hui
à acheter un nouvel appartement.
Dans un immeuble haussmannien d'un arrondissement de Paris où
ceux-ci se font rares, l'appartement déploie au troisième
étage tout le confort et l'hospitalité des grands
appartements bourgeois, sans avoir été, depuis sa
construction, morcelé au gré des héritages.
Un hall d'entrée fastueux, aux murs recouverts de miroirs,
vous accueille comme dans un château. Le salon est spacieux,
percé de quatre fenêtres ; quant aux deux chambres,
certes petites en proportion de l'ensemble, elles n'ont pas vocation
à être un lieu de visite prolongée. Cortès
prétend du reste qu'il passe peu de temps au lit, qu'il soit
ou non accompagné d'une amie. Il aime le travail, même
s'il sait être voluptueux. Un petit bureau, dans la tourelle
d'angle qui donne sur le croisement de la rue du Louvre et de la
rue de Rivoli, lui permettra d'écrire tranquille, chez soi
et en même temps comme en suspension au-dessus de l'agitation
de la ville.
Le montant de la transaction, après une négociation
de pure forme à laquelle Cortès ne s'est plié
que de mauvaise grâce, ne nous est pas connu. Cortès
répugne à divulguer, même à ses plus
proches amis, le volume exact de ses dépenses. L'estimation
la plus vraisemblable est celle d'un prix de l'ordre de 2 millions
d'euros.
Son bien acquis, les clefs en poche, Cortès sort se promener
dans le quartier. Il se grise au bonheur, trompeur et fugitif, d'être
maintenant propriétaire des monuments qui l'entourent. Après
une station méditative sur un banc du Palais Royal, où
il rend grâce à la bonne étoile sous la protection
de laquelle il a conscience d'être né, il emprunte
la rue Saint-Honoré pour se rendre chez Verlet, le meilleur
endroit de Paris, affirme-t-il, où déguster un café.
Reconnu par le vendeur à l'entrée, qui derrière
une balance achève une pesée, il salue d'un hochement
de tête, marche entre les sacs de café à gauche,
les tables à droite, et monte à l'étage s'asseoir
contre l'arcade d'une fenêtre. Un serveur chinois lui présente
la carte, Cortès l'ignore et passe commande de deux tartines
accompagnées d'un :
- Blue Mountain.
Suivi d'un :
- Grand Shan de Birmanie.
Dont l'arôme le décevra un peu. Son petit déjeuner
achevé, il consulte l'heure, se dit qu'il est temps pour
lui d'interrompre ses rêveries sans quoi il risque de manquer
la vente aux enchères qui pique sa curiosité et à
laquelle il s'est promis d'assister. L'addition lui parvient, recoquillée
sur une soucoupe en forme de feuille de thé. Avec une indignation
sélective, qui oublie que l'inflation spéculative
a d'abord saisi comme une fièvre l'immobilier, puis le crédit,
puis le blé, cet homme qui vient de dépenser une fortune
pour son nouvel appartement s'exclame :
- Mais cela a encore augmenté !
A sa décharge, la tartine de pain beurrée a pris près
de 50 centimes d'euros en quinze jours ; quant au café, il
vous en coûte maintenant presque aussi cher pour un Blue Mountain
que pour un Shan produit par les bons soins de la junte birmane
et de l'économie planifiée.
- A désespérer de l'économie de marché,
se plaint Cortès.
- Tous les prix des matières premières flambent, monsieur,
explique le serveur en lui rendant sa monnaie.
Cortès ne laisse pas de pourboire, empoche les pièces,
puis il descend, et avec un regard soupçonneux pour les sacs
replets et ventrus qui lui font une haie et semblent contenir l'énorme
rire de celui qui vient de faire une bonne affaire sur le dos d'un
novice, cet habitué sort de chez Verlet et se dirige à
pied vers les salles des ventes de l'hôtel Drouot.
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