Dominique VALBELLE
Les Chemins d’Horus
Dominique Valbelle est une égyptologue française de renom. Après un certificat d’égyptologie à la Sorbonne, elle suit les cours de l’Ecole du Louvre. Elle a été l’élève de Christiane Desroches Noblecourt. Parmi les premiers égyptologues à révéler l’intérêt archéologique du Sinaï, encore marqué par le conflit israélo-égyptien, elle y a travaillé en pionnière avec des équipes réunissant Occidentaux et Egyptiens autour des fouilles de Tell el-Herr, les éponymes « Chemins d’Horus ».
Chapitre 1 Le temple d’Anoukis
« Sothis et Anoukis, princesses de la Grande Place, gardiennes des dieux, préposées à la barrière de granit noir, qui lancent l’eau à l’appel, font gonfler le Nil, puis dont les eaux sont reprises… Nous lançons pour toi la crue qui se répand à l’intérieur de tes frontières et nous la reprenons pour faire reverdir les champs. Vos corps rajeunissent lorsque vous voyez le flot car vos kas inondent les champs ; l’une d’entre vous fait monter le flot, puis l’autre, de même, le fait diminuer. »
Edfou IV, pp. 277-278.
A 25 km au sud d’Esna, à Kommer, l’antique Pi-meret, la ville d’Anoukis-Nephthys et de la gazelle sacrée, j’ai pu voir une petite portion d’un temple encore inconnu, enterré dans le village moderne : l’importance des ruines (murs hauts d’un mètre et plus), les inscriptions qu’elles portent (cartouche d’Antonin), comme la présence, dans le village, de quelques restes anciens, meules taillées dans un granit étoilé (ancien plafond), socle de statue saïte… laissent espérer d’importantes trouvailles lorsque les fouilles pourront dégager ce site. M. Labib Habachi, inspecteur en chef du S.A. à Louqsor, a déjà fait plusieurs rapports pour suggérer cette entreprise : espérons qu’il lui sera donné de la mener à bien. » A l’époque où Serge Sauneron écrivait ces lignes dans le texte d’une communication qu’il avait présentée à la Société française d’égyptologie, en novembre 1957, je n’avais que dix ans. C’est donc bien plus tard seulement qu’elles me sont tombées sous les yeux.
Je préparais une thèse de doctorat, dans les années 70, sur les deux déesses de la première cataracte du Nil, Satis et Anoukis, sujet que j’avais choisi dans une liste rédigée à la main d’une petite écriture régulière et appliquée que Jean Yoyotte, alors directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses, proposait aux étudiants qui venaient le trouver pour faire une thèse sous sa direction. Cette recherche faisait intervenir une documentation riche, hétéroclite et pittoresque, notamment celle qui touchait au culte d’Anoukis, déesse à la silhouette adolescente coiffée d’une élégante tiare de plumes d’autruche destinée à lui donner une allure africaine. Son culte avait laissé de multiples témoignages, souvent séduisants, parfois énigmatiques que ma première tâche de doctorante consistait à réunir et à analyser. Certains monuments ne se révèlent accessibles qu’à travers la photo noirâtre d’un vieux catalogue, d’autres par une simple allusion. Peu de sanctuaires entièrement consacrés à ces divinités étaient conservés. L’Institut allemand d’archéologie du Caire venait de reprendre la fouille du temple de Satis sur l’île d’Eléphantine, dont quelques superbes blocs en calcaire peint sont exposés au musée du Louvre ; et les états successifs du temple ne devaient être reconstitués que bien plus tard.
