Sandro Veronesi
Chaos calme
Sandro Veronesi est né à Florence en 1959.
Son premier roman, Les vagualames, est publié chez
Laffont en 1993. En 2000 paraît La Force du passé
(Plon), traduit dans plus de 15 langues, qui obtient le Prix Campiello
et le Prix Viareggio.
" Je ne peux pas continuer. Je vais continuer.
"
Samuel BECKETT.
1
Là
! " dis-je.
Nous revenons de surfer, Carlo et moi. Surfer : comme il y a vingt
ans. Nous avons emprunté leurs planches à deux petits
jeunes et nous nous sommes jetés dans les vagues hautes et
fortes, si inhabituelles dans cette mer Tyrrhénienne qui
a bercé toute notre vie. Carlo plus agressif et téméraire,
qui crie, tatoué, obsolète, ses longs cheveux au vent
et sa boucle d'oreille étincelant au soleil ; et moi, plus
prudent et soucieux de mon style, plus zélé et contrôlé,
passant davantage inaperçu, comme toujours. Son chic agaçant
de beatnik et mon bon vieux sens de l'euphémisme sur deux
planches filant au soleil, et nos deux mondes qui reprenaient leur
duel, comme à l'époque de nos phénoménales
engueulades de jeunesse - rébellion contre subversion -,
quand les chaises volaient, et pas pour rire. Nous ne nous sommes
pas donnés en spectacle, non, il faut dire que c'était
déjà bien d'avoir réussi à ne pas tomber
; ou plutôt : nous avons donné le spectacle de deux
types qui ont été jeunes eux aussi et qui, pendant
une courte période, ont cru que certaines forces pouvaient
l'emporter pour de bon et se sont entraînés alors à
un tas de choses qui sont par la suite apparues d'une souveraine
inutilité, par exemple jouer des congas, faire rouler une
pièce entre ses doigts comme David Hemmings dans Blow Up,
ralentir son rythme cardiaque pour simuler un accès de bradycardie
et être réformé au service militaire, danser
le ska, rouler ses joints d'une seule main, tirer à l'arc,
pratiquer la méditation transcendantale ou, justement, le
surf. Les deux petits jeunes ne pouvaient pas comprendre, Lara et
Claudia étaient déjà rentrées à
la maison, Nina 2004 est partie tôt ce matin (Carlo change
de fiancée chaque année et, du coup, Lara et moi leur
attribuons un millésime) : sans personne pour en profiter,
ce fut un spectacle en sourdine, entre nous, un de ces jeux qui
n'ont de sens qu'entre frères parce qu'un frère est
le témoin d'une inviolabilité qu'à partir d'un
certain moment, personne d'autre n'est plus disposé à
vous reconnaître.
" Là ! " dis-je soudain.
Puis, nous nous sommes allongés sur le sable pour sécher,
sonnés de fatigue, les yeux clos, avec le vent sur la poitrine
qui nous ébouriffait les poils, et nous sommes restés
sans parler, relax. Mais soudain, je me suis aperçu que,
pour jouir de cette paix, nous négligions quelque chose qui,
depuis un petit moment, se manifestait avec une urgence retentissante
: des cris. Je me suis assis, aussitôt imité par Carlo.
" Là ! " dis-je soudain, en désignant un
groupe de gens en effervescence, à une centaine de mètres
sous le vent.
Nous nous levons d'un bond, les muscles encore chauds de notre longue
chevauchée sur les vagues, et nous courons vers cette petite
foule. Nous laissons sur place téléphones, lunettes,
argent, tout : il n'existe soudain rien d'autre que cet attroupement
et ces cris. Certaines choses se font sans qu'on y réfléchisse.
Le reste s'enchaîne à toute vitesse, comme dans un
état second, avec pour unique sensation de ne faire qu'un
avec mon frère : les questions pour comprendre ce qui s'est
passé, le vieil homme évanoui au bord de l'eau, l'homme
blond qui essaie de le ranimer, le désespoir des deux enfants
qui crient " Maman ! ", les visages affolés des
gens qui indiquent la mer, les deux têtes minuscules perdues
au milieu des vagues, et personne pour se bouger. Sur cet immobilisme
frénétique, se détache le regard bleu de Carlo,
intense, chargé d'une formidable énergie cinétique
: ce regard dit que, pour une raison indiscutable, il nous revient
d'aller sauver ces deux pauvres baigneurs, que c'est comme si nous
l'avions déjà fait, oui, comme si tout était
déjà fini, que nous, les deux frères, étions
déjà les héros de ce petit peuple d'inconnus
parce que nous sommes des créatures aquatiques extraordinaires,
des tritons, et que, pour sauver des vies humaines, nous pouvons
dompter les flots avec le même naturel qui nous a permis de
les dompter en surf, pour le fun, ce dont personne d'autre dans
les parages n'est capable.
Nous courons à l'eau et nous avançons jusqu'à
l'endroit où se brisent les premières vagues. Là,
nous tombons sur un drôle de grand type roux et efflanqué
qui s'emploie à lancer maladroitement vers le large un filin
très court, alors que les gens à sauver se trouvent
au moins à trente mètres. Nous passons à côté
de lui sans nous arrêter, il nous regarde avec des yeux que
je n'oublierai jamais - les yeux de quelqu'un qui laisse mourir
les autres - et d'une voix lâche, digne de ces yeux, il tente
de nous dissuader : " N'y allez pas, nous souffle-t-il, vous
risquez d'y rester vous aussi. " " Va chier ! " est
la réponse de Carlo, une fraction de seconde avant de plonger
sous une vague et de partir à la nage. J'en fais autant et,
en nageant, je vois à contre-jour les ombres noires des mulets
passer à l'horizontale contre le mur vert qui se forme chaque
fois qu'une vague se lève pour ensuite se briser au-dessus
de moi : ces poissons surfent, ils s'amusent, comme nous tout à
l'heure.
Vues du bord, les deux têtes semblaient proches l'une de l'autre,
en réalité elles sont assez éloignées
si bien qu'arrive un moment où Carlo et moi devons nous séparer
: je lui fais signe d'obliquer vers celle de droite tandis que je
partirai vers celle de gauche. A nouveau, il me regarde en souriant,
puis il acquiesce et, à nouveau, je me sens invincible ;
nous repartons vigoureusement tous les deux.
Quand je suis assez près, je m'aperçois qu'il s'agit
d'une femme. Je me souviens des deux enfants désespérés
sur le rivage : " Maman ! " La tête disparaît
sous l'eau et réapparaît selon un jeu indéchiffrable
de forces auquel la baigneuse semble désormais tout à
fait étrangère. Je lui crie de tenir bon et j'accentue
mon crawl tandis qu'un courant puissant tente de m'entraîner
ailleurs. Cette femme est prise dans un tourbillon. Arrivé
à quelques mètres d'elle, je distingue ses traits
marqués, le nez légèrement aplati, à
la Julie Christie, mais surtout la terreur pure qui voile ses yeux
: elle est à bout de forces, elle n'arrive même plus
à crier, elle ne peut que sangloter. Je la rejoins à
la brasse. Des profondeurs de son corps, monte une espèce
de gargouillis sinistre, comme d'un lavabo bouché.
" C'est fini, madame, je vais vous ramener sur... "
En un éclair, comme si elle s'y était soigneusement
préparée, elle plaque ses mains sur le creux de mes
clavicules et m'enfonce sous l'eau de toutes ses forces. Surpris
au milieu de ma phrase, je bois la tasse, puis je remonte à
la surface non sans difficulté, toussant et crachant.
...
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