Karine Tuil
La domination
Karine Tuil est l'auteur chez Grasset de Tout sur mon
frère (2003), Quand j'étais drôle
(2005) et Douce France (2007).
on imprévisibilité
d'abord, et l'angoisse qu'elle générait chez ses interlocuteurs.
Une humeur elliptique. Un moral soumis aux turbulences. Jamais tel
qu'il était apparu la dernière fois. La veille : affable,
presque chaleureux, souriant, avec ce qu'il fallait de décontraction,
vous accueillant comme s'il n'attendait que vous ; et drôle,
spirituel - l'humour, chez lui, était une deuxième
langue. Un homme charismatique, inventif, doué pour les relations
humaines, doué avec les femmes, doué en tout, un médecin
capable de rester une heure au chevet d'un patient en phase terminale
: " Est-ce que je vous ai dit que vous aviez une mine splendide
? " Rassurant, il savait l'être. Mais parfois non, pas
l'esprit à ça. Trop soucieux. Lui qui s'intéressait
à vous spontanément, sans se forcer, qui riait avec
vous, déjouant les pièges de la familiarité,
apparaissait flanqué d'un masque grimaçant - il n'avait
pas le temps, il était fatigué, trop de travail, le
surmenage - et vous en étiez là, désuvré,
ne sachant s'il s'agissait d'une crise passagère, d'une volte-face
définitive, vous en étiez là à tenter
de comprendre l'inexplicable, retrouver la complicité des
débuts et je vous parle de mon père, de quelqu'un
que j'étais censée connaître, auquel j'aurais
dû m'habituer avec le temps. Et non, je ne le connaissais
pas. Quand la mécanique bien huilée de son esprit
s'enrayait, je ne le connaissais plus. Dans ces cas-là, il
fallait attendre. Le cur était en surchauffe. Un homme
est à peine assez résistant pour vivre une vie, comment
mon père, sexagénaire infatigable mais anxieux, pouvait-il
en assumer deux, en rythme ?
Ses zones d'ombre ensuite - ce que vous deviniez derrière
l'apparence lumineuse, ce qu'il vous fallait découvrir en
épiant, questionnant, l'homme qu'il était réellement
et non pas celui qu'il désirait paraître, l'être
faillible avec ses perversions - qu'il cachait, ses désirs
- qu'il réprouvait -, ses emportements - qu'il contrôlait
-, ses fêlures - et quelles fêlures ! -, ses pulsions
qui s'opposaient à son exceptionnelle probité. Eh
oui, venons-y, puisque vous me demandez de vous parler de lui. De
son intégrité morale. De son sens du devoir et de
la loyauté. De ses préoccupations déontologiques
- toutes ces prétentions humaines devenues caduques sitôt
qu'il avait franchi le seuil de sa maison. Professionnellement irréprochable.
Ancien chef du service d'urologie dans un grand hôpital parisien,
pionnier de la médecine humanitaire, conseiller à
l'ordre des Médecins - il jugeait ses semblables ! - eh bien,
c'est lui, le champion de la morale, le bon père de famille,
le médecin respecté, lui qui refusait de faire payer
ses patients les plus démunis, réglait toujours la
note au restaurant, partait plusieurs fois par an en mission humanitaire
à Groznyï, Gaza ou Mogadiscio, c'est lui qui, un matin
d'octobre 1992, fit cohabiter sous le même toit sa famille
légitime - ma mère, mon frère, ma sur
et moi - et l'autre, famille que l'amour clandestin avait greffée,
composée d'une jeune Russe de vingt-deux ans et de l'enfant
qu'il avait eu avec elle.
