Jean-Marc Vittori
L'effet sablier
Vers la mort des classes moyennes ?
Jean-Marc Vittori, éditorialiste au quotidien Les
Echos depuis 2003, chroniqueur quotidien sur France Info, est l'auteur
de plusieurs essais économiques, et notamment chez Grasset
du Dictionnaire de l'économie à l'usage des non-économistes
(2007).
Introduction
De la pyramide au sablier
ES CLASSES moyennes
vont disparaître. Leur angoisse est fondée. Mais avant
de voir pourquoi et comment elles disparaissent, il est essentiel
de préciser de quoi il est question. Définir donc,
compter, expliquer. Et prendre du recul historique car l'idée
de la disparition des classes moyennes remonte à... 1837.
Les classes du progrès
La définition des classes moyennes est un vieux problème.
Un livre entier lui a déjà été consacré...
il y a près d'un siècle . L'expression n'a pas la
même signification d'une langue à l'autre, d'une école
de pensée à sa rivale, ni même au singulier
et au pluriel. Il en existerait deux cents définitions sérieuses.
Mieux vaut donc prendre un peu de champ. Jusqu'à la fin du
Moyen Age, les classes moyennes n'existaient pas. La société
était composée d'immenses foules en bas, quelques
groupes intermédiaires de taille réduite et une toute
petite pointe - le roi ou le seigneur, l'évêque, quelques
hauts dignitaires et la cour. La grande majorité de la population
vivait à la campagne, dans une pauvreté plus ou moins
grande. " Au milieu " de la société, là
où se situent les classes moyennes, il n'y avait pratiquement
personne. De nouvelles fonctions ont certes émergé
au fil des siècles, avec les dirigeants politiques, les religieux,
les artisans, les commerçants. Ceux-là habitaient
les villes, les bourgs, et furent donc appelés les bourgeois.
Leur montée en puissance a fait craquer les cadres anciens,
progressivement comme en Angleterre ou violemment comme lors de
la Révolution française. Mais ces groupes ne constituaient
encore qu'une petite fraction de la population et ne sauraient donc
constituer de véritables classes moyennes. Le parti pris
ici est que les classes moyennes, pour être qualifiées
ainsi, doivent avoir une grande ampleur (comme toujours, une définition
est une convention). Il existe des conceptions beaucoup plus restrictives
qui les limitent encore aujourd'hui à 5 ou 10 % de la population,
comme la vision classique de la " middle class " anglaise
ou celle que retient l'économiste Thomas Piketty .
La révolution industrielle change la donne. Elle fait venir
les foules à la ville. Sa formidable efficacité entraîne
une création massive de richesses. De larges fractions de
la population bénéficient d'une forte hausse du niveau
de vie. L'organisation sociale s'enrichit elle aussi, avec l'émergence
de grands groupes humains que racontent les romans de Balzac et
Zola. Les ouvriers, qui constituaient (ou auraient pu constituer)
la classe ouvrière. Les employés, dans des activités
de bureau en plein essor, pas seulement dans la finance. Les fonctionnaires.
Les commerçants, au rayon d'action élargi par l'apparition
du train et du bateau à vapeur. Entre des élites à
peine plus nombreuses qu'autrefois et toujours d'immenses foules
de nécessiteux, il y a désormais des échelons
intermédiaires de plus en plus abondants.
Mais ce qui fait vraiment les classes moyennes, c'est non seulement
leur position entre des couches " populaires " et l'élite,
mais aussi, comme l'explique le sociologue Louis Chauvel , un imaginaire
commun de progrès et d'émancipation, le sentiment
d'appartenance à une même société où
celui qui est aujourd'hui à un certain niveau accédera
demain au niveau supérieur, sauf en cas de malheur. Ouvriers
et employés ont longtemps été au-dessous des
classes moyennes. Mais la plupart d'entre eux ont fini par accéder
à toute une série de produits et de services réservés
du temps de leurs parents aux nantis, comme la voiture ou les vacances...
