Valérie
Tong Cuong
Où je suis
roman
Valérie Tong Cuong est l'auteur de deux romans : Big
(Nil, 1997, traduit en quatre langues) et Gabriel (Nil, 1999). Elle
est également musicienne, écrit des textes et chante
dans le groupe Quark.
Site Internet : www.lesiconoclastes.com
e
scénario est simple et il ne varie
guère : en hiver, je mise sur
l'élégance et accentue les formes. En
été, je cultive le flottement des
tissus, le glissement des bretelles, l'odeur
fraîche de Cologne sur la peau. Les
préparatifs sont rodés. Je m'habille,
puis attends patiemment la fin d'après-midi,
la sortie des bureaux. Non que je me borne à
chasser le cadre ou l'employé :
d'expérience, je sais cet entre-deux-vies
propice aux dérives de l'esprit et du
corps.
Vers six heures donc, je me lance dans la rue. Mon
il exercé balaie l'environnement,
repère, identifie. Il suffit d'une
démarche ou d'un menton relevé, d'un
sourire satisfait. La vanité suinte de tout
leur être, dégageant une puanteur
caractéristique au sein de la foule
pressée. Le premier est le bon. Je me fonds
dans son sillage, réglant mon pas sur le
sien avant d'accélérer, puis de le
dépasser. C'est l'instant clé, qui
déter-minera le succès de
l'entreprise. Je le frôle, mes cheveux
frôlent sa joue, un mouvement de tête,
une ellipse, je passe, évaluant
discrètement la réponse. Ses yeux se
posent sur mon corps : c'est gagné.
Maintenant je trébuche et m'affaisse. Il me
retient mais je dérape, cède, il se
penche, je n'ai plus qu'à glisser,
échapper à ses bras qui cherchent
à m'envelopper, pour enfin, simulant la
douleur, me montrer égarée et
fragile.
La métamorphose est rapide : le voici
héros, prince, et plus il se détend
et respire mon parfum, plus il se voit grandi,
magnifique, valeureux. C'est si bon d'être
brave quand le danger est loin. Il soulève
mes épaules, pour un peu il jouirait,
Comment vous sentez-vous ? murmure-t-il, surtout ne
craignez rien car je suis là, au fait me
voyez-vous ? Entendez-vous ma voix ?
Le rôle ne tolère pas l'erreur : le
prétendu malaise doit se dissiper lentement,
car rien n'est terminé, au contraire tout
commence.
Je me redresse, chancelante, me rattrape à
son bras, remercie, frissonne, soupire. Des
années de pratique m'ont appris à
maîtriser jusqu'à la pâleur de
mon teint. Il s'émeut. Peut-il encore offrir
son aide ? Certainement ! J'ai un besoin urgent
d'avaler quelque chose, je ne sens plus mes jambes
hors cette maudite cheville. Rien mangé
depuis hier, submergée de travail,
l'épisode est bénin mais impose un
remontant. M'accompagnerait-il au café ?
Il jette un regard furtif à sa montre.
Accepte, bien entendu, et m'enlace au
prétexte de me soutenir. Le contact est
créé : peau contre peau, sa nuque se
tend. Il se rengorge, le coq, inconscient, fier
à s'en faire péter l'aorte. Il se
voit déjà contant l'anecdote au
bureau, court plus qu'il ne marche vers le prochain
bistrot, décoche son plus large sourire.
Nous parlons. Unique espace où la trame
parfois change. Je m'invente un passé
à la tête du client. Fille unique,
avec ou sans parents, avec ou sans études,
avec ou sans emploi. A chacun, je prévois un
parcours différent. Je fais s'attendrir
celui-ci, s'indigner celui-là : ils mangent
la soupe que je leur sers avec voracité.
