HENRI
TROYAT
de l'Académie
française
Namouna, ou la chaleur animale
Henri Troyat, né en 1911
à Moscou, est romancier et biographe. Il
a obtenu le prix Goncourt en 1938 pour
L'Araigne. Derniers livres parus, chez
Grasset : Le Fils du Satrape (1998),
Terribles Tsarines (1998).
1
n
traçant les premières lignes de cette
confession, j'ignore si je ne regretterai pas
demain de l'avoir commencée. Mais le moyen
de ne pas écrire ce qu'on a sur le
cur quand on ne trouve personne
près de soi à qui en parler ? Oh !
certes, je suis entouré d'âmes
attentives et apparemment compatissantes. Et alors
? Cela prouve simplement que certaines
présences vous isolent mieux que le vide et
le silence du désert. Tout le monde m'aime
et je n'aime que moi. C'est du moins ce que me
serine ma femme, Alix. Elle est jolie, blonde,
bavarde et autoritaire. Elle a trente-deux ans et
en paraît vingt-cinq ; j'en ai trente-huit et
j'en parais cinquante. J'ai longtemps
hésité à l'épouser. Mon
père était contre. Depuis ma tendre
enfance, j'ai toujours donné raison à
mon père. Il me servait de confident et de
guide. Après la mort de ma mère, il y
a de cela douze ans, il n'avait pas voulu se
remarier, bien que les occasions ne lui eussent pas
manqué. Il disait qu'il avait eu son content
de bonheur et de tracas avec elle et que, vu son
âge, il n'avait nulle envie de
«rempiler» dans les joies conjugales.
D'après lui, toute cohabitation
prolongée aboutissait à la
dislocation du couple. Le salut, pour l'homme,
était dans le butinage. Il ne s'en privait
pas et me recommandait d'en faire autant. A son
instigation, Alix et moi avons vécu dans un
concubinage paisible et méthodique. Elle
habitait chez sa mère ; moi, j'avais
déjà ce trois-pièces en
duplex, rue de Varenne, où elle venait
à jours et heures fixes pour
d'agréables ébats. A cette
époque, elle était assez libre de ses
mouvements. Son seul travail consistait à
remplacer, de temps en temps, une amie qui tenait
un stand d'antiquités au marché aux
Puces. Cette besogne intérimaire lui
assurait un petit revenu qu'elle complétait
par des pourcentages sur les ventes
réalisées grâce à ses
relations. Rien de tout cela n'était bien
sérieux. Au vrai, je ne souffrais nullement
de cette situation irrégulière. Elle,
si. Elle s'en plaignait amèrement.
Chapitré par mon père, je refusais de
la comprendre. Il n'eût pas admis que je
fusse sensible à des arguments de
«petite bourgeoise», selon son expression
favorite. L'intransigeance de mon père m'en
imposait. J'admire, aujourd'hui encore, ce presque
septuagénaire à qui je ne ressemble
ni physiquement ni moralement et dont je porte le
nom comme par l'effet d'une erreur de la nature. Sa
santé, sa volonté ont quelque chose
d'indestructible. Droit comme un i, le ventre plat,
l'il vif, la chevelure poivre et sel
coupée très court, il est, à
mes yeux, le mâle type, tel que j'aurais
voulu l'être, tel que je ne le serai jamais.
Trop nonchalant pour m'adonner à aucun
sport, je l'envie de pratiquer encore
régulièrement le jogging, la
natation, le golf, et de s'envoler parfois au bout
du monde, pour assister à je ne sais quel
congrès professionnel ou pour se
dépayser en galante compagnie. On disait
volontiers, dans les milieux du commerce de
l'automobile, que M. Yves Petitberthier
était un «seigneur de la
Renaissance». Et on déplorait, en
sourdine, que moi, son fils, Jérôme
Petitberthier, je n'eusse ni son envergure, ni sa
compétence, ni son entregent.