J’avais écumé les principaux musées d’égyptologie européens avant de me rendre en Egypte pour compléter ma documentation. Les sources se révélaient aussi abondantes qu’attractives. Parmi les informations que je m’efforçais de recueillir, ce qui touchait directement aux lieux de culte de mes deux déesses et aux formes qu’il avait prises recueillait toute mon attention. Le rôle que les théologiens de l’Egypte ancienne leur avait attribué dans la montée et, comme je devais le découvrir, le retrait de la crue du Nil, à la première cataracte considérée comme une source symbolique du fleuve, leur avait conféré une place prépondérante dans la région la plus méridionale du pays et en Basse-Nubie. Cette popularité s’étendait à d’autres provinces de la vallée, comme celle où se situe Kommir et la région thébaine où les « Hommes de la Tombe » leur vouaient, à Deir el-Médineh, un culte original illustré par un grand nombre de monuments. Le musée égyptien de Turin possède notamment deux objets révélateurs de cette piété personnelle envers Anoukis que j’avais obtenu l’autorisation de publier dans mon premier article : un emblème biface de la déesse en bois peint fiché sur un socle, et un petit naos également en bois peint dont le décor laisse supposer qu’il a contenu une statuette de la déesse. De tels témoignages permettent de toucher du doigt des pratiques religieuses dont ne subsistent le plus souvent que des images stéréotypées. Dans le temple de Kommir, l’association tardive d’Anoukis et de Nephthys, la sœur d’Isis et d’Osiris, constituait une énigme attirante, d’autant qu’elle se manifestait également par la présence voisine d’un cimetière de gazelles, animal sacré d’Anoukis au moins depuis le milieu du deuxième millénaire. L’allusion discrète et prometteuse de Serge Sauneron au temple d’Anoukis-Nephthys à Kommir occupa une place à part dans mon esprit pendant toute cette période, peut-être parce que, à la différence de la plupart des monuments publiés ou inédits que j’étais allée étudier, ce temple m’était inaccessible.
La littérature égyptologique disponible sur le sujet m’apprenait qu’il avait déjà été mentionné en 1882 par Gaston Maspero à propos des momies de gazelles qui remplissaient alors une des pièces du bâtiment. Le temple devait avoir été peu à peu submergé par les maisons du village au cours des décennies qui suivirent car, en 1941, le propriétaire de l’une d’elles avait averti le Service des Antiquités qu’un mur de 2,40 m de long en grands blocs de grès, portant reliefs et inscriptions, traversait sa maison. Dans son rapport, l’inspecteur envoyé sur place précise que le mur se prolonge sous plusieurs habitations. Conséquence de ce beau civisme, en 1957, sept maisons furent expropriées, leurs habitants relogés ailleurs, tandis que le site archéologique, désormais délimité par une clôture métallique, était rattaché à l’inspectorat d’Edfou par l’Office gouvernemental de la propriété et placé sous le contrôle du Service des antiquités égyptiennes.
Dès que j’avais commencé ma thèse et que je m’étais rendue en Egypte, j’avais fait la connaissance du Dr Labib Habachi qui s’était déjà occupé avant moi de tout ce à quoi je m’intéressais et qui avait notamment publié plusieurs articles majeurs sur Satis et Anoukis. Il m’avait accueillie comme une sorte de nièce, ainsi qu’il le faisait si généreusement avec les étudiants qui venaient le trouver. Petit bonhomme coiffé d’un bonnet de laine, les yeux pétillants, la lèvre supérieure pourvue d’une moustache carrée, il apparaissait et disparaissait entre les rayonnages de la bibliothèque de Chicago House à Louqsor comme une sorte de lutin. Ayant passé sa vie à hanter tous les musées, magasins et dépôts renfermant des monuments pharaoniques, il avait gardé de chacun d’eux un souvenir si précis qu’il était capable d’associer au premier coup d’œil leurs fragments dispersés aux quatre coins du monde. Ses poches étaient bourrées de petites photos usées et cornées, seuls témoins de monuments aujourd’hui disparus, qu’il sortait toujours à propos, comme un prestidigitateur aurait fait s’envoler une colombe d’un foulard. Il avait soixante-quatre ans lorsque j’ai fait sa connaissance, en 1970, et je doute qu’il ait encore envisagé de dégager lui-même le temple de Kommir à cette époque. Sa santé commençait à décliner. Si Atteya, son épouse, m’a invitée plusieurs fois à déjeuner chez eux, c’est à l’hôpital de Gézira que je l’ai vu pour la dernière fois peu de temps avant sa disparition, en 1984. En fait, sa vie fut si riche et ses activités archéologiques si nombreuses que la biographie récente qui lui a été consacrée ne mentionne même pas le temple de Kommir.
