Premiers chapitres
Karine Tuil
Quand j'étais drôle


Karine Tuil, trente-trois ans, est l'auteur de quatre romans : Pour le pire (2000), Interdit (2001), Du Sexe féminin (2002), et Tout sur mon frère (Grasset, 2003).
Comment je suis devenu
l'ennemi public n°2


a France et l'Amérique ont désormais un nouvel ennemi commun : moi. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne possède plus rien. Je suis interdit de séjour aux Etats-Unis et interdit bancaire en France, ma compagne m'a quitté pour un militant démocrate, mon public m'a oublié. Mon nom - Jérémy Sandre dit Jerry Sanders - n'évoque plus rien à personne, sauf aux services fiscaux. Ici, je ne suis connu que sous le numéro d'écrou 527647. Seul le détenu de la cellule du fond m'attribue encore une certaine notoriété, il m'appelle Woody Allen, il me confond avec l'autre, l'Américain qui a réussi en France, alors que je suis le Français qui a échoué en Amérique. Et pourtant, pendant des années, j'étais l'homme qui faisait rire des salles entières. Aujourd'hui, je ne ris plus que de moi-même. Je le dis d'emblée pour éviter tout malentendu, ces Mémoires n'ont aucune prétention humoristique, il y a longtemps que je n'ai plus de vocation comique ; aussi, pour les lecteurs qui chercheraient un livre drôle, je leur conseillerais plutôt les Mémoires d'un amant lamentable de Groucho Marx, les Mémoires d'un vieux con de Roland Topor, les Mémoires d'une fripouille de George Sanders ou les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, des ouvrages aux effets anxiolytiques dont les titres résument assez bien ma vie. Moi, j'ai définitivement renoncé à faire rire, je suis délié de toutes mes obligations contractuelles, mes producteurs successifs m'ont abandonné quand les spectateurs ont déserté mes salles de spectacle. Qui se souvient encore de moi ? A la fin des années 80, j'avais créé avec le comique français Alain Venet ainsi qu'avec le dessinateur satirique Thomas Vidal, un trio qui avait connu une petite gloire avant que je ne me lance, seul, à l'âge de trente-deux ans, dans une carrière à Broadway, sans succès, hélas ! car je me suis retrouvé impliqué à mon insu dans le conflit politique et idéologique qui a opposé la France et l'Amérique au sujet de la légitimité d'une intervention militaire en Irak, et deux ans après mon arrivée à New York, je n'étais pas plus célèbre qu'un vendeur de hot dogs ; c'est d'ailleurs ce que je suis devenu, vendeur de hot dogs halal sur la 5e Avenue, un emploi stable et bien rémunéré dont j'ai bientôt dû démissionner la mort dans l'âme à cause de l'odeur des oignons marinés qui me donnait des haut-le-cœur. Mon échec est politique : ce sont les aléas de la diplomatie internationale qui m'ont mené des scènes de Broadway aux trottoirs crasseux de Steinway Street - je suis la première victime du boycott américain sur les produits français. L'histoire n'est qu'une longue succession de chutes : chute du communisme, chute du Mur de Berlin, chute des marchés boursiers. C'est la chute de Saddam Hussein qui a entraîné la mienne. Ironie du sort, la statue du dictateur irakien a été décapitée par son peuple le jour où les lettres de mon nom ont été retirées du fronton de la salle du Caroline's Comedy Club après seulement une semaine de représentations. Le monde a été créé en sept jours, c'est exactement le temps qu'il m'aura fallu pour détruire le mien. Si quelqu'un m'avait dit, il y a deux ans, qu'en quittant la France pour tenter une carrière de comique aux Etats-Unis, je m'exposais à tous les drames : la guerre, l'échec artistique, la ruine, la dépression, la répudiation familiale, l'escroquerie, la rupture amoureuse et, le pire, mon incarcération, oui, si quelqu'un avait évoqué ce scénario burlesque, j'aurais éclaté de rire : un rire franc, bruyant, dépourvu du moindre sarcasme, un rire comme je n'en connaîtrai plus, c'est le gardien qui me l'a annoncé le jour de mon arrivée à la prison de la Santé. " J'avais demandé une suite avec vue sur la place de la Concorde ", lui ai-je dit en entrant dans le mouroir où la justice entendait me laisser crever et pour toute réponse, il a enfoncé ses poings dans mes clavicules en lançant d'une voix rauque un " On n'est pas là pour rigoler " qui en disait long sur l'état d'insalubrité morale des lieux. C'est à ce moment-là que mon cerveau s'est enrayé ; quand le gardien a claqué la porte de ma cellule, mon hémisphère gauche m'a rappelé les commandements du règlement intérieur : il est interdit de fumer dans l'enceinte de la prison, il est interdit de faire circuler des objets, il est interdit de posséder une arme, tandis que de l'autre côté, mon hémisphère droit - le plus créatif - diffusait une reprise de Faut rigoler ! Faut rigoler ! Avant qu'le ciel nous tombe sur la tête ! interprétée par une bande de danseuses à moitié nues. (J'en ai profité : en prison, il ne me sera pas donné de les rencontrer souvent, ai-je songé.) Ah ! je préfère encore la liberté à l'américaine, contrôlée, surveillée au nom d'impératifs sécuritaires, que l'emprisonnement à la française en vertu de rien. Car je l'ai dit aux policiers qui m'ont arrêté, je l'ai répété aux inspecteurs qui m'ont placé en garde à vue, à l'avocate qui était de permanence ce soir-là, au juge d'instruction, au juge des libertés et de la détention et je le répéterai encore devant le président de la Cour d'assises : je ne suis pas l'auteur du meurtre dont on m'accuse (bien que je le sois). Oui, j'ai tué - par accident, en état de légitime défense -, oui, j'ai tout perdu et maintenant, circulez y a rien à voir. Rideau !

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