Premiers chapitres
Tancrède Voituriez

L'engagement

Né en mai 1968, Tancrède Voituriez est économiste. Ses recherches portent tout particulièrement sur le commerce mondial, et sur les échanges Nord-Sud. Il a déjà publié chez Grasset Les grandes perturbations surviennent dans les régions où l'atmosphère est d'ordinaire instable (2003).
Première partie

orsque Ferenczi découvrit que sa copine Polly avait passé le week-end dans les bras d'une sorte de Scandinave, il en conçut une humiliation telle qu'il menaça de sauter du haut du Bay Bridge, avant de se raviser, impression-né par la hauteur du parapet. Une photo parue le lendemain dans le Berkeley Daily Planet le montrait cheminant vers son domicile comme si de rien n'était, vêtu d'un costume noir à fines rayures beaucoup trop grand pour lui ; les épaules tombantes procuraient à ses bras comme deux coudes supplémentaires ; et la taille, prise dans une ceinture de plomb frappée aux armes d'un club de plongée de la Baie, donnait à sa silhouette des allures de mardi gras. Le costume appartenait à l'amant de Polly. Ferenczi l'avait trouvé sur le lit, manches écartées, une fleur à la boutonnière. En constatant qu'il portait la griffe d'une marque de renom, il avait connu cette joie, fugace et spéculative, d'en priver par son plongeon son propriétaire. Les chaussures italiennes, longues et fines comme des gants, que l'on distingue sur le cliché sous les plisse-ments de lampion qui terminent le pantalon, appartenaient également au Scandinave. Elles furent volées à Ferenczi après que celui-ci eut bifurqué par mégarde vers Oakland, croyant rejoindre Berkeley, sa tentative de suicide achevée.
Remontant pieds nus University Avenue, il fut abordé par plusieurs personnes, la plupart s'enquérant des coordonnées de son vendeur d'herbe et de l'adresse de la soirée à laquelle il se rendait. Avec l'argent trouvé au fond des poches de sa veste, Ferenczi fit l'acquisition d'une batte de base-ball sans répondre aux regards interrogateurs de la vendeuse qui fixait les plombs de sa ceinture. Il découvrit à cette occasion que l'instrument était pesant comme une massue, aussi regretta-t-il un instant de ne pas avoir acquis un modèle pour femme. Mais l'ampoule qui crevait à son pied le convainquit de l'opportunité de son achat, et c'est accom-pagné des bruits de mortier que produisait la rencontre métronomique de l'extrémité de sa batte avec la dureté du trottoir que Ferenczi, tiré par les enjambées de sa canne, se dirigea vers le domicile de Polly qui était également le sien jusqu'à ce matin.
La maison en bois, d'un bleu norvégien, s'élevait sur deux niveaux dans une rue de Middle Berkeley, sur la pente finissante de la colline qu'une dégringolade de fleurs recouvrait depuis le sommet, avec une générosité qui s'épuisait à mesure que l'on approchait de la mer. Ferenczi poussa le portail latéral qui ouvrait sur le jardin et buta sur ses sculptures. Leur notoriété provenait de ce qu'elles ne se comparaient à rien de connu et excitaient l'ironie imaginative de ses amis, que l'on pouvait entendre affirmer qu'elles ressemblaient à la fois à des éponges et aux esclaves de Michel-Ange, sans égard pour l'obstination de Ferenczi à extraire de leur torpeur les forces capricieuses de son talent. Il constata en manquant glisser sur un noyau qu'elles étaient maintenant autant l'œuvre du prunier que de ses mains, le grand arbre, qui satisfaisait tous les étés une vocation salissante d'artiste, projetant des prunes au gré de son inspiration. La suggestion de Polly d'exposer les tas de Ferenczi, selon son expression, à proximité du prunier, dont elle connaissait mieux que lui la fantaisie créative, n'avait pu être motivé que par la malveillance. Elle n'avait jamais apprécié son art. Il piétina ses plantations.

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