Premiers chapitres
Philippe Val

Traité de savoir-survivre par temps obscurs

Philippe Val est chroniqueur à France Inter, France Culture, RTL, LCI, Paris-Première. Il a refondé avec Cabu, le nouveau Charlie Hebdo, hebdomadaire dont il est aujourd'hui le rédacteur en chef.
Où, quand, comment, pourquoi…

ien ne me prédestinait à écrire ce livre, ni ma famille, qui nourrissait une indifférence teintée d’hostilité pour la « philosophie », qu’elle craignait comme la peste parce qu’elle en ignorait tout, ni mes études, que j’ai arrêtées net à dix-sept ans pour faire de la musique, des chansons et du théâtre. Je me souviens de mon père, alors que je tentais de lui faire partager mon enthousiasme pour Zola, l’écrivain de génie des Rougon-Macquart et mon héros de l’affaire Dreyfus.
J’avais quatorze ans. Il était, comme à l’accoutumée, plongé dans son journal, ce qui me donnait la pénible impression qu’il ne m’écoutait pas. Vieille histoire du dialogue de sourds entre père et fils. Dans un silence, il a levé les yeux et le jugement est tombé : « Tu finiras clochard comme ton Zola. » Il croyait bien faire. Il cherchait sans doute à me sauver de ce monde bizarre et inconsistant du commerce des idées. Il voulait que je fasse un métier sérieux, comme tous les pères de cette époque. Chaque note de musique qui s’échappait de ma chambre et chaque nouveau livre qui s’entassait sur mes étagères alourdissaient son inquiétude. Quelques années avant sa mort, j’allai lui rendre visite dans la province où il passait sa retraite, et j’ai vu sur son bureau un vieux bouquin de littérature française dont j’avais annoté les pages lorsque j’étais enfant. « Tiens, tu t’intéresses à ça ? » « Oui, me répondit-il. Je cherche à comprendre ce qui te passionnait. » Entre-temps, il était devenu vraiment sourd, et pourtant, on s’entendait mieux.
Non, rien ne me prédestinait à faire des livres et à scruter dans les replis de la musique les fuyantes raisons de la joie de vivre. Mais j’ai un autre souvenir, plus ancien, qui, j’en suis sûr, était un signe, puisqu’il est gravé dans ma mémoire. Peut-être s’agissait-il de la première intuition de ce livre. J’avais douze ans, et j’étais au collège de Juilly, chez les Oratoriens. Pour consolider notre foi, le collège organisait deux fois par an des périodes de trois jours de « retraite ». Les cours étaient remplacés par des messes, des débats théologiques, des prières et des prédications. C’était en novembre. Nous sortions de la chapelle après une messe grelottante et crépusculaire. Je me précipitai aux urinoirs pour soulager une vessie qui venait d’éprouver la réalité douloureuse de l’éternité. Nous venions d’entendre un torrentueux sermon sur le mystère de la Sainte Trinité. Nous étions deux dans les toilettes qui donnaient sur la cour où la tempête tordait les arbres, séparés pudiquement par trois alvéoles de faïence blanche. Dans l’enthousiasme du soulagement, soudain, je déclarai à mon condisciple : « Il dit n’importe quoi, le curé.
Ça ne tient pas debout. Décidément, je ne peux pas croire à cette histoire de Dieu ». Je tournai alors mon regard vers l’extérieur, pour puiser dans la réalité de quoi étayer mon raisonnement.
« Si Dieu existe, alors, il est tout. Il est le vent dans les arbres et les arbres eux-mêmes, les feuilles emportées, les nuages, les corbeaux, les pierres des murs, cette pissotière, la pisse, l’eau qui l’entraîne, la Volkswagen de la prof d’allemand garée devant la chapelle, la chapelle, toi, moi, le ciment, les étoiles, tout… » Mon camarade m’a juste dit, en se reboutonnant : « Ah bon ? » et il est sorti rejoindre les autres.
Je venais de découvrir l’athéisme. Mais j’ai mis longtemps à le comprendre. Ce lieu d’aisances m’a été ce que le chemin de Damas fut à saint Paul. La trivialité du réel demeure toujours pour moi une source d’enthousiasme, ou de rêve, ou de réflexion beaucoup plus riche que tous les idéalismes dont je crains, sur mon corps, les conséquences pénibles, comme m’était pénible la règle arbitraire de la vie au collège. Au contraire de saint Paul qui avait rencontré un Dieu qui est la cause de l’univers, j’ai rencontré l’univers qui est la « cause de lui-même », ce fameux « causa sui » pour lequel tant de livres ont été brûlés et tant de philosophes exilés, emprisonnés ou condamnés à mort. Et ce n’est pas fini…

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