Henri
Troyat
De l'Académie
française
La fille de
l'écrivain
Roman
Henri Troyat, né en 1911
à Moscou, membre de l'Académie
française, est romancier et biographe. Il
a obtenu le prix Goncourt en 1938 pour
l'Araigne. Derniers livres parus chez
Grasset : Le Fils du Satrape (1998),
Terribles Tsarines (1998) et Namouna
ou la Chaleur animale (1999).
I
ous
allons être en retard !
- Eh bien ! Ils attendront !
Armand Boisier jeta un regard amusé à
sa fille qui tenait le volant. Elle lui avait
répliqué comme l'aurait fait sa
mère, autrefois. Avec une joyeuse insolence.
Isabelle aussi ne manquait pas de lui rappeler
à l'occasion qu'il n'était pas
n'importe qui ! Elle l'encourageait même
à se montrer plus exigeant dans ses
discussions avec son éditeur. Durant toute
sa jeunesse, Sandrine, qu'on appelait tendrement
Sandy en famille, avait entendu seriner que, si son
père pouvait superbement écrire, il
ne savait malheureusement pas défendre ses
intérêts. C'était toujours la
même antienne d'affectueux reproches. Depuis
sept ans qu'Isabelle était morte, Sandy
avait si bien pris la relève qu'en cet
instant Armand Boisier ne savait plus au juste
laquelle des deux était assise à sa
gauche, dans la voiture. N'ayant jamais voulu
passer son permis, il s'abandonnait mollement
à la sensation d'une direction et d'une
vitesse que des mains de femme contrôlaient
pour lui. Cela lui permettait de
réfléchir commodément à
l'étrangeté de sa condition actuelle.
« Où en suis-je ? »
avait-il coutume de se dire, de loin en loin, pour
déterminer s'il ne se trompait pas sur
lui-même. Quand il lui arrivait de consulter
la liste des « uvres du même
auteur » en tête d'un de ses
livres, il était partagé entre la
fierté d'avoir tant écrit et la
crainte d'avoir travaillé pour rien. A
quatre-vingt-cinq ans, il croulait sous les
prix, les articles élogieux et les
distinctions honorifiques. Après une
« élection de
maréchal » à
l'Académie française et une
série de nominations comme docteur
honoris causa de diverses universités
étrangères, que pouvait-il souhaiter
encore ? Proche de la satiété,
il mettait tout son orgueil à ne pas
« lâcher la rampe ». Son
seul souci était de prouver à ses
lecteurs et de se prouver à lui-même
qu'il n'avait pas perdu une once de son talent en
prenant de l'âge. Dans l'ensemble d'ailleurs,
le public le suivait sur sa lancée et
reconnaissait en lui, de bouquin en bouquin, le
maître des embrouilles familiales et des
coups de théâtre amoureux. Des
critiques l'avaient comparé jadis à
un Dostoïevski mâtiné de Kafka et
de Sade pour pimenter la sauce. Lui, dans ses
meilleurs jours, se moquait de ces parrainages
flatteurs. Lors de ses accès de
déprime, il jugeait très
sincèrement que tout ce qu'il avait pondu ne
valait pas un clou. Par bonheur, au plus fort de
ses doutes, Sandy savait le revigorer en quelques
mots. Elle y mettait autant de doigté et de
précision que si elle avait tourné le
remontoir d'une montre. Grâce à elle,
il oubliait même parfois qu'il était
veuf. Il la regarda encore, obliquement, à
la dérobée. A quarante-huit ans, elle
en paraissait à peine trente-sept. Mince,
brune, alerte, dotée d'un joli visage de
chaton attentif, elle portait avec
élégance un tailleur beige,
très strict, rehaussé d'un foulard
aux couleurs de l'automne. Visiblement elle
s'était mise sur son trente-et-un pour la
réunion d'aujourd'hui. A moins qu'elle ne
l'eût fait pour séduire son
père ? Il l'espéra vaguement.
