Premiers chapitres
Karine Tuil
SIX MOIS, SIX JOURS


Née à Paris en 1972, Karine Tuil est l’auteur de huit romans parmi lesquels Tout sur mon frère (2003), Quand j’étais drôle (005), Douce France (2007) et La Domination (2008), tous publiés chez Grasset.

e corps avait été retrouvé dans la neige à quelques kilomètres de l’usine. Au sol, on discernait des traces profondes comme les abattures d’un animal. La nature semblait figée dans la glace ; le temps, objet d’un effacement temporaire. Quand reprendrait-il son cours criminel ? Au loin se dressaient les montagnes azurescentes, témoins silencieux du drame qui se déroulait là, au cœur d’un paysage lissé par le froid et la barbarie humaine. Mais restait-il encore des hommes ? Combien de mois s’étaient écoulés ? Six mois, six jours – le temps qu’exigeait la destruction d’un monde.



… les faits, rien que les faits, vous me demandez, et de façon méthodique, sans oubli de ma part, vous avez été très officielle là-dessus, je vous ai dit je me souviens je me souviens, je n’ai rien eu d’autre à faire pendant toutes ces années passées à les seconder/servir/protéger, bonjour madame, bonjour monsieur, à s’en rendre malade, mais je ne suis pas ici pour parler de moi, j’ai œuvré pour la famille Kant pendant plus de quarante ans, j’ai été fidèle, un homme de l’ombre ; si je n’avais pas été aux relations particulières en qualité de conseiller, je serais assassin peut-être ou diplomate, j’ai le goût du secret, je suis discret, effacé, incolore disent certains, et cela m’est bien égal, à mon âge, on ne quête plus l’approbation sociale et il y a longtemps qu’on est brouillé avec soi-même.

Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Qui vous envoie ? Approchez… De l’iris, de l’ambre, de légères notes de tubercule et… non, pas trop près, l’intimité me répugne, un acte brutal, à la rigueur, quelque chose de violent et de rapide comme une décharge de chevrotine mais pas de baisers, de caresses, toutes ces niaiseries affectueuses que la psychologie occidentale nous a imposées comme condition préalable au bonheur – le bonheur, je m’en tape… Pardonnez-moi, je ne suis plus l’animal social que j’ai été autrefois. Depuis quelques mois, je manque d’exercice… Enfin… nous sommes en France, dans la suite d’un petit hôtel parisien au charme discret… je peux y mettre les formes. Asseyez-vous, ne restez pas comme ça, debout, les bras en croix. Que voulez-vous savoir ? Je m’appelle Karl Fritz, je suis allemand, j’ai soixante-dix-huit ans mais j’en ai moins sans prétention au premier coup d’œil, je n’ai ni femme ni chien ni enfants, ma mère s’est éteinte du côté de Berlin, mon père s’est supprimé en 45 aux fins de justification, je ne suis pas possessif et je le dis avec terreur : je n’ai jamais aimé personne. Ah, si, j’ai aimé les mots ! Plus que les hommes… les langues surtout, que je parle par quatre ou cinq selon l’humeur… C’est une passion que je tiens de mon père. L’alcool aussi – il fallait bien qu’il me léguât quelque chose…

Quoi d’autre… J’ai fait mes études de droit à l’Université de Bâle avant de pratiquer des fonctions alimentaires comme vendeur de parapluies sur Alexanderplatz, guide au Kunstgewerbemuseum, j’ai même traduit Giono il y a des années mais c’était une erreur de jeunesse, puis j’ai rencontré Philipp Kant, dans les années 60, à Marrakech, et c’en était fini de ma carrière littéraire. Kant dirigeait alors la société BATKA, une entreprise spécialisée dans la fabrication de piles et d’accumulateurs électriques, et venait de sauver de la faillite l’entreprise K&S, premier constructeur automobile allemand, dont la famille était actionnaire depuis les années 20. J’étais sur place pour conseiller un industriel français qui aimait beaucoup les enfants. Il avait échangé sa présence contre la somme de 4 000 deutsche Marks et un garçon de moins de quinze ans. Cela vous choque ? Oh, j’en ai vu d’autres pendant toutes ces années au service des Kant ! Croyez-moi, les Allemands aussi ont du savoir-faire…

Kant, à Marrakech, je l’ai détesté sans préliminaires. Je l’ai haï parce qu’il était la première puissance d’Allemagne, entouré de femmes poudrées qui laissaient dans leur sillon des parfums de musc blanc à vous brûler la tête. Je l’ai haï de ne pas être lui. L’argent, les femmes, le pouvoir, la renommée – il les avait, et dans l’ordre, un chauffe-la-couche, comme son père, Günther qui, dans les années 20, n’avait pas su refuser une deuxième offre de corruption conjugale avec celle qui le quitterait pour l’exécuteur des basses œuvres, Notre Docteur… cela ne vous dit rien ? Vous êtes trop jeune ! Quel âge avez-vous ? Vous n’avez pas connu la guerre – tant pis pour vous !