Puis je renvoie la balle, questionne. Il survole
alors un état civil sans surprise
-d'instinct je me dirige vers les porteurs
d'alliance, les bons pères de famille. Je
l'écoute détailler job et
responsabilités. Car attention, ce n'est pas
n'importe qui, c'est un homme important,
laisse-t-il entendre. Il s'observe à la
hâte dans le miroir, redresse une
mèche, trinque avec moi -j'ai
commandé deux apéritifs, et il n'a
pas refusé.
Déjà nous nous appelons par nos
prénoms. Vous permettez, Agnès ?
J'apprécie le parcours. Deux semaines,
trois, quelques mois ? Tout au plus. Une
poignée de rendez-vous distribués
avec parcimonie, une porte cochère de
préférence, une chambre d'hôtel
si c'est inévitable : à la guerre,
comme à la guerre. Et une seule règle
: le vouvoiement, qui tourne les têtes
lorsqu'il est associé à l'amour et la
chair. Il faudra l'admirer avec assurance, forcer
la note sans hésiter, se montrer
fascinée. Bientôt il sera fou.
Convaincu d'être un conquérant, il
parlera plus fort, traitera plus mal les petits et
les faibles. Autour de lui, chacun remarquera le
changement, sa femme, d'ailleurs, aura
sûrement deviné quelque chose.
Il ne restera plus qu'à le réduire en
poudre. De la partie à jouer, c'est la
manche la plus enivrante et la plus
délicate. Toutefois, ma recette est au
point. En premier lieu, espacer les rencontres pour
orchestrer le manque. Devenir obsessionnelle,
l'appeler à tout bout de champ pour lui
parler de sexe, construire l'excitation. Ne jamais
évoquer ni l'épouse, ni les gosses.
Répéter combien il est ceci, combien
il est cela, comme c'est bien, comme c'est bon. Peu
à peu l'endormir.
En second lieu, préparer le sacrifice. Le
repousser d'un air sombre, attendre qu'il
réclame, exige, finisse par implorer. Se
montrer désolée, mais ferme.
Dénoncer une insupportable double vie,
imposer la séparation, provoquer des adieux.
Après quoi, patienter jusqu'à
l'épilogue.
Mon taux de succès est élevé,
quoique diminuant légèrement avec
l'âge. A dix-huit ans, c'était du cent
pour cent. Dix ans plus tard, je connais des
échecs, mais obtiens tout de même une
large majorité de ruptures. Car ils y
viennent, ces gros porcs. Ils lâchent tout,
sans l'ombre d'un remords. Ils se
précipitent à l'ultime rendez-vous,
accordé après de longues
suppliques.
- C'est fait, annoncent-ils la gueule
enfarinée. J'ai tout avoué.
Agnès, je suis un homme libre.
Exquises secondes : je savoure mon effet avant de
lâcher la bombe. Vraiment, il a avoué,
ce cher trésor ? A-t-il au moins
précisé les raisons de son
départ : chair de gamine, ego et bite
inégalement dilatés, cerveau et
ventre mous ?
" Tu n'es pas drôle ", rétorque le
héros. Il ne se sent pas d'humeur, la
plaisanterie a des limites. Il vient de quitter sa
femme après quinze, vingt, trente ans de
mariage : un tel acte de courage mérite un
peu plus de respect !
Oh oui, trésor, si courageux. Comme tous ses
congénères. Seulement je ne plaisante
pas, chéri : c'est aujourd'hui qu'on tue le
cochon. Il vient de quitter sa femme ?
Félicitations du jury. En voilà
encore une de sauvée. Que croyait-il, ce
connard ? Séduire avec sa graisse et son air
arrogant ? Se poser en champion du sexe ? Etre
autre chose qu'un tas de merde ?
- Pourquoi, Agnès, pourquoi ?
balbutie-t-il, d'une bouche
tétanisée.
Une pure question de facture, mon vieux. L'addition
est salée alors évidemment, moi
j'étale les paiements.
Il ne peut pas comprendre, cela dit je m'en fous :
c'est le résultat qui compte. Le
piétinement ultime, c'est ça qui me
fait jouir.
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