Premiers chapitres
Valérie Tong Cuong
Noir dehors

Valérie Tong Cuong est l'auteur chez Grasset de deux romans : Où je suis (2001) et Ferdinand et les iconoclastes (2003). Elle également musicienne au sein du groupe Quark. Noir dehors est son cinquième roman publié.
Naomi I

e suis sortie sur le seuil. Des gouttes d'une eau sale s'écoulaient du climatiseur accroché à l'étage et glissaient sur mon front.
Je me suis écartée. D'ici, on ne voyait pas à plus de trente mètres : les bâtiments gris et trapus masquaient entièrement l'horizon. On en parlait souvent, de l'horizon, avec Bijou. On supposait qu'ailleurs les choses étaient différentes. On pariait qu'il y avait des plantes vertes, des enfants en vêtements colorés, des posters de chanteurs à la mode derrière les baies vitrées.
- Imagine un peu, disait Bijou, imagine que les immeubles soient roses de l'autre côté de la rue.
Elle semblait si déterminée dans ses suppositions, parfois je la soupçonnais de raconter des souvenirs d'enfance - au moins elle en avait, c'était un point de supériorité indiscutable.

Je me suis assise pour en fumer une en fermant les yeux. Comme si j'allais entendre des bruits vivants, une dispute conjugale, du verre brisé. Mais il était à peine quinze heures trente et il n'y avait rien à espérer, à part peut-être le pas lourd de Gecko qui allait bientôt débouler en gueulant comme un porc. Qu'on fume, il était pour, mais qu'on ait l'esprit vagabond, ça lui plaisait pas trop.
Lentement, j'ai aspiré. J'étais en sueur mais j'avais froid, alors je suis revenue sous les gouttes du climatiseur. J'ai commencé à aimer ça, l'odeur âcre, la couleur jaune, le tracé tiède qu'elles laissaient sur ma peau, léchant les grains de beauté, changeant de forme pour se frayer un chemin sur mes avant-bras. J'ai pensé que moi aussi, j'aimerais glisser à travers la grille rouillée de l'entrée, m'arranger avec tous les obstacles. Mais au fond, pour quoi faire ?
- Regarde-toi, disait Bijou, tes membres de chat affamé, tes cheveux blond filasse, tes yeux gonflés, tellement rougis par tout ce que tu avales qu'on oublie qu'ils sont bleus.
Elle répétait ça d'un ton désolé, " Quel gâchis mon bébé, quel travail, tu n'aurais jamais dû arriver là ".
Et puis elle caressait ma tête : elle savait bien que je n'avais rien choisi.

En tendant l'oreille, j'ai réussi à capturer le son du téléviseur. Gecko était probablement affalé devant son écran. Si j'avais de la chance, si le programme l'intéressait assez, il me laisserait tranquille jusqu'à l'arrivée des premiers clients, vers seize heures. Une autre possibilité, c'était qu'il préfère s'occuper de Bijou, mais ça je ne pouvais pas le souhaiter, car quoique je pense avoir un trou à la place du cœur, un emplacement bien découpé, net, traversé au mieux par un courant d'air froid, j'avais du sentiment pour elle.
A cette heure-ci, elle était en pleins préparatifs : Bijou consacrait l'essentiel de son temps libre à se maquiller, surtout les yeux, à cause du mascara. Là-dessus, elle avait sa théorie : " Du mascara mal posé, bébé, c'est le comble de la vulgarité. Tu peux porter la mini avec des résilles rouges et un gloss épais à patiner dessus, si tu fais pas de paquets entre les cils, tu seras toujours une princesse. "
J'avais souvent envie de lui demander quel genre de princesse on pouvait être, elle et moi ?
Mais je renonçais, pour ne pas la blesser.

...



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