Entre-temps, dès décembre 1975, ce projet qu’il avait longtemps caressé avait commencé à se concrétiser à l’initiative du nouveau directeur des Antiquités de Haute-Egypte, Mohamed es-Saghir. De taille moyenne, comme le suggérait son nom – saghir signifie « petit » en arabe –, assez trapu sans être corpulent, le teint sombre, un nez court toujours chaussé de grandes lunettes derrière lesquelles on devinait un sourire bienveillant, il était très apprécié de ses collègues, égyptiens comme étrangers. Quelques années plus tard, j’étais à Louqsor, en mission du CNRS où je venais d’être nommée attachée de recherche, pour travailler à la publication du décor de la porte monumentale du temple de Médamoud, une petite ville située à quelques kilomètres au nord de Thèbes. Un jour où nous bavardions, assis à l’ombre d’un vieux sycomore devant les bureaux du Centre de Karnak, il me demande soudain, de sa voix légèrement cassée :
– Vous êtes bien spécialiste des textes « ptolémaïques » ?
On désigne ainsi les inscriptions hiéroglyphiques des grands temples construits en Egypte après la disparition des derniers pharaons indigènes, qu’ils soient contemporains des souverains lagides ou des empereurs romains. Le décor de la porte que j’étudiais datait effectivement des règnes d’Auguste et de Tibère.
Totalement inconsciente de la signification et des implications de la question, j’ai bien sûr acquiescé, m’efforçant de lui énumérer longuement tous les autres dossiers que j’avais en cours, dans un souci de précision hors de propos. Il m’a patiemment écoutée jusqu’au bout, avant de revenir sur le sujet qui l’intéressait :
– Mais vous êtes bien spécialiste des textes ptolémaïques ? Parce que j’ai réussi à commencer la fouille d’un temple d’Antonin le Pieux, situé au sud de Louqsor, près d’Esna, le temple de Kommir. Comme il est dédié à Anoukis et Nephthys, j’ai pensé que cela vous intéresserait et j’aurais voulu vous montrer les vestiges que nous venons de dégager.
J’étais abasourdie. Il me fallut quelques instants pour retomber dans la réalité, avant d’être en mesure de lui révéler que je rêvais de ce temple depuis une bonne dizaine d’années. Nous convînmes donc d’un rendez-vous rapide. Même à ce moment-là, sur mon petit nuage, je n’imaginais ni le plaisir rare que cette expérience allait m’apporter, ni l’importance qu’elle allait revêtir dans mes choix futurs.
En mettant de l’ordre dans les archives de l’Inspectorat de Louqsor, Mohamed es-Saghir avait trouvé un court rapport qui avait immédiatement retenu son attention. Il avait aussitôt écrit à la Direction des Antiquités pour obtenir une subvention lui permettant d’entreprendre des fouilles dans la zone archéologique, telle qu’elle avait été délimitée en 1957. Dès 1976, il était en possession des fonds demandés et avait pu commencer, pendant les mois de novembre et décembre, les premiers travaux de dégagement avec la collaboration d’un jeune inspecteur d’Edfou. Ce dernier ayant quitté le Service des Antiquités quelques mois plus tard pour la profession plus lucrative de guide touristique, Mohamed ne trouva la disponibilité de reprendre lui-même le chantier qu’en décembre 1979, avec quelques Qoufti – ces spécialistes de la fouille archéologique en Egypte depuis le XIXe siècle, originaires de la ville de Qouft au nord de Thèbes – et une trentaine d’ouvriers. Fouiller en plein cœur d’un village impose un certain nombre de contraintes pour éviter de trop perturber la vie des habitants. Il dut laisser libre un chemin au milieu du chantier, divisé ainsi en deux secteurs, afin de permettre aux familles qui occupaient les habitations situées au sud du site archéologique d’accéder à leurs demeures et installa un decauville, quelques dizaines de mètres de rails et deux ou trois wagonnets, pour l’évacuation des déblais.
