Premiers chapitres
Henri Troyat
De l'Académie française

Pasternak

Henri Troyat, né en 1911 à Moscou, est membre de l'Académie Française, romancier et biographe. Il a obtenu le Prix Goncourt en 1938 pour L'Araigne. Derniers livres parus chez Grasset : Marina Tsvetaeva (2001), Alexandre III (2004), La Fiancée de l'ogre (2004), Alexandre Dumas (2005) et La Traque (2006).
I
Musique et peinture aux sources de la poésie


vant même de pouvoir réciter son alphabet, le petit Boris se rend compte que son père, Léonid Pasternak , n'est heureux qu'à condition d'avoir un crayon ou un pinceau à la main et que sa mère, Rosa , est transfigurée quand elle laisse courir ses doigts aériens sur le clavier d'un piano. A les regarder vivre l'un et l'autre, il se figure que l'existence des grandes personnes est un jeu perpétuel, où les lignes, les couleurs et les sons se répondent en un langage mystérieux auquel on n'accède qu'avec l'âge. Comme il sait que sa mère est une concertiste très applaudie et que les amateurs d'art se disputent les tableaux de son père, il se figure que tous les parents du monde sont, d'une façon ou d'une autre, des prestidigitateurs dont l'amusement consiste à épater la galerie. Mais c'est en regardant à la dérobée Léonid Pasternak brosser le portrait de quelque personnage dont on lui a révélé discrètement l'importance qu'il est le plus intrigué. Tapi, silencieux, dans un coin de la cuisine qui tient lieu d'atelier, il se demande en regardant les deux hommes, également concentrés, lequel est le plus remarquable : celui qui tient la pose ou celui qui tient le pinceau. Cette discrimination lui semble d'ailleurs très vite secondaire. L'essentiel, pense-t-il, c'est l'ivresse incontrôlable dont il est l'objet dès qu'il entend les mélodies préférées de maman qui traversent les murs de sa chambre ou qu'il constate la dextérité avec laquelle papa mélange des couleurs sur sa palette avant de les appliquer sur la toile.
Né le 29 janvier 1890, il règne sur son frère Alexandre, que tout le monde appelle Choura et qui est son cadet de trois ans. D'ailleurs, l'année 1894, qui a suivi la naissance de Choura, a été l'occasion d'un événement d'une tout autre importance aux yeux du petit Boris. Son père s'est vu récompenser de son talent de peintre et de pédagogue par une nomination officielle comme professeur de dessin à l'Ecole de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou. Gloire et branle-bas. Dans une hâte joyeuse, toute la famille déménage de la maison de la rue Oroujeiny (des Armuriers) pour se transporter dans un appartement de fonction, situé dans une dépendance de l'Ecole. Ce changement de situation se traduit pour Boris par la naissance, en 1900, d'une sœur, un bébé vagissant et encombrant qu'on baptise Joséphine.
C'est du balcon de la maison de la rue Oroujeiny que Boris assiste, avec ses parents, aux cérémonies du transfert de la dépouille d'Alexandre III, puis, deux ans plus tard, aux fêtes du couronnement de Nicolas II. " Tout Moscou, écrira-t-il dans ses souvenirs , se découvrait et se signait. " Mais ce qui l'impressionne davantage, c'est, peu après, le soin qu'apporte son père en préparant, sur une table de la cuisine, les illustrations destinées au roman de Tolstoï Résurrection. " Le travail, raconte-t-il, se faisait dans la fièvre. Je me souviens de la hâte de mon père, car les numéros de la revue Niva où paraissait le roman [...] sortaient régulièrement sans jamais avoir de retard . " Il se remémore aussi une visite de l'illustre Tolstoï venant à la maison assister à un concert auquel participait " maman " tout émue. L'admiration dont témoigne Tolstoï ne fait que raviver celle de Boris pour le jeu de sa mère. L'année suivante, en l'écoutant, il est tellement bouleversé que son trouble explose dans une crise de nerfs. Alertée par ses sanglots, Rosa s'évertue à le raisonner. Mais il ne peut expliquer le motif de son exaltation morbide. " Pourquoi pleurai-je ainsi, et pourquoi ma souffrance reste-t?elle si vive dans ma mémoire ? A la maison j'étais habitué au son du piano dont ma mère jouait avec art. La voix du piano me semblait faire partie de la musique elle-même. " Pour tenter d'expliquer cette angoisse prémonitoire, il note au passage : " Ce fut là, me semble-t-il, l'hiver de deux morts : celle d'Anton Rubinstein et celle de Tchaïkovski. " Et il ajoute : " Cette nuit-là sépare, comme un jalon de bornage, mon enfance sans souvenirs de mon enfance ultérieure. "
C'est en effet peu après ces émotions familiales, bercées de musique, de peinture et de contes à dormir debout, que les parents, soucieux de leurs responsabilités, multiplient les leçons particulières à domicile dispensées par des précepteurs aux méthodes anarchiques. Puis, pour changer les idées de leur fils, ils l'emmènent dans un voyage d'agrément à Odessa et lui font visiter un parc zoologique, où plusieurs danseuses originaires du Dahomey se trémoussent aux sons d'une ritournelle sans rapport avec celles qu'il a coutume d'entendre. Au vrai, loin d'être étonné par le rythme obsédant du tambourin, il est saisi d'une infinie pitié pour ces femmes dont il devine le triste esclavage et d'une adoration accrue pour la vraie musique, celle que joue sa mère et celle des grands compositeurs, au premier rang desquels il place déjà Scriabine qu'il a naguère eu l'occasion d'approcher. Or, tandis qu'il voudrait planer à jamais dans l'univers mélodieux et chatoyant des illusions artistiques, on décide, en famille, qu'il est grand temps pour lui de franchir le pas qui conduit du rêve aux études et du désordre à la discipline.

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