Propriétaire de plusieurs garages
groupés sous la firme Petitberthier, mon
père m'a laissé assumer, par
bienveillance, tout ce qui concernait la promotion
de l'entreprise, a gardé la haute main sur
la partie administrative et commerciale et s'est
déchargé des questions techniques sur
des ingénieurs et des chefs d'atelier hors
pair. Entretien, réparations
mécaniques, tôlerie, carrosserie,
peinture, la maison s'occupe maintenant de tout. Et
même de la vente des voitures neuves et
d'occasion. Selon le slogan publicitaire de la
boîte : «Avec Petitberthier, c'est
petits prix et grand métier.» A la
tête de cette affaire qui marche toute seule,
mon père mène une existence de
sybarite. De son aveu même, il a tiré
le bon numéro à la loterie. La
disparition de ma mère, qu'il a
prétendu aimer certes, mais avec qui, pour
autant que j'aie pu m'en rendre compte, il s'est
toujours comporté en mufle radieux, n'a pas
entamé son optimisme. Et ce ne sont pas mes
soucis personnels qui troubleraient son train-train
de bon vivant.
Sa principale préoccupation, en ce qui me
concerne, a été de s'opposer à
mon mariage avec Alix. Jugeant tout de son point de
vue, il refusait de croire à la
sincérité d'une femme qui,
affirmait-il, n'ayant ni vrai métier ni
ressources «conséquentes», avait
trop à gagner en m'épousant pour
n'être pas intéressée. Il me
comparait à un poisson qui ne devine pas
l'hameçon derrière la boulette de
viande de l'appât. Pour mieux résister
aux roueries d'une personne du sexe, il me
conseillait de «viriliser» mon aspect
physique en même temps que mon
caractère. Or, le meilleur moyen de se
«blinder» était, disait-il, de se
laisser pousser la barbe. Cette opinion, dix fois
répétée, finit par me
convaincre. Je résolus de profiter d'un
assez long voyage d'Alix, qui devait accompagner sa
mère en province chez un vieil oncle malade,
pour ne pas me raser pendant les quelques semaines
de son absence. A son retour, quand elle me vit
avec une légère toison autour de la
mâchoire, elle fut immédiatement
séduite. J'interprétai cette
approbation comme une victoire personnelle, alors
que l'idée ne venait pas de moi. Cette
circonstance renforça l'emprise de mon
père sur mes pensées.
Alix, de son côté, subissait
l'influence de sa mère, Fanny, qui, elle
aussi, doutait du sérieux de nos sentiments
réciproques. Mais, si mon père me
dominait par sa volonté et sa robustesse
souveraines, Fanny, elle, subjuguait sa fille par
la pitié et la tendresse qu'elle lui
inspirait. Victime d'un accident de voiture dans sa
jeunesse, Fanny avait été
projetée par le choc sur un tas de goudron
frais. Brûlée au troisième
degré, elle avait subi une série
d'opérations chirurgicales et, en
dépit de nombreux soins, arborait
aujourd'hui encore une figure de papier
mâché, couturée,
boursouflée, aux lèvres distendues et
au regard misérable. Si je cédais
à mon père par admiration pour sa
prestance, Alix cédait à sa
mère par compassion pour sa disgrâce.
Nous étions tous deux esclaves de nos
parents, lesquels, sous prétexte de ne
souhaiter que notre bonheur, jugeaient de tout
à la lumière de leurs propres
expériences. Quant au père d'Alix,
Léopold Aucouturier, il n'était
même pas au courant des aventures
sentimentales de sa fille. Peu après
l'accident qui avait failli coûter la vie
à Fanny, il s'était
dépêché de divorcer et,
plaquant là sa femme estropiée et sa
fille en bas âge, s'était
envolé pour le Chili avec sa
maîtresse, une Sud-Américaine plus
jeune que lui de dix ans et dont, du moins, aucune
cicatrice ne déparait la beauté.
Depuis son départ, il n'envoyait pas un sou
de pension alimentaire à son
ex-épouse et à sa fille et ne
répondait à aucune lettre. Alix
affirmait que c'était mieux ainsi, qu'elle
était, en toute circonstance, pour les
situations nettes et les ponts coupés.