Sandy méritait mieux que cette
maturité de sagesse et de solitude. Elle
avait été mariée avec un homme
charmant, Bill Neistorg, banquier de son
état, qui avait le tort d'aimer trop
l'argent, de s'intéresser davantage aux
cours de la Bourse qu'à ceux de son
ménage, d'être foncièrement
américain et de vouloir retourner dans son
pays dès que l'occasion lui en serait
offerte par la firme multinationale qui
l'employait. Après onze ans d'un mariage
cahoteux, ils avaient divorcé d'un commun
accord et Bill Neistorg s'était
envolé pour les Etats-Unis. Par chance, ils
n'avaient pas eu d'enfant. Alors qu'Armand Boisier
s'en était quelque peu affligé
naguère, pour la forme, il s'en
félicitait maintenant. Sandy aurait-elle pu
se consacrer à lui si elle avait eu un
fils, ou pis encore : une fille, source
continuelle de soucis pour les parents ?
Dès sa séparation d'avec Bill
Neistorg, elle s'était entièrement
dévouée à son père,
troquant les incertitudes, les an
xiétés, les projets, les
déceptions, les es
poirs d'une épouse de banquier contre ceux
d'une fille d'écrivain. Hier encore, il
avait eu avec elle une grande discussion à
propos de son dernier livre - le
cinquante-neuvième ! - dont la
sortie en librairie était prévue pour
octobre. Soucieux de préparer le terrain,
Bertrand Lebroucq, Président-Directeur
Général des Editions du Pertuis,
avait prié son « auteur
fétiche » de venir parler de ce
roman, en avant-première, devant l'ensemble
des représentants chargés d'en faire
la promotion. Ce congrès de
spécialistes du marketing devait se
tenir à la fin de juin, à Deauville.
Les « commerciaux » des
Editions du Pertuis assuraient qu'en convoquant les
meilleurs représentants de la maison dans
une station balnéaire, fût-ce hors
saison, on leur témoignait une sollicitude
à laquelle ils ne pouvaient rester
insensibles. Comme de juste, Sandy avait
été conviée, elle aussi,
à cette manifestation extra-parisienne en
hommage à son père. Si elle n'avait
pas été invitée, il aurait
refusé de s'y rendre. Même à
présent, roulant vers Deauville, il
regrettait de s'être
dérangé.
- Je me demande ce que je vais foutre
là-bas, grommela-t-il, tandis que Sandy
dépassait en trombe une grosse
cylindrée à l'allure de
corbillard.
- Il faut mettre toutes les chances de notre
côté, papa !
- Je n'y crois pas beaucoup !
- A quoi ? A l'efficacité des
représentants pour pousser un livre
auprès des libraires ?
- Non ! A la valeur de mon
bouquin !
- Tu recommences ! C'est fou ce que tu
aimes te ronger d'inquiétude alors qu'il n'y
a aucun motif pour ça ! Comme disait
maman, tu es « le champion des fausses
alertes » !
Il se tut, mécontent de lui avoir fourni un
nouveau prétexte pour critiquer ses
accès de doutes. Pourtant, ce roman, Feu
Monsieur Prométhée, il l'avait
commencé, l'année
précédente, dans un élan
d'enthousiasme prometteur. L'intrigue, assez
audacieuse, évoquait les tourments d'un
professeur d'histoire,
spécialiste des civilisations anciennes, que
ses élèves avaient
surnommé, par dérision,
« Monsieur
Prométhée » et qui
s'était voué au culte des dieux de
l'Olympe.
Obsédé par le souvenir du
légendaire voleur d'étincelles que la
colère de Zeus avait livré à
l'appétit d'un vautour dévoreur de
foie, ce digne pédagogne, féru
d'Antiquité et soupçonnant sa femme
d'être la proie de Vénus, s'immolait
avec elle, par le feu.
- Tu as bien tort de te tortiller pour rien,
reprit Sandy. Je suis sûre que ton Feu
Monsieur Prométhée fera un
malheur !
- Tu disais la même chose pour mon
précédent roman, et ce pauvre
Avanies a finalement déplu à
la critique !
- Mais pas au public ! Tu ne peux pas
prétendre contenter à la fois ceux
qui aiment lire et ceux qui aiment juger !
- C'est vrai ! concéda-t-il.
Sans détourner son regard de la route, elle
ajouta :
- Moi, je suis tout à fait tranquille.
Ça ne m'empêche pas de tiquer un peu
sur le titre !
