Premiers chapitres
Sandro Veronesi
Terrain vague


Sandro Veronesi, né en Toscane en 1959, obtient un diplôme d’architecture à l’Université de Florence, avant de se tourner vers l’écriture. Son premier roman traduit en français, Les vagualames, est publié chez Laffont en 1993. Suit en 2000 La Force du passé (Plon, 2000) qui obtient le Prix Campiello et le Prix Viareggio. Chaos calme (Grasset, 2008) adapté au cinéma avec Nanni Moretti dans le rôle principal, a obtenu le Prix Strega en 2006 et a été récompensé en France par le Prix Méditerranée et le Prix Fémina. Brûle, brûle, feu de l’enfer ! est son dernier roman.

" Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. "
Samuel BECKETT.

1

ersonne n'aurait pu donner la date exacte, on se souvenait seulement que c'était au sortir de la guerre qu'on avait pour la première fois entendu parler de l'orphelinat des Chérubins et de la Pieuse Mission Sainte-Marie-de- l'Assomption, en haut de la montée en lacet, en même temps que du Coca-Cola et du boogie-woogie, et que le père Spartacus était apparu vers la même époque, avec son teint basané et son passé de missionnaire en Érythrée. On ne saura jamais qui fut la première mère à déposer son enfant devant la porte de la mission, ni quand elle s'y résolut, ni pourquoi ; ni quelle petite vieille, poussée par quel instinct, grimpa la première là-haut écouter prêcher le curé pour lui vouer bientôt une véritable adoration. La suite n'avait en revanche rien de mystérieux : l'augmentation du nombre de vieilles dévotes, cinq, dix, quinze, l'installation de religieuses, les offrandes et surtout les enfants qui, sans qu'aucune loi y préside, apparaissaient certains matins devant la porte, accompagnés de billets implorant le pardon dans une orthographe douteuse.
Le père Spartacus avait transformé en mission une vieille villa spacieuse à flanc de colline, où son bureau jouissait d'une belle vue. Le corps de bâtiment offrait de grandes salles percées de fenêtres identiques, des couloirs interminables, une petite chapelle, un réfectoire orné de fresques, des cellules pour les religieuses et des salles de classe pour les enfants, tandis que les dortoirs occupaient, côté colline, une aile oblique comme une arête de poisson esseulée. Une grande paix régnait là. On oubliait la ville, dont les dernières maisons éparses, léchant la grille au pied des lacets, étaient plus silencieuses que la campagne. Devant le bâtiment principal, une vaste esplanade accueillait un grand bassin vide, des volières tout aussi vides et les ruines non moins vides d'une écurie. Face au panorama anonyme de la ville étalée dans la plaine comme un animal criblé de chevrotines, s'ouvrait un balcon dont la balustrade imitant la pierre s'effritait avec dignité.
Ce matin-là sans pluie ni vent, les vieilles bigotes au grand complet assistaient à l'office de sept heures. On en comptait peut-être une de plus, chargée d'une dinde vivante qui par moments troublait la célébration en se débattant et répandait un petit nuage de plumes voletant dans la pénombre de la chapelle. Soupçonnant la présence d'un nouveau prosélyte, le père Spartacus ne pleura pas sa peine au moment du sermon. Il prêcha avec vigueur - Dieu frappera -, il excita la terreur et la dévotion - Dieu châtiera -, il gesticula et s'agenouilla - seule Marie peut nous sauver -, se produisant dans un de ces numéros d'éloquence sacrée qui avaient assis sa réputation auprès de ses quatorze ou quinze - seize ce matin-là - fidèles dévotes. Toutefois, contrairement à son habitude, il renvoya dès la fin de l'office ses ouailles fort déçues qu'il ne prenne pas le temps de s'entretenir avec elles. Il avait pour cela une grave raison. Un des enfants parmi les trois plus grands, qu'il avait élevé et nourri seul avant l'arrivée des religieuses, manquait à l'appel. Déjà la veille, on avait passé l'après-midi à le chercher avant de le dénicher au fin fond du jardin, perché sur une branche de chêne et grignotant des raisins secs. Il avait essuyé remontrances et avertissements et voilà qu'il disparaissait pour la deuxième fois en moins de vingt-quatre heures.