Cependant, je la soupçonnais de
renchérir dans la bravade.
J'aurais voulu que mon père montrât
plus de sollicitude envers ces deux femmes dont le
sort me préoccupait. Or, il avait un
entêtement de bélier, campé
derrière un rempart d'idées toutes
faites. Pour éviter les discussions
oiseuses, j'en arrivais à lui dissimuler les
rendez-vous que j'avais avec Alix. Peine perdue.
Bientôt, je constatai qu'il était au
courant de mes moindres faits et gestes. Sans doute
lisait-il dans mes plus obscures pensées.
Heureusement, mon père et moi n'habitions
plus ensemble. Depuis que j'avais
émigré dans ce duplex de la rue de
Varenne, il vivait seul dans son superbe
appartement de l'avenue de la Grande-Armée,
à deux pas du siège social des
garages Petitberthier. Nous nous voyions chaque
jour au bureau et, par une tradition qui datait du
temps de ma mère, le dimanche pour
déjeuner dans un restaurant
réputé : La Terrine du Chef.
Pendant le repas, j'étais moins attentif
à la qualité des plats qu'à
l'attitude inquisitoriale de mon vis-à-vis.
Même quand il ne me posait pas de questions
sur mes rapports avec Alix, je devinais son regard
qui se promenait à loisir dans ma
tête.
Un certain dimanche - mémorable entre tous
-, il m'annonça, en déposant sa
fourchette, qu'il avait reçu un appel
téléphonique de Fanny, qu'elle
voulait le voir d'urgence et qu'ils avaient
rendez-vous, chez elle, le lendemain à cinq
heures. Le sang se retira de mon cerveau.
Qu'allaient-ils se dire derrière notre dos,
à Alix et à moi ? Ils
s'étaient déjà
rencontrés à deux reprises, mais
toujours en notre présence. Je me rappelai
notamment une réception au siège de
la société Petitberthier, lors d'une
campagne publicitaire pour l'ouverture d'un nouveau
garage. Naviguant d'un invité à
l'autre, le verre de champagne à la main,
mon père avait abordé Fanny avec une
amabilité sarcastique. Ils n'avaient
échangé que quatre mots. Mais ce
court aparté, que j'observais de loin,
m'avait renseigné sur leur hostilité
réciproque. Déjà mon
père tournait les talons et se dirigeait
vers d'autres invités. L'infortunée
Fanny, qui, comme à l'accoutumée,
avait dissimulé son visage
profondément abîmé sous une
voilette, paraissait au supplice parmi cette cohue
bavarde. Aussitôt, Alix s'était
précipitée à son secours. Elle
s'inquiétait de savoir si sa mère
était à son aise au milieu de ces
inconnus, si l'éclairage des salons
n'était pas trop cru pour ses yeux malades,
si elle ne manquait de rien, si elle ne voulait pas
s'asseoir... Toutes deux jouaient à
paraître naturelles, alors qu'elles se
sentaient étrangères dans ce temple
de l'automobilisme et de la rentabilité.
Leur sourire contraint me faisait mal. Je n'avais
respiré librement qu'en les voyant repasser
la porte. Mon père ne m'avait rien dit
après leur départ. Mais son mutisme
équivalait à une condamnation. Et
j'avais beau lui en vouloir de son manque de
compréhension, je n'osais toujours pas lui
tenir tête. Le souvenir du face à face
glacial entre Fanny et lui, au cocktail des garages
Petitberthier, m'obsédait. A la
lumière de ce premier contact entre eux, je
n'augurais pas bien de la conversation qu'ils
auraient le lendemain. En tentant d'imaginer leur
futur débat, j'avais l'impression
d'assister, impuissant, aux signes avant-coureurs
d'un naufrage.
Brusquement, la perspective de cet échec
m'indigna. Mon père se trompait de
siècle. L'ère des parents omnipotents
était depuis longtemps révolue. De
quel droit prétendait-on choisir à
mon insu le genre de bonheur qui me convenait ?
