Premiers chapitres
Karine Tuil
Interdit


Karine Tuil, née le 3 mai 1972 à Paris, est l’auteur chez Grasset de Tout sur mon frère (2003), Quand j’étais drôle (2005), Douce France (2007), La Domination (2008) et Six mois, six jours (septembre 2010).
Interdit est son deuxième roman, initialement publié chez Plon.

« Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? J’ai déjà à peine quelque chose en commun avec moi-même […]. »
Franz KAFKA (1883-1924, Journal).
« Les morts ne louent pas Dieu. »
Psaumes CXV, 17.

e m’appelle Saül Weissmann, mais ne vous fiez pas à mon nom qui n’est pas juif en dépit des apparences. J’ai été, pendant soixante-dix ans, un imposteur pour les autres et pour moi-même.
Hier encore, j’étais juif. Je vivais paisiblement dans mon studio de la rue des Rosiers, entouré de mes objets fétiches : mes livres, un vieux rocking-chair en cuir que j’avais chiné aux puces de Saint-Ouen, une photo dédicacée de Brigitte Bardot, un candélabre à sept branches, et ma collection de marionnettes, sans me douter que, le jour suivant, je ne serais plus juif. Je n’ai pas été excommunié, je ne me suis pas converti – non, je n’ai rien fait pour ne plus l’être.
J’ai été circoncis à ma naissance comme n’importe quel nouveau-né juif. J’ai été recensé pendant la guerre, puis déporté à Auschwitz en tant que juif. Et pourtant j’ai appris de la bouche d’un rabbin que je ne l’étais pas. Quand il me l’a annoncé, j’ai d’abord pensé qu’il se fiait à mon allure laïque – je n’ai pas de barbe, je ne porte pas de calotte sur la tête –, et je me suis justifié en invoquant mon hostilité au port de signes ostentatoires à cause de l’étoile jaune qu’on m’avait cousue sur ma veste et qui m’avait mené où l’on sait. C’est alors qu’il s’en est pris à ma mère – Dieu ait son âme – en affirmant qu’elle n’était pas juive et que, par voie de conséquence, je ne l’étais pas non plus. Vous imaginez ma stupeur et ma douleur – car je souffre –, en quelques minutes, ce rabbin avait fait basculer ma vie dans la plus affligeante banalité : je n’étais plus un élu de Dieu.
Ah ! je le revois avec son triste sourire de fin de prière, l’œil fatigué, le visage fermé comme un poing ! Une barbe rousse, longue et épaisse, recouvrait la partie inférieure de son visage, dissimulant ses lèvres et ses narines. Chaque parcelle de ses joues était envahie de poils souples. Il n’y avait pas un pore qui ne fût comblé. Et même de ses oreilles jaillissaient, telles de mauvaises herbes, quelques touffes de poils cuivrés. En revanche, la partie supérieure de son visage était totalement imberbe. Une terre infertile. Aucun cil ne se balançait au bout de ses paupières, ses sourcils semblaient avoir été épilés un par un à la pince ou arrachés à la cire. Pas un cheveu ne prenait racine sur son crâne aussi lisse et pâle qu’un os. Mais ce sont ses yeux qui me troublèrent le plus : des yeux globuleux d’un bleu nuit, vif et profond, débordant de foi et de confiance ; les miens ne reflètent que des doutes : que pouvaient-ils avoir en commun lorsqu’ils se sont croisés ? Je ne lui renvoyais que l’image d’un vieil homme au visage chiffonné ; pourtant, lorsque je contemple mon reflet dans le miroir, je constate – avec jubilation – que mes pommettes sont restées saillantes. Ma chevelure n’a rien perdu de sa vigueur. C’est à peine si quelques éclats d’argent trahissent mon âge. Aux commissures de ma bouche, deux fossettes rappellent que je sais encore sourire. Mes lèvres ne se sont pas affinées, ma langue est celle d’un nourrisson à l’affût de nouvelles saveurs. Seules mes dents – toutes fausses – témoignent du processus de sénescence qui s’est enclenché à mon insu. Oui, je suis vieux, inutile d’éviter ce mot qui fait si peur à ceux qui ne le portent pas sur le visage comme une insulte.
J’ai senti le regard du rabbin sur mon corps las. Il s’est approché de moi – je le dépassais de trois têtes – et m’a tendu une main moite en se contorsionnant pour éviter le regard de celle qui n’était alors que ma compagne. Elle s’appelle Simone Dubuisson et elle est juive en dépit des apparences. J’avais fait sa connaissance trois mois auparavant lors d’une sortie en forêt organisée par les Randonneurs juifs de France. Nous étions une vingtaine (dix-sept femmes et trois hommes) – juifs de bonne compagnie, célibataires et âgés de plus de quarante ans –, désireux de rencontrer l’âme sœur juive. Nous avions sillonné la forêt de Fontainebleau, en rangs serrés, guidés par notre instinct grégaire, heureux d’être ensemble de notre plein gré. Moi, j’étais resté près de Simone durant tout le trajet. Je l’avais tout de suite remarquée : c’était la plus jeune, à peine quarante-trois ans, petite (1,50 mètre bien tassé), des cheveux bruns dehors et blancs dedans, des yeux délavés et un sourire à tomber par terre avec des dents dont on dit qu’elles portent chance à ceux qui les possèdent encore. Mais elle se distinguait surtout par la forme busquée de son nez : Simone était la seule rescapée d’une dictature de la beauté orchestrée par des chirurgiens esthétiques qui participaient, à coups de bistouri, à la révolution juive. Les temps avaient changé. Les juifs confiaient leurs déviances aux psychanalystes et les déviations de leur cloison nasale aux chirurgiens.