- Il te déplaît tant que
ça ? Feu Monsieur
Prométhée, c'est pourtant
accrocheur, ça sort de
l'ordinaire !...
- J'ai peur que la finesse de cette allusion
n'échappe à la plupart des lecteurs
qui n'ont pas une solide culture
mythologique !
Elle lui avait déjà dit qu'elle
eût préféré intituler ce
roman Les Violons de l'horreur, formule
qu'il jugeait absurde et démodée.
Pour une fois, il avait tenu bon. C'était
leur seul point de divergence sur le sujet.
- De toute façon, conclut-il dans un
soupir, il est trop tard pour changer quoi que ce
soit ! Les dés sont jetés !
- et il se rencogna dans le silence.
C'était elle qui avait choisi la cravate
qu'il avait mise ce matin, en vue des
réjouissances deauvillaises : celle,
couleur lie de vin, avec des raies transversales
gris clair. Sandy avait estimé que cela le
rajeunissait sans pour autant en faire un
géronte oublieux de son âge. Il avait
confiance en elle car, de toute évidence,
elle était la seule personne au monde qui
n'eût pas intérêt à lui
mentir. Il regrettait qu'à la mort de sa
mère elle se fût refusée
à venir habiter chez lui. Divorcée,
sans compagnon et sans enfant, pourquoi avait-elle
préféré rester dans
l'appartement, trop grand et trop luxueux, qu'elle
occupait déjà, rue Visconti, du temps
de Bill Neistorg ? Comment pouvait-elle se
plaire dans ce décor où elle avait
été très probablement
désappointée et humiliée
durant son mariage, alors qu'elle eût
été si heureuse dans les trois
pièces exiguës mais confortables
qu'Armand avait louées, rue des
Saints-Pères, au lendemain de son
veuvage ? Les femmes les plus sensées
n'étaient pas à l'abri de pareilles
lubies, se disait-il. Pourtant, quand elles avaient
été douchées par une
sévère déception conjugale, la
plupart d'entre elles se repliaient, se
restreignaient pour éviter les pièges
de nouvelles aventures. Du moins était-ce
ainsi que s'étaient comportées les
dernières héroïnes des romans
d'Armand Boisier. Au fait, n'était-il pas
grand temps, pour lui, de se préparer au
show publicitaire de Deauville ! A
force de réfléchir à sa vie
d'homme, il était sur le point d'oublier ses
obligations d'écrivain !
Affalé sur son siège, il voyait
défiler un paysage monotone et brumeux en
songeant aux belles paroles qu'il débiterait
tout à l'heure aux représentants pour
les intéresser à son Feu Monsieur
Prométhée. Pendant qu'il
élaborait les commentaires qui aideraient
son auditoire à comprendre la signification
explosive du livre, le mouvement régulier de
la voiture l'incitait à la somnolence.
L'âge, la fatigue, le plaisir d'être
là, enfermé dans une boîte de
tôle avec Sandy qui conduisait pour deux, qui
raisonnait pour deux, qui vivait pour deux,
transformaient son engourdissement en une profonde
béatitude. La tête renversée
sur le dossier, les paupières à demi
closes, il se donnait l'illusion de n'être
pas à la fin de sa carrière, d'avoir
encore beaucoup d'histoires à raconter,
beaucoup de lecteurs à conquérir, et
qu'avec Monsieur Prométhée il
ne se bornerait pas à publier un
cinquante-neuvième roman mais allait
fêter un événement
littéraire sans précédent, la
seconde naissance d'Armand Boisier, son
élection à une tout autre
académie que l'Académie
française, son intronisation dans le
panthéon des écrivains les plus
illustres de tous les pays et de tous les temps. Un
instant, il crut même qu'il venait de
haranguer les représentants et que sa femme
le félicitait de son éloquence
en s'écriant : « Tu les
as tous mis dans ta poche ! » Il se
réveilla au mot
« poche », en entendant Sandy
dire négligemment, tandis que la voiture
ralentissait :
- On approche du péage de Pont-Audemer,
papa. Je n'ai que des gros billets. Tu n'aurais pas
de la monnaie dans ta poche ?
Il tressaillit, rendu, des pieds à la
tête, à la réalité, et
répondit gaiement :
- Si, Si ! J'ai tout ce qu'il faut, ma
chérie !
|