A notre retour en Allemagne, Kant m’avait contacté. Il recherchait un homme de confiance qui défendrait les intérêts de la famille, oh les affaires, bien sûr, mais ils étaient nombreux ces avocats, conseillers – les meilleurs d’Allemagne –, qui constituaient sa garde rapprochée ; qui protégerait sa sphère intime surtout… Que je fusse diplômé, polyglotte, âgé d’une trentaine d’années, était sans importance. Mon profil l’avait séduit pour une seule raison : j’étais célibataire et veillais à le rester – quitte à rater sa vie, autant le faire seul. Mes fonctions : professionnelles, uniquement. Reproductives, j’y avais renoncé, sciemment, d’un coup d’un seul, dès l’âge bête. Vous me trouvez cynique ? Je le suis. Et infréquentable aussi, mais personne ne vous demande de vivre avec moi. D’ailleurs, vous ne le supporteriez pas : je suis insomniaque, j’ai l’obsession de l’ordre et de la propreté, je ne peux pas me réveiller au côté de quelqu’un – ou alors d’un mort, cela m’est arrivé une fois pendant la guerre, c’était une sensation étrange, comme de pénétrer dans un abattoir. Une vie au service des Kant, faites ceci, faites cela, j’avais mes appartements privés dans la grande demeure familiale, trois pièces spacieuses avec un papier peint en tissu beige, du beau, pas comme chez moi, à Berlin… mon propriétaire attend qu’je crève pour libérer l’appartement, il le veut pour sa fille, c’est ce qu’il a dit ; en ruines, je le lui rendrai, vitres éclatées, papiers peints arrachés, parquet défoncé et j’y mettrai le feu pour conclure. J’CRÈVERAI PAS ! Je l’ai dit à sa femme, à mes voisines, je l’ai répété au gardien et à mon psychiatre, J’CRÈVERAI PAS ! Je ne suis pas un libérateur, je n’ai pas d’exploits à mon actif, pas de croix de guerre à épingler sur le revers de ma veste… Oh, je n’ai pas été un nazi non plus – j’étais trop petit. On recrutait dans mon village pour intégrer la Verfügungstruppe, une armée de réserve, on faisait quatre ans au lieu de deux au service militaire classique mais on avait l’assurance d’obtenir un poste de fonctionnaire – ça faisait rêver mon père qui m’avait contraint à me présenter. J’avais passé les tests de sélection et été recalé : « trop petit » avait dit l’instructeur, 1,65 m, le menton relevé, je tenais ça de mon père et c’était bien fait pour moi – j’ai la haine des uniformes, les vareuses en drap vert à deux poches de poitrine à plis Watteau, fermant par six boutons avec passepoil blanc sur le devant, pattes d’épaule cousues à l’emmanchure, manches à parements, doublure intérieure en tissu vert ; ça ne séduit que les cons. Et vous ? Vous avez l’âge des broches à têtes de mort portées sur des blousons en jean déchiré, vous avez deux étoiles au ski que vous arborez fièrement à votre anorak rose fuchsia… Quels risques avez-vous pris ? Quels choix avez-vous faits ? Votre C.V. précise que vous préparez une thèse sur Martin Heidegger et Hannah Arendt. La corruption érotique, ça vous excite ? Ah, vous avez écrit deux romans ? Vous prétendez être écrivain mais je n’ai rien lu de vous… Où sont vos livres ? Malaparte, Joyce, Céline… Des pans entiers dans la tête. Mais vous… Vous avez accepté de rédiger mes mémoires parce que vous ne gagnez rien – vos livres se vendent mal. Vous votez à gauche, votre compte est débiteur, vous crachez sur la mondialisation, le capitalisme, le patronat, le libéralisme, vous prônez l’ouverture des frontières, vous militez au sein d’une association humanitaire pour vous endormir la conscience blanchie par vos crachats. Vous appartenez au camp des juges, des défenseurs de la morale – vous n’épargnez personne. Le code pénal, la Bible, sont vos livres de chevet, vous défendez la veuve et l’orphelin, vous aimez l’étranger et le faites bruyamment savoir. Le nationalisme vous fait horreur – vous êtes une démocrate, une libertaire. Vous défendez la démocratie, cherchez à l’imposer, fût-ce par la force. Précisons : vous êtes une pacifiste, une humaniste, la détresse des autres vous console de la vôtre. Parlons-en, vous êtes incollable sur la chronologie de la Deuxième Guerre mondiale, vous connaissez les dates, les faits, quelle élève ! Ah Staline ! Répétez après moi : « Je sais combien la nation allemande aime son Führer ; en conséquence, je voudrais boire à sa santé. » Buvons ensemble ! Incollable, oui, vous avez tout lu dans votre chambre miteuse, vous avez lu avec effroi mais vous poussez un cri quand une guêpe bourdonne au-dessus de votre tête – vous appartenez à la communauté des héritiers aux mains propres. Vous me détestez ? Tant mieux, vous écrirez enfin quelque chose de valable.