La pyramide sociale s'élève. Non seulement il est
possible de monter d'un étage à l'autre, mais tous
les étages montent ! Ou plutôt montaient. Car ce temps-là
est révolu.
L'éternel déclin ?
Certes, il n'est pas très original de prévoir la
mort des classes moyennes. Leur disparition n'est pas une idée
neuve. Après l'émergence de l'expression dans les
débats de la Révolution française, l'historien
Edouard Alletz prévenait dès 1837 : " Ne nous
laissons pas abuser par ce mot : classes moyennes. Le terme demeure
; la chose s'est évanouie. " En 1889, dans la lignée
des réflexions de Karl Marx, Jean Jaurès écrivait
que " le mouvement social, dans notre siècle, pourrait
se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat,
écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste
". Et c'est vrai que la révolution industrielle avait
provoqué une effroyable paupérisation de millions
d'hommes et de femmes, dénoncée à juste titre
par Marx ou Jaurès. Mais elle a ensuite entraîné
une ascension sociale à la fois très forte et très
large, que ces théoriciens n'avaient pas pressentie. Un demi-siècle
plus tard, la crainte du laminage social revient. Dans les années
1930, le sociologue allemand Theodor Geiger titre un article "
Panique dans les classes moyennes " (Panik im Mittelstand).
A la même époque, Léon Trotski théorise
" le déclin des classes moyennes " ruinées
par " la prépondérance croissante de la machine
sur la force de travail ". Ce déclin détruit
le mouvement syndical, qui ressemble " à l'homme qui
s'accroche désespérément à la rampe,
cependant qu'un escalier roulant l'emporte rapidement vers le bas
". Et c'est vrai que la terrible crise économique et
financière a bien écrasé les groupes qui étaient
au milieu de la société, comme on l'a vu en d'autres
temps et d'autres lieux - en Argentine par exemple au début
des années 2000 ou chez les artisans et les petits commerçants
de l'Empire romain au début de notre ère. Mais la
Grande Dépression était une crise. Une fois qu'elle
a été surmontée, les classes moyennes se sont
épanouies comme jamais. Au point que la société
tout entière des pays développés semblait être
devenue pendant la seconde moitié du XXe siècle une
immense classe moyenne, à l'exception de quelques dizaines
de millions de marginaux et de quelques millions de millionnaires.
Une classe qui regroupait donc la majorité des ouvriers et
des employés, les artisans et les commerçants, les
professions libérales et les fonctionnaires, les petits patrons
et les cadres supérieurs.
Aujourd'hui, c'est différent. Les classes moyennes sont remises
en cause dans leur existence même par un changement fondamental
: nous produisons autrement. Et cette autre façon de produire
chamboule la société dans toutes ses dimensions. Les
chercheurs s'efforcent de décrire cette nouvelle réalité
sous des appellations comme la " société post-industrielle
" ou " de services ", le " capitalisme informationnel
" ou encore l'" économie de la connaissance ".
Elle a commencé à poindre dans les années 1960,
au moment de l'apogée de la production de masse et des classes
moyennes. Elle s'affirme dans les années 1980 avec l'avènement
de la micro-informatique qui fait arriver l'ordinateur dans toutes
les entreprises. Elle s'accélère dans les années
1990 avec Internet qui fait rentrer l'ordinateur dans la majorité
des foyers - et dans les téléphones au cours des années
2000.
En organisant une production de masse, la révolution industrielle
avait engendré une société pyramidale. En organisant
une production de plus en plus immatérielle ou de plus en
plus sur mesure, la révolution de l'information débouche
sur une organisation radicalement différente, à la
fois du travail et de la société. Au cur, il
n'y a plus l'usine, mais le projet. Il n'y a plus la matière,
mais l'information. Le travail central n'est plus exécuté
par des ouvriers de l'entreprise répétant indéfiniment
le même geste sous la tutelle de maints échelons de
surveillance, d'encadrement et de gestion, mais par une équipe
regroupant des compétences autonomes venant à la fois
de l'entreprise et de son environnement et qui se disperse une fois
le projet mené à bien (un projet qui peut être
aussi bien la conception d'un nouveau téléphone que
l'édition d'un livre d'art, une opération chirurgicale,
le lancement commercial d'une nouvelle ligne de vêtements,
un festival musical ou la construction d'un bâtiment). La
propriété du capital des entreprises n'est plus réservée
à quelques-uns, mais largement diffusée dans la population
à travers différents outils financiers comme les sicav,
les fonds de pension et les dispositifs d'actionnariat salarié.