Quelques jours après cette conversation, nous nous rendîmes à Kommir. Je n’ai gardé qu’un souvenir assez vague de la route, tant était forte mon impatience de découvrir à quoi ressemblait vraiment ce temple que j’avais mille fois imaginé. Du reste, nous bavardions dans le minibus et j’accordais peu d’intérêt au paysage jusqu’à ce que nous soyons arrivés à proximité d’Esna : la route principale de Haute-Egypte qui relie le Caire à Assouan traverse une succession de palmeraies, de champs de canne à sucre, de coton et de villages dont les habitations étaient encore pour la plupart en terre à l’époque. Je m’étais déjà trouvée dans la région en 1974 pour le chantier de l’Institut français d’archéologie orientale du Caire, aux ermitages chrétiens d’Adaïma, ma première expérience de terrain comme pensionnaire de l’IFAO. Mais les restrictions de circulation consécutives à la guerre des Six Jours étaient alors extrêmement sévères. Ainsi, après de longues démarches, l’institut avait obtenu l’autorisation d’acheminer les membres de la mission, par le train jusqu’à la gare d’Edfou, puis dans la vieille Land Rover de l’institut jusqu’au site, à la limite des cultures et du désert. Seuls Serge Sauneron, le directeur, et l’intendant des chantiers qui accompagnait les camions de matériel, avaient reçu la permission d’effectuer la totalité du voyage par la route. Il n’avait donc pas été question de faire du tourisme, malgré la présence de Sauneron qui était, tout autant que moi, intéressé par le temple de Kommir. La réglementation s’était progressivement assouplie après la guerre du Kippour et le retour de la paix, mais elle restait encore suffisamment contraignante pour décourager toute velléité d’aller découvrir un site archéologique perdu dans un bourg, comme je pouvais supposer que l’était le temple de Kommir, même si la visite, programmée de longue date, avait été précédée d’une demande de permis de la sécurité et de l’armée. Un tel projet m’était donc sorti de l’esprit.
L’arrivée sur le chantier de fouilles, en plein cœur du village, se faisait par un labyrinthe de ruelles étroites et poussiéreuses qui débouchaient sur le côté du temple. Le niveau de circulation s’étant considérablement élevé au cours des siècles, comme dans la plupart des anciennes villes et bourgades de la vallée du Nil, les maisons contemporaines qui entouraient l’édifice dominaient maintenant ses ruines de plusieurs mètres. Seul le fond du temple était accessible. Les restes de toute la partie avant du bâtiment, cours et pylônes, étaient encore recouverts par les maisons voisines. Les vestiges dégagés se trouvaient un mètre en dessous du niveau de circulation environnant ; au sud comme à l’ouest, se dressaient les derniers pans de murs fissurés des habitations à un étage qui avaient été détruites en 1957 pour libérer une partie de la zone archéologique. Certaines pièces avaient été coupées en deux et vomissaient les derniers branchages de leurs planchers. Dans le sondage Ouest, apparaissaient le bas des murs, les dalles du sol, les fondations d’une partie du pronaos et l’angle Nord de la salle hypostyle. Divers blocs retrouvés durant la fouille avaient été rangés là en attendant d’être replacés dans leur situation d’origine.
C’est naturellement le sondage Est qui m’attirait et vers lequel nous nous sommes dirigés. Sur la totalité du mur arrière du monument, je découvris une vision que je n’aurais jamais osé imaginer : les soixante-six colonnes en parfait état du texte de deux grands hymnes consacrés, l’un à Anoukis, l’autre à Nephthys. Si l’on disposait de trop peu de recul pour apprécier l’ensemble qui se développait sur 11,30 m de long, la suite du mur extérieur du temple étant encore en partie recouverte par les gravats d’une maison en ruine qui le surplombait dangereusement, le spectacle n’en fut pas moins particulièrement émouvant pour moi.
Entre le dégagement du bâtiment et ma visite, le mur avait été ensablé pour éviter des remontées de sel qui l’auraient dégradé, puis redécouvert juste avant notre venue afin que je puisse voir le décor en creux. De petites poches de sable subsistaient çà et là, dans certains signes. Je commençai à regarder le texte attentivement, enlevant le sable quand il masquait un détail, afin de m’assurer de l’identité de chaque hiéroglyphe. Le bonheur que je ressentis à découvrir peu à peu cette longue inscription retrouvée dans un état de conservation presque parfait était sans doute visible, car, après quelques instants, Mohamed es-Saghir vint me trouver et me demanda :
– Cela vous intéresserait d’étudier ce texte ?