Ses vieilles congédiées, le père Spartacus appela sœur Ernesta, la doyenne, qui était chargée des plus grands et portait la responsabilité de cette disparition.
" Je ne comprends pas, mon père, dit sœur Ernesta. Ce matin, il s'est levé avec les autres. Je l'ai vu de mes yeux enfiler sa blouse. Puis je les ai mis en rang pour les compter, il était là, il ne manquait personne. "
Le père Spartacus n'éprouvait guère de sympathie pour les trois religieuses qui se confondaient en excuses chaque fois qu'elles étaient dépassées par les événements, ce qui arrivait souvent. Il faut reconnaître qu'elles n'avaient pas la tâche facile pour encadrer sept polissons montés sur ressort. On partit à la recherche de Salvatore en commençant par l'endroit où il avait été retrouvé la veille : mais pas de Salvatore à cheval sur son chêne près de la clôture du jardin. On fouilla alors le reste du jardin, encore sombre sous les premières lueurs de l'aube et humide de rosée, mais aucune trace de Salvatore. On le chercha à l'intérieur. Il arrivait parfois que, pour le simple plaisir de désobéir et de prouver Dieu sait quoi à Dieu sait qui, un Chérubin se terre dans un recoin de la grande villa et, comme à cache-cache, attende qu'on le déniche. Tout en cherchant le garnement, le père Spartacus supputa à contrecœur la punition qu'il allait lui infliger. Il avait appris à être fort, à ne pas se laisser attendrir, le piège quand on doit éduquer des enfants venus au monde par erreur ; des enfants qui voyaient le jour marqués plus que les autres de la faute originelle et chez qui le péché était un penchant ancien, atavique, une tare héréditaire. Seule une punition, dernier acte de ce jeu dont les enfants eux-mêmes donnaient le signal de départ, pouvait laver leur âme par le truchement du corps et la sauver.
" Le voilà, cria enfin sœur Ernesta du bas de l'escalier. Il était caché à la cave ! "
Petite canaille. C'était donc vrai, dans son inclination innée au mal, il exprimait le besoin d'être puni. Voyez-vous ça, à la cave, pensa le père Spartacus, là où il savait qu'on le punirait.
" Le voilà, il est ici, mon père, répéta sœur Ernesta, en bousculant le gosse pour qu'il remonte l'escalier. Il était caché à la cave. "
Salvatore était un gamin qui faisait trésor de tout ce qu'il voyait chez les autres. Il se tenait tête baissée, comme il avait vu les deux autres grands le faire le jour où on les avait punis. C'était à cause des claques.
" Montre-toi, petit vaurien ! Relève la tête ! "
Au bout de deux ou trois secondes, on pouvait la relever, les claques n'étaient plus à craindre. Ça se jouait très vite. Tout autour, derrière les portes, on entendait des murmures et sœur Ernesta se hâta de rassembler les autres enfants pour les éloigner.
" Non, ma sœur ! ordonna le père Spartacus. Il faut qu'ils voient. "
Il revint à Salvatore.
" Je t'avais averti, hier ! tonna-t-il. Je ne t'ai pas puni parce que je te faisais confiance ! "
Les deux plus grands, qui avaient déjà goûté aux punitions, ne mentaient pas quand ils racontaient que la voix courroucée du père Spartacus répercutée par l'écho du couloir était effrayante.
" Et je n'ai même pas cherché à savoir ce que tu avais fait au lieu d'aller en classe ! "