Oubliait-on qu'Alix et moi n'avions besoin de
personne, à notre âge, pour
éclairer notre route ? A plus de trente ans,
c'était la première fois que je me
rebellais contre l'intransigeance paternelle. Tout
un passé de soumission me remontait au
cur avec la violence des faibles. Avant
même de savoir ce qui se dirait pendant cette
discussion à huis clos entre les deux
puissances tutélaires penchées sur
mon avenir, je prévoyais le pire. Le jour
suivant, au long de l'après-midi,
j'attendis, dans l'angoisse, un coup de
téléphone de mon père, de
Fanny ou d'Alix. En vain. Ce silence ne pouvait que
présager un désastre. Je quittai le
bureau à sept heures du soir, sans avoir eu
le moindre écho des pourparlers en cours. De
retour chez moi, je me résignai à
appeler mon père à son domicile pour
une explication. Je me préparais à
former le numéro lorsque la sonnerie
retentit. C'était lui ! En entendant sa
voix, j'eus une sorte d'étourdissement
anachronique. Le temps coulait à l'envers,
comme aspiré par un trou de vidange. J'avais
dix-huit ans, vingt ans. J'étais en pleine
période d'examens. On allait me communiquer
les résultats. Le président du jury
en personne était à l'autre bout du
fil. Sûrement, il s'apprêtait à
me dire que c'était fichu, que
j'étais recalé, et Alix avec moi, que
nous devions nous représenter à la
prochaine session, ou peut-être jamais... Et
soudain l'apothéose : sur un ton
bienveillant, mon père m'apprenait
qu'après une conversation «approfondie
et constructive» avec la mère d'Alix,
il s'était rangé à son opinion
et que, réflexion faite, il approuvait mon
choix. Bref, Alix et moi avions eu la moyenne. Nous
étions reçus. Nous pouvions - bien
mieux, nous devions - nous marier ! Je
remerciai mon père de ce consentement, qui
m'ôtait un poids du cur, et
téléphonai immédiatement
à Alix pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Elle savait déjà. Sa mère lui
avait dit. Mais elle paraissait moins
bouleversée que moi par notre
«victoire». Nous décidâmes
de fêter l'événement par un
petit souper en tête à tête au
restaurant et de finir la nuit ensemble. C'est avec
gratitude que nous retrouvâmes le cher duplex
qui, après avoir abrité les
débuts de notre liaison, allait abriter
officiellement et durablement notre ménage.
Le bonheur me brouillait la cervelle. J'avais
l'impression de redécouvrir Alix
après une longue séparation et de la
désirer davantage parce que mon père
l'avait acceptée. Une voix
intérieure, qui n'était pas la
mienne, m'encourageait dans les jeux de la
jouissance. J'en conclus que, désormais, mon
union avec Alix serait placée sous le double
signe de la passion conjugale et de la
bénédiction paternelle. Et cette
domination bicéphale ne me déplaisait
pas.
Au petit jour, Alix m'apprit qu'elle avait un
«retard» et qu'il se pourrait bien
qu'elle fût enceinte. Ce n'était pas
la première fois qu'elle éprouvait ce
genre d'alertes intimes.
Généralement, elles étaient
vite dissipées. Mais là elle avait eu
la faiblesse d'en parler à sa mère.
Sans doute celle-ci s'était-elle
empressée d'en faire état devant mon
père lors de leur conciliabule. Et tous deux
avaient envisagé cette
éventualité comme une bonne raison de
hâter le mariage. Alix se félicitait
d'une circonstance qui, fût-elle fortuite et
encore incertaine, avait emporté la
décision. Quant à moi, je ne savais
ce qui me réjouissait le plus :
l'idée du mariage avec Alix ou celle de la
naissance de notre premier enfant.