Je n’avais plus guère de salive quand je tentai d’articuler un : « Oui, bien sûr ! » qu’il dut entendre néanmoins, puisqu’il poursuivit :
– Je vous propose de publier ensemble un article. Je m’occuperai de la partie archéologique et vous pourriez prendre en charge l’édition des inscriptions.
– Rien ne pourrait me faire plus plaisir. Ce texte est incroyable. C’est la plus grande inscription relative à Anoukis connue ! Et elle est quasiment intacte.
Nous revînmes à deux reprises avec plusieurs collaborateurs égyptiens et un ami, photographe à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire, qui travaillait dans la région. Tandis que ce dernier procédait à la couverture photo des textes et reliefs, nous exécutâmes, Mohamed et moi, le relevé architectural de la partie dégagée du temple. Le chantier de fouilles représentait naturellement une attraction extraordinaire pour les habitants du village, fascinés par l’événement mais tout de même un peu inquiets à l’idée que de nouvelles habitations risquaient d’être menacées de réquisition pour permettre la suite des dégagements. Il régnait une atmosphère de fête. Pendant que j’effectuai une première copie du texte des grands hymnes, les gens du village posèrent mille questions sur la fouille. L’une d’elles m’a particulièrement touchée :
– Maabad è ? – « C’est le temple de qui ? »
Et je m’entends encore répondre, éliminant abusivement la deuxième patronne de ces lieux :
– Maabad Anuqet – « C’est un temple d’Anoukis. »
Je ne savais plus très bien à quelle époque je me trouvais, les Egyptiens d’aujourd’hui évoquant si bien pour nous leurs lointains ancêtres. C’est à moi qu’ils demandaient les clés de leur patrimoine ! Naturellement, une scène similaire aurait pu se produire dans n’importe quel village d’Europe. Mais là, peut-être en raison de la chaleur de mes interlocuteurs, elle prenait une dimension exceptionnelle.
Je n’ai gardé en mémoire que quelques images, indélébiles mais décousues, de ces visites, tant j’étais concentrée sur l’essentiel et tant je m’efforçais d’être à la hauteur d’une situation aussi providentielle. A chaque visite, le travail se déroulait facilement, dans la confiance et dans la bonne humeur. A la faveur d’un vœu exaucé par hasard, je découvrais la chaleur humaine d’une association authentique entre Egyptiens et Français. Je commençais à deviner la nature des difficultés que nous rencontrions parfois avec certains des inspecteurs affectés à nos missions et, malgré nos efforts de bonne volonté réciproques, l’inquiétude qu’ils manifestaient à notre égard. Il me restait un long chemin à parcourir avant de comprendre le dessous des cartes et de trouver la formule la plus juste, mais c’est à l’occasion de cette expérience généreuse que je pris la décision de chercher à monter en Egypte, dès que j’en aurais les moyens, un projet archéologique associant Français et Egyptiens sur un pied d’égalité, et s’efforçant de recréer le climat de confiance et d’estime réciproque que Mohamed es-Saghir m’avait offert à Kommir.
Je l’ai revu à plusieurs occasions, alors qu’il était devenu directeur général de l’ensemble des Antiquités pharaoniques d’Egypte. Malgré la position qu’il occupait alors, il n’était pas parvenu à obtenir l’expropriation des maisons qui masquent encore une partie du temple et le relogement consécutif de leurs habitants, soucieux qu’il était de dédommager correctement les villageois. Il nous a quittés, il y a quelques années déjà, après avoir découvert, dans la deuxième cour du temple de Louqsor, une cachette remplie de statues sublimes qui sont aujourd’hui les joyaux du musée voisin. Je garde le souvenir d’un homme aimable et tranquille, sans doute timide, malgré les hautes fonctions qu’il a été amené à exercer, et qui n’a quitté la région thébaine à laquelle il s’était tant attaché que contraint et forcé par une promotion qu’il a différée aussi longtemps qu’il l’a pu. C’est à son exemple que je dois d’avoir entrepris l’aventure qui m’a menée des rives de Thèbes à l’embouchure de la branche Pélusiaque, sur les Chemins d’Horus.
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