Avec un père pareil, vous comprenez que la morale est une
affaire personnelle et que chacun est libre d'en donner la lecture
qu'il souhaite. Interprétation souple lorsqu'il s'agissait
de lui et littérale pour les autres. Que mon frère
- qui avait treize ans à l'époque des faits - passât
la nuit chez sa petite amie relevait du scandale mais qu'il installât
sa jeune maîtresse et son enfant dans notre maison ne heurtait
pas sa conscience. Félix Faure retrouvé mort dans
le lit de sa maîtresse - ça le choquait. Bill Clinton
réglant les grandes questions internationales pendant qu'une
stagiaire rémunérée par la Maison Blanche lui
faisait une fellation - ça l'affligeait. Il était
pareil à ces sénateurs américains ultraconservateurs
dénonçant publiquement des comportements qu'ils n'hésitaient
pas à adopter en privé. Les circonstances atténuantes,
il les accordait avec parcimonie. Le jour de l'enterrement de François
Mitterrand, devant son téléviseur, il avait lâché
ces mots : " tout cela était finalement très
digne ", sur un ton qui trahissait toutes les certitudes bourgeoises
dont il avait tenté en vain d'imprégner nos esprits
rétifs. Qu'est-ce qui était digne ? La cérémonie
funèbre, l'officialisation médiatique d'une double
vie dont seuls quelques initiés étaient informés,
les visages pâles des deux femmes aimantes qui s'étaient
partagé les faveurs d'un homme ou fallait-il traquer plus
loin la dignité, derrière le courage d'un chef d'Etat
affaibli par la maladie, qui avait choisi, mais un peu tard, d'assumer
deux vies (et peut-être même trois ou quatre), concomitamment
? Et il allait nous faire rejouer cela à sa mort ? Il anticipait
le moment des adieux dans l'espoir de trouver une solution à
la débâcle qu'était sa vie privée, dans
l'intention aussi d'apaiser sa conscience : les conséquences
juridiques de l'existence d'un enfant adultérin, il pouvait
les prévoir ; pas les répercussions morales sur ses
proches. Et c'est là qu'il prenait toute la mesure de sa
faiblesse : cette morale qu'il avait distillée à tous
de son vivant lui serait renvoyée poste restante.
Les ambivalences humaines, nos obsessions et nos vices - les fautes
que nous assumons et celles de nos pères dont nous payons
le lourd tribut jusqu'à la cinquième génération,
nos péchés d'orgueil, toutes les trahisons qui font
de nos vies le théâtre de nos excès -, j'en
ai fait des livres, mais la réalité est plus ambitieuse
que la fiction. Nous pouvons bien la travestir, la corseter en entre-tissant
les fils du mensonge social - serrez, serrez fort -, nous pouvons
essayer de la rendre décente, elle se déshabille toujours
pour nous montrer sa vérité. La vérité
d'un homme qui condamnait les violations des libertés individuelles,
les adultères nés dans les salles de garde, le non-respect
de la parole donnée mais n'hésita pas à imposer
aux siens ses penchants polygames.
A partir de quand ai-je compris qu'il faudrait que j'écrive
notre histoire ? Quand mon père a installé cette femme
chez nous avec l'enfant, je venais d'avoir dix ans ; à sa
mort, il y a cinq mois, ou le jour où je vous ai rencontré
pour la première fois, quelques semaines après sa
disparition, dans le bar d'un hôtel où vous m'aviez
donné rendez-vous ? J'étais sous contrat avec un autre
éditeur, j'avais publié deux romans lorsque vous m'avez
appelée un mercredi, en fin d'après-midi. C'était
bien le grand mandarin des lettres françaises, celui qui,
à soixante-huit ans, à quelques mois du retranchement
social, restait encore l'éditeur le plus redouté,
c'était bien cet homme-là qui me présentait
ses condoléances, me répétait suavement au
bout du fil J'aime votre travail, j'aime votre univers, quel talent
!, cet homme-là qui s'adressait à moi, jeune romancière
de vingt-six ans, dont le dernier livre s'était vendu à
764 exemplaires, oui, j'aime vos romans, aviez-vous dit alors que
vous ne vouliez que ce livre sur mon père. Cour assidue (Kafka
doit se retourner dans sa tombe en apprenant votre existence), rachat
de contrat (Je rajoute un zéro pour vous accorder un peu
d'inspiration), harcèlement (Quand allez-vous enfin vous
décider à écrire Le livre de mon père
?). Ce texte, j'avais envie de l'écrire à chaque fois
que mon père m'appelait " mon écrivain "
comme si du fruit de sa création était né un
autre personnage, masculin celui-là, circoncis par la langue.
Pas de sang. Pas de scalpel. Pas de cris : l'alliance idéale.
Il désirait un fils. Il avait nommé ce fils fantasmé,
Adam - le premier homme ! Ma mère avait refusé de
connaître le sexe de l'enfant à l'échographie
; la science anticipait déjà les désillusions
des mâles juifs ! Imaginez sa déception en apprenant
que sa femme avait donné naissance à une fille...
Absent à l'accouchement ! Absent à la naissance !