Pendant la courte période qui
précéda la cérémonie
nuptiale, je voyais chaque jour mon père au
bureau et il s'amusait de mon impatience. Cela ne
nous empêchait pas de déjeuner entre
hommes, comme d'habitude, le dimanche, à
La Terrine du Chef. Lors de notre dernier
repas de célibataires, mon père me
transperça d'un regard en vrille et me dit
à voix basse :
- C'est après-demain que tu te maries !
Alors, laisse-moi te donner le conseil d'un vieux
briscard des luttes sentimentales. Si tu aimes
vraiment ton Alix, il ne faut pas que ce
jour-là soit, pour elle, pareil aux autres.
Elle mérite mieux que le retour banal
à la maison, le dodo de la veille, les
caresses de la veille, l'homme de la veille... Tu
te dois de lui réserver une surprise
extraordinaire, énorme, inoubliable ! Si tu
as la chance de l'étonner à cette
occasion, elle t'en sera reconnaissante
jusqu'à la fin de ses jours ! Ce sera son
véritable cadeau de noces ! Un cadeau de
noces que toi seul peux lui offrir !
Comme j'arrondissais les yeux, il se pencha
au-dessus de son assiette où refroidissait
un classique tournedos béarnaise et
proféra en détachant chaque mot :
- Tu devrais te couper la barbe !
Je tressaillis :
- Tu ne parles pas sérieusement, papa ?
- Si !
- Mais, souviens-toi... C'est toi-même qui
m'as conseillé, il y a quelques
années...
- J'ai changé d'avis. D'ailleurs, les rares
fois où je vous ai vus ensemble, j'ai cru
remarquer qu'Alix était contrariée,
et même agacée, par ton physique de
barbu. Au début, ça l'a
amusée. Elle a eu l'impression de coucher
avec un autre homme, de te tromper avec
toi-même. A présent, je l'observe et
je suis sûr qu'elle voudrait te retrouver tel
que tu étais quand elle t'a connu :
résolument imberbe ! A plusieurs reprises,
je l'ai entendue faire des réflexions
flatteuses sur tel acteur ou tel chanteur aux joues
lisses. Elle n'ose pas t'en parler, mais je parie
que cette pensée la travaille et qu'il lui
arrive d'en discuter, en cachette, avec sa
mère ou avec des amies. Du reste, moi aussi,
je trouve que tu étais mieux avant : plus
jeune, plus vif, plus moderne... La barbe vieillit
toujours les bonshommes. Elle accentue leur
côté pesant, patriarcal, ennuyeux...
Regarde-moi. Ai-je jamais porté la barbe ?
Voudrais-tu que je me la laisse pousser ?
J'étais ébranlé. L'idée
d'offrir ma barbe en holocauste à Alix
m'excitait et m'effrayait à la fois. Je
voulais, certes, l'épater, mais je me
demandais si le changement d'aspect
suggéré par mon père ne la
choquerait pas au lieu de la séduire. Comme
toujours, j'avais peur d'aller trop loin dans
l'audace, ou, du moins, dans la fantaisie. Ce fut
une remarque de mon père qui balaya mes
réticences :
- De quoi vas-tu t'inquiéter ? Il ne s'agira
pas pour toi d'une transformation
définitive, mais d'un essai rigolo, d'une
expérience bon enfant ! Décrispe-toi,
bouge, invente, montre que tu as le goût de
l'imprévu ! Si Alix te déclare
ensuite qu'elle te préférait avec la
barbe, rien ne t'empêchera de la laisser
repousser...
Avant même qu'il eût fini de parler,
j'étais conquis. Cette idée, que
j'avais d'abord jugée folle, me paraissait
subitement attrayante et même
nécessaire à l'épanouissement
de ma personnalité. Mon père fut si
heureux de m'avoir convaincu qu'il voulut
procéder lui-même à la
métamorphose. La veille du mariage, il vint
chez moi, rue de Varenne, et, m'ayant
installé devant la glace de la salle de
bains, me passa un peignoir et s'improvisa
coiffeur. Manié par lui avec
dextérité, le rasoir eut vite raison
de mon avantage pileux. Quand je vis dans le miroir
mon visage aux joues et aux mâchoires
dégarnies, j'hésitai avant de m'en
réjouir. Mais l'enthousiasme de mon
père était communicatif.