Salvatore avait fugué. Il avait sauté le grillage du jardin et traversé le champ de Meo, le paysan, pour descendre par la route jusqu'à ce quartier de taudis et chiens galeux où, lui avait-on dit, il était né. C'était du moins ce que prétendaient les deux grands, mais Salvatore ne les avait pas crus. Puis il était revenu et avait grimpé dans le chêne.
" Une fugue ! Et tu as le toupet de t'en vanter ! "
L'oreille de Salvatore chauffait dans la main du prêtre qui ne la lâchait plus et tirait. L'enfant fut ainsi traîné jusqu'à la cave, dont il dévala une nouvelle fois l'escalier, pour arriver en bas, l'oreille rouge et cuisante.
" Vous auriez dû surveiller cet enfant ! criait le père Spartacus à la religieuse. Pour son bien !
-?Vous avez raison, mon père. Excusez-moi, mon père ", répondait sœur Ernesta, qui s'empressait déjà de répandre le riz sur le sol.
Le père Spartacus prit donc les dispositions auxquelles il avait déjà recouru tant de fois et que seule la Vierge Marie par son exemple lui donnait la force de supporter. Il lui était toujours pénible de punir un enfant. Même en Afrique avec les sauvages, mis dans cette obligation, il éprouvait le besoin de s'appuyer sur cet exemple divin : Marie qui laisse le Christ souffrir sur la Croix.
Une fois le riz étalé - ne forcez pas la dose, ma sœur, le riz n'est pas donné -, Salvatore dut s'y agenouiller et le père Spartacus se décida enfin à lâcher son oreille désormais écarlate.
Il verrouilla les cadenas qui bloquaient les chaînes. Ce système d'entraves, fruit de son imagination, obligeait l'enfant à rester agenouillé sur le riz sans pouvoir changer de position, ce qui permettait d'économiser une religieuse qui, sinon, aurait dû le surveiller, baguette à la main. Et puis, ce n'était pas en battant les enfants qu'on assurait leur salut : seule une douleur continue, abstraite et pénétrante était efficace. Il fallait qu'elle s'empare du corps peu à peu, qu'elle anéantisse la volonté. Ce n'était pas la flagellation du Christ qui avait lavé les péchés du monde, elle n'avait été qu'une cruauté inutile : l'expiation s'était accomplie grâce à la lenteur de la passion. Aux chutes qui scandent la montée au Calvaire. Aux épines qui s'enfoncent dans le front. Aux clous noirs qui transpercent les chairs.
" Mesure la gravité de ton acte et repens-toi ! ", intima le père Spartacus, en bouclant le dernier cadenas.
Dans cette position, Salvatore avait mal aux poignets et aux mollets, lestés par les chaînes qui l'empêchaient de se relever, et mal, bien sûr, aux genoux. Mais par chance, un pan de sa blouse était coincé entre sa chair et le sol, atténuant la douleur due aux grains de riz. Somme toute, il s'attendait à pire - et les histoires que racontaient les deux plus grands sur les terribles punitions du père Spartacus étaient très exagérées, une occasion de frimer.
" Quant à vous, dit le père Spartacus aux religieuses, on est bien d'accord. Je sais que nous souffrons plus que lui, mais ne vous risquez pas à l'approcher avant demain matin. Il ne doit ni manger ni dormir. S'il réclame de l'eau, donnez-lui du vinaigre. Ne vous laissez pas fléchir. "
La cave était sombre, un rai de lumière tombait d'une grille en fer forgé, mais ce treillis dessinait des formes noires inquiétantes contre le bleu du ciel, des fentes comme des yeux. Un jour entier sans manger, tout le problème était là. Mais Salvatore avait les mains presque libres, assez pour les passer sous sa blouse et atteindre la poche de son pantalon, pleine de raisins secs. C'était un cadeau du vieux lors de son escapade de la veille, dans cet endroit où, lui disait-on sans qu'il sache s'il devait le croire, il était né. Si la position ne l'empêchait pas de plonger la main dans sa poche, ses genoux accusaient une vive douleur à certains mouvements. Mais elle finissait par passer et il pouvait porter à sa bouche, un à un, tous ses grains de raisin bien sucrés, une pleine poche.