Et dans quel lit déjà... Avec quelle femme... Sous
quel prétexte... Et enfin, un jour plus tard, bouquet d'allergènes
à la main, l'entrée dans la petite chambre de la maternité
pour voir l'enfant, sourire crispé aux lèvres, Oh
! Comme elle me ressemble ! Réaction narcissique qui n'incluait
pas l'attachement. Rien n'apaisa ma première colère
: celle de ne pas avoir été désirée,
celle de ne pas avoir été un fils. C'est pourquoi
les mots entrent en résistance lorsque j'essaye d'écrire
à la première personne, au féminin, je me sens
étrangère à la féminité, j'ai
une identité équivoque. Je prononce ces phrases sans
savoir que c'est exactement ce qui va vous séduire. Je vous
plais, je vois bien que je vous plais, et sans artifices. Avec vous,
comme avec mon père, nous entrons dans un rapport de force
en liant connaissance et c'est un conflit ouvert dont la charge
érotique n'échappe à personne.
Vous dites : Votre père est mort, vous êtes libre
d'écrire sur lui et vous devez le faire. Mais je ne suis
pas libre, je me sens liée à sa mémoire, je
porte son nom et son testament ne stipule aucun devoir. La plupart
des notices nécrologiques évoquaient son courage politique,
son engagement humanitaire mais sur sa duplicité, sa complaisance,
ses obsessions : rien. Sur sa face obscure : rien. Vous me demandez
de tout dire, de raconter sa double vie - et dans quel but ? Vendre
des livres. Vous souhaitez que je donne des explications rationnelles
à sa mort, que j'apporte des réponses à la
question qui a suscité l'agitation de ceux qui savaient :
pourquoi a-t-il fait ça ? Comment un tel homme a-t-il pu
faire une chose pareille ? L'obscénité du scandale.
Vous voulez quoi ? Une enquête policière avec reconstitution
? Un thriller métaphysique ? Une comédie sentimentale
avec fin tragique ? Non, répliquez-vous, j'attends autre
chose, un portrait littéraire, de l'ambiguïté,
de l'ironie, de l'humour, renoncez à être l'élève
appliquée - écrivez !
Vous voulez une histoire qui mettrait en scène les miens
: mes parents, mon frère et ma sur, mon grand-père,
mes demi-frères mais aussi tous ces personnages publics qui
gravi-taient dans l'univers proche de mon père, ces femmes
adultères, ces politiciens sans ambi-tion, ces demi-intellectuels,
toute cette clique sans laquelle il n'aurait pas pu faire de sa
vie un roman tragi-comique - c'est ce roman d'un ange déchu
que vous me demandez d'écrire ? Je ne suis pas sûre
d'en être capable, d'en avoir l'étoffe, le souffle,
ni l'envie, je crains la réac-tion de mes proches, des critiques
et plus que tout, la vôtre.
Longtemps, j'ai pensé que le jour où je parviendrais
à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement
d'écrire. Je contourne cette menace en refusant de me plier
à vos injonctions, en invoquant des blocages, le manque d'inspiration,
la difficulté, la paresse. Mais vous insistez, et voilà
où nous en sommes, au milieu de l'après-midi, dans
votre bureau avec vue sur cour, à parler de mon père,
le héros de ce livre pour lequel vous m'avez fait signer
un contrat sans même en avoir lu une ligne. Vous voulez le
livre que je ne peux pas écrire. Le dernier tabou. Après
l'adultère, l'inceste, les filiations secrètes, les
doubles vies, voici la polygamie. Voici la pornographie, la tyrannie
domestique. A la fin du XXe siècle. Chez des petits-bourgeois
juifs. Plus précisément chez Jacques Lance, le défenseur
de la morale, l'icône humanitaire - un intouchable.
Le jour de la signature de mon contrat d'édition, je vous
ai demandé ce qui suscitait autant votre intérêt
: le fait qu'il s'agît de ma vie privée, de l'histoire
de Jacques Lance ou que le protagoniste de cette affaire fût
un juif, un juif " exemplaire ", un donneur de leçons,
éveilleur de consciences, un de ces intellectuels qui n'hésitaient
pas à imposer aux autres leur vision moralisante du monde
- une construction sociale. " Votre histoire me plaît,
répondez-vous en allumant un cigare qui vous donne l'allure
de Groucho Marx. C'est ce texte que je veux, que j'attends de vous.