Où en étais-je ? Les Kant… ce sont eux qui vous intéressent… ce sont eux qui font vendre… Leur fortune… leur puissance… leur légendaire discrétion… pas un scandale, pas une photo… On n’exhibe rien. Ni son argent. Ni son cul. La saga Kant… ça fait rêver dans les loges de concierge et au-delà, ça sent le soufre, l’argent frais, le sang coagulé, les cendres, ça sent le sexe, les chemises amidonnées, les chambres closes, les parfums capiteux, ça sent la mort… et moi, moi, moi au milieu d’eux dans la grande demeure familiale de Bad Homburg, près de Francfort, une belle bâtisse de vingt pièces plantée au milieu d’un parc de vingt hectares. Vous voulez voir des photos ? Aidez-moi à me lever. Où sont-elles ? Dans le premier tiroir de la commode, là, oui derrière mes pilules, donnez-les-moi. Quoi, encore ? Ne me regardez pas comme ça, avec cette distance respectueuse, je ne suis pas votre professeur, je ne veux pas être votre père, votre compassion me dégoûte, vous êtes austère, récalcitrante… je vous le dis d’emblée, vous n’avez aucune chance avec moi : la seule qualité que je recherche chez une femme, c’est sa disponibilité sexuelle. Soyez adulte, nous sommes ici pour écrire un livre, un livre et rien d’autre, une association de malfaiteurs, en somme, orchestrée par un éditeur français – quel professionnel allemand oserait prendre une initiative aussi risquée ? On survit comme on peut… Combien y aura-t-il de rendez-vous ? Cinq, six… Nous avons moins d’une semaine… Puis nous ne nous reverrons plus, c’est peu et c’est bien assez. Nous avons cette chambre confortable à notre disposition, je parle, vous enregistrez, notez, nous aurons éventuellement une aventure qui durera quelques heures, rien de plus, et nous laissera aussi insatisfaits que nous l’étions avant. Et maintenant, donnez-moi ça, les Kant, vous les avez déjà vus ? Je n’ai apporté que quelques photos, j’en possède tellement, chez moi… je pourrai les intégrer à mon livre, à la demande de l’éditeur, mais je veux qu’il y ait des photos de moi, une dizaine, à tous âges, vous ne le croiriez pas, enfant j’étais très beau, un bébé rond et rose comme une poupée russe, vous voulez voir ? Là, c’est moi, à dix ans, rachitique, obsédé par mon poids, la tentation de la disparition, une inclination à l’effacement, oui j’avais les cheveux bruns, coupés très court, mon père me les rasait à la lame, ah ! la peur d’être égorgé ! il buvait trop… et là, approchez, la petite trentaine, droit comme un i, engoncé dans mon costume étriqué, on dirait un capitaine d’infanterie, l’année où j’ai rencontré Philipp Kant, maigre à faire peur, je mange rarement et de petites quantités, oh le visage creusé, le nez un peu trop long, la bouche lippue, et mes yeux, verts ou bleus selon l’humeur, gris en phase mélancolique, oui, les cheveux, j’en avais encore beaucoup à l’époque, ça n’a pas duré, à vivre avec les Kant, je me suis rendu malade et voilà où j’en suis, à près de quatre-vingts ans, encore plus frêle, une tige, un souffle et pff…

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