Jacques Tournier
Zelda
Jacques Tournier, traducteur de Carson McCullers et de Francis Scott Fitzgerald,
a notamment publié Jeanne de Luynes au Mercure de France, Promenades Café aux éditions Belfond,
et chez Calmann-Lévy : La maison déserte, Des persiennes vert perroquet, Le dernier des Mozart
et A la recherche de Carson McCullers. Dans la même collection, chez Grasset, on lui doit :
A l'intérieur du chien (janvier 2003).
1 Les rives de Prangins
e
n'ai pas sonné à la grille. J'ai regardé de loin cette maison rassurante,
avec son chien devant la porte, ses pelouses, ses jardiniers, comme
une maison de vacances où l'on attendrait des enfants. J'ai essayé
d'apercevoir les petits pavillons où sont enfermés les malades,
mais ils sont cachés par un rideau d'arbres. C'est de là que m'est
parvenue la voix étouffée de Zelda. - Pourquoi moi ? Allongée dans
le noir, le visage et le cou dévorés d'eczéma, protégés par des
bandelettes. - Pourquoi suis-je là ? Pourquoi moi ? Un médecin soulevait
délicatement le bandage. - Il y a un mieux, disait-il. La paupière
gauche commence à sécher. Mais elle s'obstinait à comprendre. -
Je suis là pour payer quelque chose, je ne sais pas quoi. Comme
elle avait bu le jour de son arrivée, le docteur Forel, responsable
de la clinique, avait posé comme diagnostic : " anxieuse légère
épuisée par un long travail avec des danseurs professionnels ".
Appelé en consultation quelques semaines plus tard, le docteur Bleuler,
spécialiste de la schizophrénie, après avoir interrogé Zelda pendant
plusieurs heures, affinait ce premier diagnostic : " psychopathe
de constitution, présentant de graves troubles émotionnels ". -
Ce médecin est un âne, a déclaré Zelda en apprenant ses conclusions.
C'est cette volonté de lucidité, qu'elle gardera jusqu'au bout,
qui rend si douloureux son combat contre elle-même. " Hier on m'a
donné du bromure et de la morphine, mais sans résultat, écrit-elle
à Scott. Je ne dors plus, je ne peux plus lire à cause de mes bandages,
alors je pense à nous, à ce qui nous est arrivé. C'est un long voyage
que je fais. Je crois que j'avance et j'espère finir par comprendre.
Quand je pense à notre petite Scottie, je prie Dieu qu'elle ne tienne
pas de moi et que ces épreuves lui soient épargnées. Mais, si j'étais
Dieu, j'aurais du mal à expliquer, et plus encore à justifier, pourquoi
l'une de mes créatures est soumise à un tel enfer. Quand je suis
arrivée ici, j'avais perdu toute volonté, toute capacité de jugement,
je me sentais presque imbécile, mais j'étais entière. Ils m'ont
complètement cassée. Sans espoir, sans argent, sans jeunesse, je
reste assise en attendant la mort. Viens me voir, mon doux cœur,
viens me dire comment j'étais avant. " J'entendais parfois le son
d'une cloche, comme celle assourdie d'un couvent. J'ai pensé que
les thérapies s'enchaînaient comme des prières, interdites au profane,
et je suis reparti. Mais la voix de Zelda continuait de me poursuivre
le long des rives du Léman. - A Paris, tu buvais trop et tu le savais,
tu te plaignais du bruit de l'appartement, des domestiques qui faisaient
mal leur travail, tu voulais que je leur apprenne à te respecter,
mais ils savaient que tu sortais toutes les nuits, que les chauffeurs
de taxi devaient te porter jusque dans l'escalier quand tu consentais
à rentrer, tu dormais tout habillé, tu ne te levais que pour déjeuner,
tu pouvais à peine t'asseoir à table, alors comment veux-tu ? Moi,
il fallait que je m'occupe, et j'ai pris des leçons de danse avec
madame Egorova. Elle ressemblait à un gardénia. Elle avait des images
de beauté dans la tête, et je voulais qu'elle se serve de moi pour
donner vie à ces images de beauté. J'étais heureuse et tu m'en voulais
d'être heureuse, tu m'en voulais de ne pas t'accompagner à Montmartre,
mais il fallait que je travaille ma danse. J'étais incapable de
tenir la maison, de donner des ordres aux domestiques, incapable
même d'entrer dans un magasin, si je n'avais pas pris ma leçon de
