Philippe Vilain
Défense de Narcisse
Philippe Vilain a 35 ans. Il a publié plusieurs romans chez Gallimard, notamment L'Eté à Dresde, qui a obtenu un grand succès de presse. C'est son premier essai sur un genre qu'il pratique depuis 1997 et quatre romans.
Le moi au divan
ombien de fois m'a-t-on demandé si l'écriture ne m'avait pas aidé à surmonter mes peines, si l'écriture n'était pas finalement pour moi, une forme de thérapie, et, combien de fois, fatigué de me justifier, me suis-je entendu confirmer, sans conviction, pour avoir la paix, ce que l'on me disait? Trop de fois sans doute pour ne pas ressentir le besoin de m'expliquer aujourd'hui. Certaines questions sont des critiques qui n'ont pas le courage de se l'avouer; elles feignent d'appeler une réponse pour déguiser une condamnation. J'ai toujours eu beaucoup de réticences à répondre à ces questions derrière lesquelles me semblait se glisser un jugement plus sournois, et, le plus souvent, mes silences dissimulant parfois des contrariétés, je taisais là des réponses seulement parce que je n'aurais jamais pu les faire sans me montrer contrarié.
La comparaison systématisée de l'acte autobiographique à une forme de psychanalyse, en particulier à tout ce qui s'attache de façon circonstancielle à cette discipline (analyse, psychothérapie, témoignages d'analysés…), donne une assez bonne idée de la confusion ambiante, dont le discours implicite consiste à discuter la littérarité du texte autobiographique, sa capacité réelle à s'écarter du récit psychanalytique et, donc, à représenter la littérature. En attribuant à l'écriture autobiographique les fonctions pragmatiques (communication et instrumentalisme de la langue) d'une écriture scientifique, cette comparaison exprime, en effet, très clairement la disqualification de l'autobiographique du champ de la création et de la fiction, si abondamment décrit et questionné, à la suite d'Aristote, par les poéticiens et, notamment, par Gérard Genette qui assigne à ce genre, et à la prose non fictionnelle, un statut littéraire conditionnel. Que ce dernier terme relève aussi du vocabulaire juridique ne doit pas surprendre, il livre à sa manière le verdict d'un procès qui place l'écriture autobiographique en "littérature conditionnelle", sous la contrainte d'une obligation de principe restant à satisfaire (intégrer un mode de fiction) pour acquérir le statut du littéraire.
Les frontières de démarcation entre l'autobiographie et la thérapie ne sont certes pas toujours faciles à repérer, car la littérature autobiographique a déjà elle-même revendiqué son lien à la psychanalyse en exploitant, notamment, une partie du travail freudien relatif à l'inconscient. Il faut se souvenir ici des Surréalistes qui essayaient de transcrire l'inconscient par l'écriture automatique, de Michel Leiris dont les thématiques (obsessions sexuelles emblématisées, fantasmes et castration) dans L'Age d'homme se nourrissaient de sa psychanalyse entreprise parallèlement à la rédaction du livre, ou, plus récemment, de Serge Doubrovsky qui tentait lui, par l'association consonantique libre, de faire resurgir les mécanismes de l'inconscient.
De même, ce travail sur l'inconscient est visible dans le texte de Dominique Rolin, intitulé Train de rêves, où l'écrivain s'attache à retranscrire et à disséquer ses rêves, autant que le souvenir des rêves le permet. Le rêve, défini ici comme un "avant-texte", consiste en une fantasmatisation d'un "certain je" condamné à traverser "des régions étranges pour les offrir au je qui commence un nouveau jour", et propose en cela une contribution originale à littérature autobiographique en même temps que d'intéressantes perspectives pour la critique génétique. Exploitant une veine proche, le livre de Jacques Borel, Le Versant nocturne. Petite histoire de mes rêves, se veut une tentative de transcription et d'interprétation oniriques. Le fait de représenter ses rêves, de superposer la représentation inconsciente (onirique) à la représentation consciente (écrite), permettrait ainsi de donner une nouvelle lisibilité aux textes antérieurs, L'Adoration ou Le Retour, de faire émerger les zones obscures, peut-être fondatrices, de l'œuvre, et, plus profondément encore sans doute, de rester en connexion avec la part d'absence à soi que l'inconscient ravit parfois à la mémoire.
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