Simone ne plaisait plus aux hommes : elle n’avait pas le bon profil. Pourtant, dès que je l’ai vue, j’ai su que c’était elle, pas la femme de ma vie, il n’en restait rien, mais celle qui m’accompagnerait jusqu’à la mort. A soixante-dix ans, il faut considérer l’amour comme une unité de soins palliatifs. Elle m’avait raconté sa vie et avoué ses ambitions qui se limitaient en deux mots : se marier. Sa franchise m’avait séduit. Les seize autres participantes cherchaient des champignons comestibles en espérant trouver un mari. Simone m’avait demandé si j’étais juif et j’avais dit « oui », spontanément – comment aurais-je pu en douter ? –, elle avait lâché un soupir de soulagement avant de poser ses lèvres sur mon front comme on appose un label « origine contrôlée » sur un animal. Ainsi rassurée, Simone ne me quitta plus. Quelques semaines plus tard, elle organisa une rencontre avec un rabbin parisien en vue de notre mariage. Pourquoi m’y serais-je opposé ? Elle portait ses quarante-trois ans sans faux pli ni vice caché – non, chez elle, les vices de forme étaient apparents, ce qui limitait les contestations ultérieures – et, surtout, elle faisait preuve de la même prévenance qu’une infirmière : « As-tu pris ta température, tes médicaments contre le diabète, l’hypertension ? Es-tu allé de corps ? Mange ta soupe ! Couvre-toi, tu vas prendre froid ! Agrippe-toi à la rampe en descendant ! » ; c’était essentiel car, si je me fiais aux statistiques, j’avais plus de chances de me casser le col du fémur que de lui faire un enfant.
Mais je m’éloigne de mon sujet, je perds un peu la tête quand je parle de Simone. C’est elle qui a insisté pour que nous nous mariions religieusement ; je m’y opposais : Dieu n’était pas venu à Auschwitz, pourquoi aurait-il assisté à mon mariage ? Simone s’obstinait. Elle s’imaginait dans une robe blanche incrustée de perles et de strass au bras de son père. Lentement, le visage recouvert d’un voile de tulle, elle s’avançait vers l’autel sous le regard soulagé de Dieu et des siens. Ah ! Simone rêvait ! D’une belle cérémonie religieuse bercée par les bénédictions du rabbin. D’une grande fête avec traiteur et orchestre. C’était indécent de manger, de boire, de danser et de rire alors que des millions de morts nous épiaient. Simone s’en fichait. Simone voulait vivre : « Tu as déjà un pied dans la tombe », me dit-elle avec acrimonie lorsque je lui fis part de ma réserve. Je le savais : il y était depuis cinquante ans. En m’épousant, Simone devrait honorer un mort et un vivant, me respecter moi et ma mémoire, prier pour que je vive et pour que mon âme repose en paix. Chaque mois, je récite le kaddish pour la partie de moi-même qui est morte à Auschwitz. Simone m’écoute par respect pour la mémoire des morts : c’est une spécialiste des rites funéraires, son père possède une entreprise de pompes funèbres ; elle est merveilleuse, je vous l’ai dit. Et elle m’a réservé sa virginité, elle a su la préserver – oh ! sans effort !, Simone est laide ; je le dis sans la moindre amertume. Son corps est un amas graisseux criblé de cellulite. Sa peau, aussi rugueuse qu’un tronc d’arbre, exhale l’odeur d’une chambre qui n’a pas été aérée depuis des semaines. De longues varices serpentent ses jambes comme une vermine grouillante. Ses seins, qu’aucun soutien-gorge ne peut plus soutenir, s’entrechoquent au niveau de son nombril. Et plus haut, s’étiole son visage fané sur lequel mes yeux se posent avec effroi. Sa bouche ressemble à la fente d’une boîte aux lettres avec ses contours tranchants et son aspect métallique ; plus d’une fois, ma langue s’y est blessée ; ses yeux – deux olives juteuses – dégoulinent de concupiscence et de pudeur mêlées ; son nez, enfin, petite masse informe, n’a jamais connu le parfum enivrant des corps, condamné à ne humer que des plats cuisinés.