Tout y est : la politique, la sexualité, la trahison, le
désir et jusqu'au mystère autour de la mort. "
Vous me regardez fixement en exhalant une fumée bleuâtre,
je garde les yeux rivés aux dizaines de manuscrits qui s'entassent
sur la moquette de votre bureau. Sur la cheminée surmontée
d'un miroir, j'aperçois des photos de vos fils, âgés
respectivement de trente et trente-trois ans, ainsi que des clichés
de vous aux côtés d'écrivains célèbres.
L'une des photos est récente, vous y apparaissez détendu
: visage buriné, cheveux coiffés vers l'arrière,
sourcils bruns taillés en accent circonflexe, menton droit,
fin et ce sourire, si énigmatique, qui fait plisser vos yeux,
creuse deux fossettes, ce sourire qui vous donne ce charme explosif.
Un doux dingue à l'allure dégingandée, avec
ce mélange de virilité agressive et de féminité
retenue. Et ces yeux noirs, vifs, ombrés de cils immenses
- des yeux qui questionnent, interpellent.
Dans un coin, des caisses en carton, pliées, sont entreposées.
Vous allez partir bientôt, votre successeur est déjà
en place, il s'est installé dans le bureau qui jouxte le
vôtre, c'est un homme jeune au visage anguleux dont les gestes
mécaniques évoquent ceux d'un mime. " Vous ne
trouvez pas qu'il a la tête d'une poupée de cire ?
Il se maquille, n'est-ce pas ? J'ai cru déceler du fond de
teint sur son front. Mon Dieu, ce type me fout les jetons ! Il sera
votre éditeur dans quelques mois. N'ayez aucune crainte,
il préfère les hommes. " Vous aimez les rumeurs,
les commérages, les brèves de comptoir, tout ce qui
alimente votre machine sociale. La vie sexuelle des autres vous
passionne : " C'est plus fort que moi, j'aime savoir qui couche
avec qui, on en sait plus sur ses ennemis quand on connaît
leurs partenaires sexuels. " De vous, ils disent : Il est fini.
Depuis des mois, vous n'avez aucun livre sur la liste des meilleures
ventes.
- Ce qu'on dit de moi ? Je le sais très bien... On dit que
je suis vieux, impuissant, que je préfère les adolescentes
prépubères, que j'organise des soirées privées
comme dans Histoire d'O, on dit que je fréquente les peep-shows
de la rue de la Gaîté pendant mes heures de travail,
que les travestis m'excitent, que je suis incontinent, un pervers
lubrique et que je me fais fouetter tous les quinze du mois par
une vieille dominatrice... J'adore ça ! Quand je suis chez
moi le soir devant mon téléviseur en train de regarder
un vieux film de Bergman avec une tisane brûlante à
ma gauche et une femme qui fait la gueule à ma droite, j'aime
penser que les gens fantasment sur moi !
- Pourquoi me dites-vous tout cela ?
- Mais parce que je veux que votre livre dévoile ces ambiguïtés
! Que vous vous im-mergiez dans la comédie sociale, que vous
en appeliez aux mythes et aux ragots, que vous convoquiez les amis
de votre père et les té-moins obscènes, enfin
tout ce qui nous fait honte ! Vous savez ce que disait le poète
Jo-seph Brodsky ? Il n'y a que deux sujets intéressants :
les commérages et la métaphysique.
Je vous écoute sans oser proférer le moindre mot.
Je ne vous ai jamais vu si animé.
- Je veux ce livre, vous comprenez ? C'est l'un de mes derniers
enjeux d'éditeur.
Je devrais me méfier. Moi, l'un de vos derniers enjeux ?
Vous avez publié les plus grands noms de la littérature
contemporaine et mon texte représenterait votre dernière
ambition ? Malgré une inclination égotiste, j'ai une
certaine lucidité critique... A défaut d'être
Dostoïevski, j'ambitionne de devenir Suchowljansky, piteux
juif d'Europe de l'Est, écrivain raté, suicidaire
occasionnel, hypocondriaque, noceur misogyne, amateur de littérature
polonaise et de cornichons à la russe dont le seul destin
littéraire serait de retrouver l'ultime manuscrit de l'écrivain
polonais Bruno Schulz, Le Messie, et de le plagier.
- Vous imaginez si Billy Wilder avait don-né le rôle
principal de Sept ans de réflexion à une figurante
au lieu de recruter Marilyn ?
- Il aurait eu trois oscars !
Je ne suis pas dupe mais je suis auteur, je suis vaniteuse, égocentrique,
j'aime vos men-songes, je veux vous croire, vous me flattez, et
je conclus, sur un ton péremptoire :
Je vais l'écrire.
...
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