- Tu as rajeuni de dix ans ! s'exclama-t-il. Alix
sera époustouflée !
Et, pour parfaire son uvre, il tailla encore,
artistement, de menus poils qui pointaient hors de
mes narines.
Malgré son assurance, je dormis mal, cette
nuit-là. J'appréhendais tout ensemble
la réaction d'Alix à ma vue et les
obligations protocolaires de la double
cérémonie, civile puis religieuse,
qui nous attendait. Nous avions prévu que
notre mariage se déroulerait dans la plus
stricte intimité : quatre témoins,
nos parents, de rares amis... Le père
d'Alix, prévenu à Santiago du Chili,
ne s'était même pas fendu d'un
télégramme de félicitations.
Mais ni Alix ni moi ne regrettions sa
défection. «Moins il y aura de gens
autour de nous, plus je serai heureuse», avait
dit Alix lors de notre dernière entrevue
avant le grand jour. Je me répétais
ces paroles pour me réconforter, en
attendant que mon père vînt me
chercher en voiture pour me conduire à la
mairie. Toutes les cinq minutes, je retournais
devant la glace pour m'habituer à mon visage
nu. Comment Alix m'accueillerait-elle lorsque je
surgirais, imberbe, devant elle ? Cette question me
tortura jusqu'à mon arrivée dans le
salon réservé aux
réjouissances municipales.
Alix était déjà là,
avec sa mère. En m'apercevant, elle porta
les dix doigts devant sa bouche comme pour retenir
un cri d'épouvante : un inconnu venait de
faire irruption dans la mairie pour l'enlever de
force. Les yeux écarquillés, elle
murmura dans un souffle :
- Qu'est-ce qui t'a pris, Jérôme ?
- J'ai voulu changer un peu, pour voir...,
bredouillai-je.
- Pour voir quoi ?
- Ce que tu en penserais...
Il y eut un silence.
- C'est ton père qui t'a conseillé ?
me demanda Alix au bout d'un moment, d'une voix
unie.
Sa perspicacité m'effraya.
- Oui..., non..., marmonnai-je. Tu n'ai mes pas
?...
- Ce que je n'aime pas, c'est que l'idée
vienne de lui !
- Mais elle vient de moi aussi... J'ai pensé
que, peut-être...
- Tu aurais dû m'en parler avant.
- Ça n'aurait plus été une
surprise !
- Ç'aurait été mieux qu'une
surprise, une marque de délicatesse !
- Si tu es contre, je peux la laisser
repousser...
- Non, c'est très bien ainsi, dit-elle
froidement.
Et elle lança à mon père un
regard de reproche. Il souriait avec une indulgence
narquoise. De son côté, Fanny, qui,
par un réflexe honteux, portait toujours sa
voilette, tenta de minimiser l'incident :
- Eh bien ! Eh bien ! J'ai failli ne pas vous
reconnaître, Jérôme ! C'est la
journée des dupes ! On ne sait plus qui est
qui ! Mais après tout, pourquoi pas ?
L'essentiel est dans le cur, pas dans la
barbe ! Du reste, vous êtes aussi bien sans
qu'avec ! Alix choisira !
La suite se déroula sans anicroches. Alix
portait un tailleur blanc et un bouquet de roses
thé au corsage. Sa beauté
l'éloignait de moi, comme si, tout à
coup, mon admiration nuisait à mon
désir. Elle répondit docilement aux
questions rituelles du maire et, plus tard,
à celles du prêtre, sourit aux
quelques amis qui défilaient dans la
sacristie pour les congratulations d'usage et fit
bonne figure à table, devant les convives
réunis, par les soins de mon père,
dans la salle de La Terrine du Chef. De bout
en bout, son attitude fut si simple et si
élégante qu'en regagnant notre
appartement, à l'issue des
festivités, je pus croire qu'elle avait
définitivement accepté mon nouveau
visage. Mais à peine m'eut-elle rejoint dans
le lit qu'elle revint à la charge :
- Tu n'aurais pas dû, Jérôme
!