Un triangle. Un terrain vague délimité sur ses trois côtés par des barrières infranchissables, une rivière et deux voies ferrées. Ici, en effet, la ligne se dédouble et les deux tronçons s'écartent l'un de l'autre jusqu'au moment où ils rencontrent la rivière, que l'un traverse tandis que l'autre la longe, inventant ce no man's land qu'on appelle le Chantier. Cet endroit devait son existence et son nom à une bizarrerie, à sa position en marge, car il était un résidu, un surplus. C'était un coin de terre, mais la terre semblait le tenir à l'écart.
Pendant la construction de la branche nord du nouveau chemin de fer - un grand projet comme le régime fasciste les affectionnait -, ce triangle délimité par l'ancienne voie, la rivière et les travaux en cours accueillit les baraquements des ouvriers, les dépôts, les matériaux et les outils. Un chantier, donc. Un nombre important de familles s'y installa le temps des travaux. Au bout de quelques années, la ligne fut achevée et le chantier démantelé, mais les voies ayant été pilonnées pendant la guerre, il fallut reconstruire et donc repeupler ce triangle de terre : une nouvelle migration amena dans les ruines de ce pueblo mexicain des ouvriers et des techniciens qui le rendirent à sa fonction et l'habitèrent plusieurs années avec leurs familles. Enfin, la dernière tranche de travaux achevée, le lieu définitivement abandonné redevint une friche peuplée de rats : mais il avait trop longtemps servi de chantier, le nom resta.
Son emplacement saugrenu le tint à l'écart des plans de développement, et on crut même que cette parcelle ne servirait plus jamais à rien. Mais rien perd sa place dans une ville en expansion où tout en demande : les nouvelles implantations, les nouveaux emplois, les immigrés et les sans-logis, gens venus de loin qui trouvent un travail, mais pas de toit. Peu à peu, dans cette friche au cœur du quartier florissant du Buon Cammino, des interventions silencieuses et nocturnes délimitèrent une placette irrégulière, en partie goudronnée et boueuse ailleurs, reliée à la rivière par deux chemins où se bâtissaient de nouveaux baraquements, de nouvelles cahutes et même, au fil du temps, des pavillons en briques : sans l'ombre d'une autorisation bien entendu, à l'insu ou dans l'indifférence du reste de la ville qui, au même moment, gagnait du terrain elle aussi.
D'emblée, les habitants du Chantier, gens du Sud, montagnards, pauvres diables, s'étaient liés d'une complicité silencieuse, car, une fois dans ce triangle, tous les destins au fond se ressemblaient. Parfois, pas souvent, des gens s'y installaient qui n'étaient pas des immigrés, des gens ruinés qui avaient toujours vécu ici et dont la vie était pour le moins étrange : petite minorité au sein d'une minorité, ces rares personnes étaient les seules à ne pas jouir de la solidarité qui avait cours entre les autres habitants, lesquels se retrouvaient tous les soirs sur la placette pour discuter, chanter et imaginer le jour plus ou moins proche de leur retour triomphal au pays. Les masures de ces gens étaient les seules à ne pas aligner de chaises en paille sur leur seuil dès la sortie de l'hiver.
Le Chantier communiquait avec le quartier alentour par des passages souterrains creusés en leur temps sous les deux tronçons de la voie ferrée et utilisés comme raccourci par les habitants du Buon Cammino pour aller au centre-ville. Quand le Chantier recommença à vivre, ces derniers durent se résigner à une cohabitation déplaisante et tolérer, à la sortie du premier souterrain, un spectacle digne de l'autre hémisphère : gamins crasseux et braillards, chiens hargneux sans maître, tacots déglingués, femmes trop grosses, hommes aux cheveux trop gras, aux écharpes trop jaunes et aux talons trop hauts ; mais ce n'était qu'un éclair, un flash de misère qui s'évanouissait dès qu'on passait dans le deuxième souterrain, celui qui débouchait sur les quais de la rivière bordés de villas coquettes, toutes différentes les unes des autres derrière leur portail en fer forgé où des noms de femme - Elena, Marta, Susanna - étalaient leurs arabesques.
Beaucoup de voleurs habitaient le Chantier ; beaucoup de voleurs et beaucoup de putains, qui exerçaient la nuit dans des quartiers reculés de la ville. Beaucoup de maquereaux, une poignée de receleurs, deux ou trois contrebandiers chevronnés - mais pas d'assassin. On y trouvait aussi beaucoup de gens qui trimaient à l'usine pour économiser l'argent qui leur permettrait de quitter cet endroit et d'entamer le chapitre officiel de leur vie d'immigré : à dire la vérité, il y avait beaucoup de va-et-vient et c'était peut-être la raison pour laquelle voleurs et putains se multipliaient. Parfois, tout au bout des deux chemins défoncés, sur les berges, là où commençait le royaume du limon, flamboyait une Lamborghini, garée à côté de Fiat 500 décapotées, bicolores ou à pois, ou une Porsche à la plaque d'immatriculation encore provisoire, entourée de gosses excités comme des puces à l'idée de tripoter le volant. Elle restait là un jour ou deux maximum, avant de disparaître et, à en juger par la façon dont personne n'était jamais fichu de s'en souvenir, on aurait dit qu'elle n'était jamais venue.
Toutes ces raisons avaient valu au Chantier une réputation détestable, le soupçon et le mépris, mais pas au point qu'on renonce à la commodité de couper par là pour se rendre en ville. Et ainsi, les habitants du Buon Cammino qui traversaient le Chantier tous les jours, constatant chaque fois la persistance de la crasse, de la boue et des sales gueules, maudirent le Chantier comme le repaire des délinquants qui perturbaient depuis quelque temps leur ville d'honnêtes travailleurs. On l'accepta, mais comme le prix à payer pour le développement, parce que toute ville moderne digne de ce nom avait sa pègre. Au fond, le Chantier était la preuve que la ville par ailleurs était sur la bonne voie : la peur du vol à la tire impliquait la présence d'argent dans les sacs à main, le dégoût pour les rats qui couraient sur la placette signifiait des trottoirs propres dans son quartier, quelques analphabètes mettaient en relief le bon niveau d'instruction général. C'était la formule de la richesse : " Peu de pauvres, mais très pauvres. " Non seulement le progrès était arrivé, mais il jouissait d'un excellent transit intestinal.



 



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