C'est le passage d'une économie de reproduction (toujours
la même chose) à une économie de production
(chaque fois une chose nouvelle). C'est aussi le passage d'une logique
de hiérarchie à une logique de réseau. C'est
ici que meurent les classes moyennes.
La fin du milieu
Dans ce nouveau monde, le " milieu " a de plus en plus
de mal à trouver sa place. Les entreprises suppriment les
échelons intermédiaires, elles écrasent les
hiérarchies. A la fois parce que les échelons freinent
la circulation de l'information, et parce que la base est beaucoup
mieux formée. Les cadres encadrent de moins en moins. Les
employeurs sélectionnent aussi de plus en plus leurs salariés.
Dans l'usine, l'uniformisation des tâches masquait la diversité
des talents et des envies. Des tire-au-flanc peuvent travailler
avec des bûcheurs sans que la qualité d'une production
très encadrée en pâtisse. Dans le projet, c'est
l'inverse : la diversité des tâches pousse à
l'uniformisation des talents (seuls les plus talentueux, dans chaque
domaine, sont retenus) et des envies. Le paresseux est éjecté
du projet suivant. Le maillon faible est éliminé .
De petites différences initiales entre deux salariés
(minutie, capacité à communiquer, ou même simplement
bonne humeur), qui étaient gommées par le travail
à l'usine, peuvent déboucher sur des carrières
professionnelles très divergentes. Les " moyens "
ne trouvent plus leur place. Certains parviennent à monter.
Les autres descendent. Et comme souvent, les crises économiques
accélèrent les mutations.
Les chiffres ont du mal à représenter cette nouvelle
réalité. Les statisticiens ont pris l'habitude de
travailler sur des moyennes depuis le XIXe siècle. Ils marchent
dans les pas d'Adolphe Quételet. Ce mathématicien
belge, qui créa des sociétés, des journaux,
un institut et un congrès international tous consacrés
à la statistique, était un obsédé de
la moyenne. Il avait théorisé " l'homme moyen
". Mais si la moyenne était un outil précieux
pour saisir la réalité à l'ère de la
production de masse, à l'époque de la naissance puis
de l'ascension des classes moyennes, elle perd de son utilité
quand les moyennes sont étranglées, quand la dispersion
devient beaucoup plus grande. Or avec le passage de la pyramide
au sablier, les parcours deviennent de plus en plus individuels,
différenciés, éclatés même. A
revenu identique, les conditions de vie peuvent être infiniment
plus variées qu'autrefois - si par exemple l'individu a pu
devenir propriétaire de son logement ou non. Science des
grands nombres, la statistique n'a pas été bâtie
pour appréhender cette réalité multiforme (revenu,
patrimoine, gloire et pouvoir, capital culturel, précarité
de l'emploi...). Ce qui ne signifie pas que cette diversité
est inobservable. Les statisticiens s'efforcent de la saisir en
multipliant des enquêtes plus fines de " cohortes "
ou de " trajectoires ".
Des chiffres et des images
Difficile, donc, de dessiner précisément les contours
de cette nouvelle société... comme il était
déjà difficile de définir le périmètre
des classes moyennes. Un ordre de grandeur peut donner une idée
du changement. A leur apogée, dans les années 1960,
les classes moyennes formaient sans doute les deux tiers ou les
trois quarts de la pyramide. Aujourd'hui, la partie inférieure
du sablier, que deux spécialistes italiens appellent "
la classe de masse ", comprend sans doute au moins les deux
tiers de la population. La partie supérieure en ferait donc
au plus un tiers . Pas étonnant que l'impression de subir
un déclassement social devienne aussi répandue : beaucoup
de ceux qui vivaient dans la stabilité réconfortante
des classes moyennes de la pyramide se retrouvent comprimés
et poussés vers le bas. L'un des enjeux essentiels de cette
nouvelle société est d'ailleurs la taille de la partie
supérieure du sablier.