- Je ne pensais pas que tu en serais tellement
contrariée, dis-je pour m'excuser.
- Je ne suis pas contrariée, je suis
triste... Comprends-moi... Tu es très bien,
comme ça... Mieux même,
peut-être, qu'avant... Mais j'aurais
aimé que tu coupes ta barbe pour me faire
plaisir à moi, pas pour faire plaisir
à ton père !
- L'un n'empêche pas l'autre !
- Si, Jérôme, tu sais bien que je
déteste le partage !
Je voulus tourner la chose en plaisanterie :
- Tu ne vas pas m'en vouloir à cause d'une
histoire de poils au menton ! L'essentiel, c'est
que nous soyons là, tous les deux, dans ce
lit, mariés légalement après
des années d'une merveilleuse liaison, que
nous nous aimions comme au premier jour et que nous
nous foutions de l'opinion des autres !
- Y compris de celle de ton père ?
- Et de celle de ta mère !
Elle rit, soudain désarmée. Je la
serrai dans mes bras, à l'étouffer.
Au vrai, je craignais un mouvement de recul, un
sursaut d'amour-propre, ou, du moins, un
réflexe de vanité outragée.
Or, elle s'agrippa à moi avec l'ardeur d'une
noyée, la bouche vorace, la langue agile, le
regard chaviré. Manifestement, mon menton
dénudé ne lui répugnait pas,
l'excitait même plutôt. Elle avait
goûté le piquant de la première
manière, elle appréciait la douceur
lisse de la seconde. Une alternance qui rappelait
les contrastes savoureux de la bonne cuisine.
Tandis qu'Alix répondait activement à
mes caresses, je songeai que mon père avait
eu une riche idée en m'incitant à me
raser, la veille de mon mariage.
Notre nuit fut une chevauchée, tour à
tour délicate et glorieuse. Le lendemain, ni
Alix ni moi ne regrettions le sacrifice de ma
barbe. Deux jours plus tard, nous partîmes en
voyage de noces. Nous n'allâmes pas
très loin. Par manque d'imagination sans
doute, je me contentai d'une lune de miel
conventionnelle dans un palace de Monaco.
Là, entre deux soirées au casino, au
théâtre ou dans une boîte de
nuit, je voulus témoigner à Alix
toute la prévenance que m'inspirait son
état et lui demandai discrètement des
nouvelles de sa grossesse qui, d'après mes
calculs, allait entrer dans son deuxième
mois. Ma curiosité la surprit, l'amusa et
elle m'apprit, sans la moindre émotion,
qu'elle avait entre-temps consulté un
gynécologue et que celui-ci l'avait
détrompée. Elle employa même,
si je ne m'abuse, le terme
«rassurée». Comme j'avais
redouté, sans trop le dire, qu'elle
fût abîmée par sa
maternité, je me réjouis avec elle de
cet ajournement sine die de l'épreuve. Dans
les semaines qui suivirent, il ne fut plus question
entre nous d'une future naissance. Pas plus elle
que moi ne souhaitions fonder une famille. Je
tremble à la perspective de ce que serait
devenu notre ménage si nous avions eu un
rejeton. Mon père a d'ailleurs une opinion
très nette sur le sujet. Combien de fois
l'ai-je entendu dire que la pire menace pour
l'harmonie d'un couple, c'est la venue au monde
d'un enfant ! Pour lui, une jolie femme a le devoir
de se prémunir contre tout risque de
flétrissure et d'enlaidissement. Sa
beauté étant un don du ciel, elle
doit, pour complaire au Créateur, rester
stérile et laisser aux «mochetés
poulinières» le soin de
perpétuer l'espèce. Sans aller
jusque-là, je suis forcé de
reconnaître que, malgré mon amour pour
Alix - ou à cause,
précisément, de cet amour -, je n'ai
encore jamais déploré d'être
privé de progéniture.
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