danse. Tu ne venais plus dans ma chambre, une seule fois de tout
l'été, et deux fois tu as quitté mon lit en disant : " Je ne peux
pas. Tu n'arrives donc pas à comprendre ? " Non, je ne comprenais
pas, tout s'embrouillait, et je suis devenue amoureuse de madame
Egorova, ce qui était un péché, puisque c'est toi que j'aurais dû
aimer, mais je ne t'avais plus pour t'aimer. Alors, j'ai continué
à danser toute seule, et peu importe ce qui pouvait arriver. Je
sais maintenant que c'était un jeu diabolique, avilissant, que l'amour
n'est rien d'autre qu'une amertume, que le reste concerne les mendiants
du plaisir, ceux qui s'excitent eux-mêmes en regardant des cartes
postales obscènes. Admise à Prangins le 5 juin 1930, elle y restera
près d'un an et demi, partagée entre espoirs et rechutes. C'est
l'hypnose qui la sauve. L'eczéma sèche en deux jours et se détache,
comme une seconde peau dont elle se libère, qui brûlait mais qui
l'isolait en la protégeant, la rendait intouchable. Elle ouvre les
yeux, retrouve la lumière du jour, comprend qu'il y a d'autres malades
dans les chambres voisines, et qu'ils ne ressemblent pas, comme
elle l'avait cru lors de ses premières hallucinations, à de petites
fourmis enfermées dans une bouteille, avec des visages empaillés,
ou si démesurés qu'ils crèvent les plafonds. Elle se soumet aux
thérapies de groupe, aux repas en commun, aux travaux d'atelier
(elle choisit la vannerie, apprend à tresser des paniers), espérant
de cette soumission qu'elle hâte sa délivrance. Mais surtout, et
c'est ce qui compte pour elle, le docteur Forel lui permet de voir
Scott pour de courtes visites de loin en loin. Pendant toutes ces
semaines où l'entrée de Prangins lui était interdite, Scott a rôdé
autour des grilles (il écrira plus tard : j'ai perdu mes capacités
d'espérance dans les petits sentiers des cliniques de Zelda), lui
envoyant des fleurs tous les deux jours, changeant constamment de
chambre d'hôtel, s'obligeant à écrire des nouvelles que le Saturday
Evening Post lui achetait encore, qui couvraient à la fois les frais
médicaux, ses propres dépenses et la scolarité de leur fille Scottie,
âgée de neuf ans, inscrite au collège Dieterlin à Paris et qu'il
allait voir tous les mois. Il se montre si attentif dès la première
visite, si patient, si ouvert, que Zelda commence à rêver d'une
maison où ils seraient ensemble tous les trois, " avec des fêtes
de Noël, des amis pour Scottie, de grands feux dans la cheminée,
des dimanches différents des lundis et des images de bonheur avant
de s'endormir ". De ce passé éparpillé qu'elle s'efforce de reconstruire,
ce qui s'impose la bouleverse : l'amour qu'elle partage avec Scott
est intact. Elle lui écrit presque tous les jours. " Si cher chéri,
La vie sans toi est froide, mécanique, le masque même de la mort.
A sept heures, je prends un bain, mais tu n'es pas là, dans la chambre
voisine pour qu'il soit comme l'eau lustrale de toutes mes pensées.
A huit heures, je fais de la gymnastique, mais tu n'es pas là pour
que je retrouve le plaisir de respirer. A neuf heures, je vais à
l'atelier de vannerie, où un vieux monsieur en chemise blanche psalmodie
des incantations, mais tu n'es pas là pour donner à sa voix une
gravité religieuse. A midi, je joue au bridge en surveillant le
docteur Forel dont le profil à contre-jour interroge le ciel. Je
passe l'après-midi à regarder la pluie, en griffonnant des phrases
creuses et en pensant à toi. Quand quelqu'un force ainsi la porte
de votre front et glisse lentement jusqu'à vos lèvres à travers
les douces sinuosités du cerveau, c'est comme Hannibal franchissant
les Alpes - je t'aime, chéri. " Le docteur Forel, par prudence,
soumet Zelda à des épreuves progressives. Il permet d'abord à Scott
de l'emmener jusqu'à Genève. Ils s'asseyent au bord du lac, commandent
des chocolats chauds, des tartes aux mirabelles, et se regardent,
comme les rescapés d'un naufrage, la tête hors de l'eau, en silence.