Autre façon de donner une idée du changement : les
images. D'abord bien sûr la pyramide et le sablier. La pyramide
reflète une société de couches superposées,
de moins en moins fournies au fur et à mesure que l'on s'élève.
Les " couches moyennes ", entre la base et le sommet,
constituent l'essentiel. Le sablier reflète au contraire
une société avec deux grands pôles. Les couches
moyennes sont écrasées - les individus qui les constituaient
montent ou descendent. Une autre image pourrait être le carreau
et le pique. Le carreau du jeu de cartes a une base étroite
(relativement peu d'exclus), un sommet étroit (une petite
élite) et il est très large au milieu. Le pique aurait
une base plus large que celui du jeu de cartes, puis sa forme classique
en montant : rétrécissement, puis à nouveau
élargissement et rétrécissement. La réalité
est évidemment plus complexe. Dans cette nouvelle société,
les deux pôles sont eux-mêmes composés chacun
de deux groupes principaux. En bas du sablier, il y a les exclus
du système - les marginaux, mais aussi les précaires,
une bonne partie des immigrés récents - et les inclus
- les " petits " salaires du privé aux revenus
comprimés par l'étranglement de la pyramide, les "
petits " fonctionnaires, les " petits " commerçants,
la " petite " bourgeoisie. En haut, il y a d'abord une
" grande bourgeoisie " qui s'est beaucoup développée
au cours des dernières décennies, composée
notamment de ceux qui sont aux premières loges de la révolution
de l'information. Et ensuite une petite élite encore plus
riche qu'autrefois, avec ceux qui profitent du " star system
" à l'uvre dans le monde du spectacle et du sport,
mais aussi dans les banques et les entreprises. Les " en haut
de en haut ", comme on les appelle parfois en Afrique.
Cette révolution touche le monde entier. Elle est cependant
bien plus avancée dans les pays anciennement industrialisés
de l'Europe, de l'Amérique du Nord et du Japon. Dans les
pays émergents ou récemment émergés,
l'apparition des classes moyennes est encore récente et joue
un rôle essentiel dans les mutations de ces pays - démocratisation,
croissance, progrès de l'éducation. A en croire une
estimation de la Banque mondiale , ces classes moyennes du Sud dépasseraient...
le milliard d'individus. Elles sont toutefois vulnérables
et pourraient subir en accéléré le même
sort que dans les pays industrialisés - une hypothèse
qui reste évidemment à confirmer.
Le présent ouvrage porte sur la disparition des classes moyennes
dans les pays occidentaux. Il pointe d'abord les premiers coupables
: l'ordinateur et Internet (chapitre 1). Puis il raconte comment
la logique du sablier a peu à peu détruit la pyramide
dans l'organisation des entreprises (chapitre 2), dans leur production
(chapitre 3), dans notre consommation (chapitre 4) et dans la société
tout entière (chapitre 5). La vie politique devra elle aussi
changer (chapitre 6). Chaque fois, les rouages sont les mêmes.
La " base " s'améliore - les salariés sont
mieux formés, les citoyens aussi. Les produits d'entrée
de gamme sont de meilleure qualité. Le " sommet "
devient beaucoup plus large. Le " milieu " est pris en
sandwich, avec des pressions à la baisse et à la hausse.
Les mouvements du sommet à la base, et aussi de la base au
sommet, peuvent être brutaux. Mais si la mécanique
de l'écrasement des classes moyennes est irrésistible,
l'avenir n'est pas écrit pour autant (chapitre 7). La seule
certitude, c'est que plus rien ne sera comme avant.
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