Aucun homme ne voulait de Simone. Simone était prête à accepter n’importe quel homme. Pourvu qu’il soit juif. Et moi, si j’en croyais le rabbin, je ne l’étais pas. J’avais pourtant mis toutes les chances de mon côté. Pour l’occasion, j’avais revêtu mon costume de scène (qui m’avait coûté la coquette somme de quatre-vingts dollars dans les années 70) et un béret noir en laine que j’avais acheté la veille aux Puces de Montreuil pour seulement quinze francs. Simone s’était drapée dans une robe en satin pourpre qui ne laissait entrevoir ni ses jambes ni ses bras. Elle avait tressé ses longs cheveux crépus et avait noué par-dessus un fichu noir qui accentuait la sévérité de ses traits. Mais le rabbin était pressé : un mariage ou une bar-mitsva à célébrer, un divorce à prononcer, un office à organiser – Dieu et les hommes ne lui laissaient aucun répit. Sans nous adresser la parole, il nous fit entrer dans son bureau, une pièce exiguë sans fenêtre sur l’extérieur dont le mobilier se limitait à une table en bois, trois chaises en plastique bon marché et une lampe halogène. Que savait-il du chant des oiseaux, de la lumière du jour, des rires des enfants, claquemuré dans ce lieu surchauffé et austère ? Des plaques de peinture se décollaient des murs rongés par l’humidité sur lesquels avaient été accrochés des portraits de rabbins. Simone paraissait intimidée. Elle n’osait pas bouger ni même lever les yeux, prostrée dans une attitude de soumission qui me rendit perplexe : épaules rentrées vers l’intérieur, dos voûté, bras croisés. Ainsi repliée sur elle-même, elle ressemblait à un mollusque qu’un pied malveillant s’apprête à écraser. Avait-elle pressenti la suite des événements ? Se doutait-elle que le rabbin lui annoncerait la terrible nouvelle qui plongerait son corps dans un deuil éternel ? Simone subodorait le pire car sinon comment expliquer les tremblements qui agitaient ses mains et le rictus crispé qui déformait sa bouche. Je pris ses doigts entre les miens et les caressai avec la pulpe de mon majeur. J’eus à peine effleuré sa peau brûlante que le rabbin me lança un regard réprobateur. Les signes extérieurs de tendresse n’étaient pas autorisés dans l’enceinte de la synagogue. Les hommes à gauche, les femmes à droite, et l’on ne se regarde pas, c’est un ordre ! Séparons-les. Prions ! Prions ! Que les femmes se taisent ! Que les hommes se courbent ! Que les yeux se baissent ! Et que crève le désir. Toucher Simone, c’était comme goûter un aliment interdit. Je lâchai sa main ; Simone ne broncha pas, elle se recroquevilla davantage sur elle-même. Le rabbin s’adressa à moi sur un ton mièvre et doucereux : c’est ainsi qu’on apostrophe les vieux. Il insista sur les devoirs de chacun des époux et me questionna longuement sur la sincérité de mon désir d’acquérir Simone – était-elle donc si laide pour qu’il me harcelât de la sorte ? – avant de m’offrir différents guides à l’usage des jeunes mariés. Puis il me demanda quelle avait été ma profession. Je répondis « avocat », sans préciser que je n’avais défendu que moi-même ; je n’osai pas mentionner que j’étais aussi marionnettiste, à cause des préjugés. Il plissa ses yeux et grinça des dents. Sous ses paupières décillées, je discernais à peine ses pupilles. D’un brusque mouvement du bassin, il se tourna vers Simone.
— Je suppose que vous ne travaillez pas…
— Non, acquiesça-t-elle, alors que la recherche d’un mari est un travail à temps plein. Avant de me rencontrer, Simone y consacrait trente-neuf heures par semaine sans compter les week-ends et jours fériés. Et s’il y avait un jour où elle ne chômait pas, c’était bien le shabbat. Chaque vendredi soir et samedi matin, Simone se rendait à la synagogue dans l’espoir de croiser le regard d’un homme. Elle arrivait la première, avant le début de l’office, prenait place au premier rang, puis attendait que tous les hommes fussent assis. Le visage dissimulé derrière un livre de prières, elle sélectionnait à sa guise d’éventuels prétendants. Celui-là portait son châle de prière avec élégance et priait avec ferveur : il ferait un bon mari ; cet autre souriait aux enfants : il ferait un bon père. A l’issue de l’office, Simone communiquait ses choix au rabbin. Ce dernier organisait une rencontre qui se soldait toujours par un échec. Le vendredi suivant, Simone n’avait pas d’autre choix que de retourner à la synagogue. Ce rituel presque religieux se déroula ainsi pendant des années jusqu’au jour où un rideau sépara l’espace réservé aux hommes de celui qui était occupé par les femmes. Ainsi en avaient décidé les hommes qui se sentaient agressés pendant leurs prières par les regards poudrés et les bouches peintes en rouge. Débauche de couleurs et d’odeurs. Et les rires des femmes, leurs murmures, les effluves de leur parfum capiteux : interdits. L’une d’elles osait-elle repousser de sa main l’un des pans du rideau qu’aussitôt un homme fronçait les sourcils. Telle une petite fille prise en faute, elle réajustait la toile et écarquillait les yeux pour tenter d’entrapercevoir les rouleaux sacrés à travers la maille épaisse du tissu. « Silence ! » s’écriaient les hommes. « Amen » chuchotaient les femmes.

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