Si jeune encore, déjà marquée, où est son beau visage ? Les petites
cicatrices s'effaceront avec le temps, mais auront-ils le temps
? Zelda refuse de compter. Elle ne voit que cet homme en face d'elle,
redevenu si tendre, le seul qu'elle ait aimé. Un désir qu'elle croyait
perdu se réveille. " Si tu étais couché à côté de moi, je pourrais
caresser ta nuque, là où tes cheveux sont coupés si court qu'on
dirait de la mousse, ou les petites bosses de ton front, et ce serait
très doux, si doux. " Et dans une autre lettre : " Si tous les baisers
que j'envoie vers toi arrivaient à destination tu serais aussi lisse
que le gros orteil de Saint Pierre à Rome, et moi je n'aurais plus
ni lèvres, ni visage, mais je connais si bien ton corps que je pourrais
te reconnaître à ta démarche. " Et Scott lui répond : " J'ai regardé
la petite photographie de ton passeport où tu as un visage si triste,
et tu imagines facilement ce que j'ai éprouvé, mais je l'ai regardée,
regardée, et encore regardée, et j'ai vu que c'était le visage que
je connaissais, le visage que j'aimais, qui se superposait au masque
impersonnel de nos deux dernières années en France. Cette photographie,
c'est le seul trésor que je possède, je la porte sur moi, je la
regarde le matin dès que je me réveille d'un de ces rêves à moitié
fous que je fais en pensant à toi, et je ne m'en sépare qu'au dernier
moment de la nuit, quand je finis par m'endormir en pensant à la
mort et à toi. Je t'aime de toutes les forces de mon cœur parce
que tu es ma femme, et je ne sais rien d'autre. " Seconde épreuve
: le docteur Forel leur permet de passer quelques jours de vacances
avec Scottie. Ils vont à Annecy. C'est l'été, un juillet de rêve.
Ils se baignent, jouent au tennis, dansent le soir au casino, "
comme au bon vieux temps, quand on se laissait prendre à la poésie
des petits hôtels de campagne et à la souriante philosophie des
chansons à la mode ". Troisième épreuve, décisive : le Tyrol, un
pavillon de chasse aux murs blancs loué par les Murphy. Il s'agit
de vivre deux semaines avec des amis très intimes qu'ils ont rencontrés
sur la Côte d'Azur avant leur naufrage. Là encore, Zelda triomphe.
Le docteur Forel décide alors de la libérer. Il sait qu'elle n'est
pas complètement guérie, mais elle a fait des progrès suffisants
pour tenter de reprendre une vie normale entre son mari et sa fille.
En attendant impatiemment le jour de la levée d'écrou, Zelda vit
déjà avec Scott. " J'aimerais tellement que nous soyons ensemble.
On mêlerait nos jambes et on aurait si chaud, enfouis dans notre
lit comme des graines dans la terre. Pourquoi y a-t-il tant d'émotion,
de bonheur, de bien-être, partout où tu te trouves et nulle part
ailleurs dans le monde ? Et pourquoi lorsque tu t'approches je sens
dans l'atmosphère un tremblement secret, vivifiant et lourd de promesses,
une vibration de fécondité ? J'essaie d'écrire mais je t'aime trop,
ça n'a pas de sens, je deviens aussi monotone et répétitive que
ce criquet sous ma fenêtre qui se prend pour une sonnerie de téléphone,
et je suis aussi somnolente, indolente, que s'il était minuit. Embrasse-moi,
mon bel amour. Souhaite-moi bonne nuit. " Le 15 septembre 1931,
Zelda quitte les rives de Prangins. Après plus de sept ans d'un
séjour presque continu en Europe, les Fitzgerald s'embarquent sur
l'Aquitania et rentrent en Amérique.
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