Valérie Tong Cuong
Ferdinand et les iconoclastes
roman
Valérie Tong-Cuong mène une double carrière d’écrivain et de
chanteuse, au sein du groupe Quark. Romancière, elle a publié
entre autres Big (1997) et, chez Grasset, Où
je suis (2001).
Site Internet : www.lesiconoclastes.com
lle
se sent voûtée, presque vieille. Tente de s’arracher à la confusion
qui l’englue, cligne les yeux pour effacer la scène, concentre son
cerveau sur une liste absurde censée la ramener à terre : le grincement
des portes coupe-feu, le sifflement des photocopieuses, le soupir
fuyant des ascenseurs. Son corps chaud l’étouffe, ses mains moites
la dégoûtent. Elle les essuie avec discrétion sur sa jupe.
Ressaisis-toi, souffle une petite voix intérieure, reprends-toi
Mélissa : qui commande ici ? Qui est le chef ?
Ses gestes gauches, son regard hésitant répandent une sorte d’onde
charmante dans la pièce. Cheveux châtains, iris clairs, taches de
rousseur.
Elle lui semble si vivante, à l’inverse de ce monde effrayant de
lenteur.
Il aimerait toucher son bras blanc, appuyer à hauteur du biceps,
mesurer la mollesse, la douceur. Expérimenter.
Mélissa se penche sur son agenda, un immense cahier couvert d’une
écriture serrée.
— Nous avons terminé, fait-elle avec sérieux : je vous propose
de rencontrer le président pour la prochaine étape.
L’entretien a duré une bonne heure, le temps d’examiner le parcours
fascinant de Ferdinand. A moins de vingt-cinq ans, le jeune homme
cumule trois diplômes prestigieux, s’exprime en cinq langues, maîtrise
la plupart des outils informatiques et prend des cours de pilotage.
Certes, il porte d’étranges vêtements démodés, parle peu et d’une
voix quelquefois métallique, mais les candidats de ce niveau ne
courent pas les rues.
De cette beauté non plus, hors canons, traits cassés et peau mate,
bouleversante.
— Vous êtes fils unique ? murmure Mélissa, songeant à l’incroyable
génotype, mais aussi à ce que cette accumulation de hauts faits
a pu coûter à la famille.
Il confirme d’un hochement de menton tandis qu’elle se lève pour
le raccompagner. Dans le hall, ils demeurent un moment face à face,
sans un mot. Puis se séparent, persuadés l’un et l’autre de se revoir
bientôt.
Mélissa annota le dossier de Ferdinand. Dans la case « observations
personnelles », elle inscrivit : tempérament atypique. Puis elle
se ravisa, remplaça « atypique » par « sympathique », glissa les
feuilles dans une enveloppe et posa celle-ci dans la corbeille de
courrier interne. De sa fenêtre ouverte en grand pour lutter contre
la chaleur, elle aperçut en contrebas la silhouette immobile du
jeune homme.
Le mois de septembre touchait à sa fin, mais un soleil acharné endormait
les esprits depuis plusieurs jours. Dehors les gens se hâtaient,
pressés de retrouver de l’ombre ou une zone climatisée. Planté sur
le bitume brûlant, Ferdinand semblait indifférent à la lourdeur
de l’air. Ainsi, songeait-il en examinant le bâtiment trapu, les
vitres sales et la peinture grise, voici ce fameux temple de la
beauté !
Un instant, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou. Mais choisissait-on
une entreprise en fonction de la couleur de ses murs ? Il évalua
le nombre d’années qu’il passerait ici dans le meilleur des cas,
leva les yeux vers le sommet de l’immeuble, sentit son estomac se
tordre, songea qu’il était temps de rentrer. Se dirigea vers l’arrêt
d’autobus, où affluaient des dizaines d’employés en sueur. Le concert
des embouteillages ajoutait à l’agitation collective, les conducteurs
s’apostrophaient de file en file, les capots fumaient, l’épuisement
gagnait. Ferdinand se boucha les oreilles et décida de poursuivre
à pied les huit kilomètres qui le séparaient de la maison parentale.
Mélissa le vit qui traversait la voie rapide, puis le perdit alors
qu’il s’éloignait entre deux entrepôts de la zone industrielle.
Le ventilateur fixé au plafond venait de tomber en panne. Elle l’interpréta
comme un signe, referma ses classeurs, rangea son agenda dans son
sac à main et quitta son bureau, un joli sourire sur les lèvres.
Ferdinand trouva sa mère assise dans la cuisine, corrigeant ses
copies. Couvert dressé, carafe remplie, plats préparés.
— Où est Papa ? interrogea-t-il, comme si son père, à cette
heure, pouvait être ailleurs qu’installé devant la télévision.
La mère désigna le salon de la tête.
— Et ton entrevue ?
— J’ai rendez-vous avec le président.
— Ce serait bien de démarrer là-bas.
C’était un commentaire purement formel : l’embauche de son fils
ne faisait aucun doute. Depuis son entrée au cours préparatoire,
il avait additionné les succès et les félicitations du jury. D’autres
auraient payé cher une pareille trajectoire : s’il avait été l’un
de ces malheureux binoclards pâles et boutonneux, il aurait eu à
souffrir de la jalousie ou de l’intérêt calculé de ses condisciples.
Mais Ferdinand était beau garçon, assez costaud pour décourager
les envieux et trop secret pour attirer les sympathies douteuses.
Ses professeurs et ses camarades se tenaient à distance comme on
le fait avec un animal inconnu. On l’aimait bien, sans plus. On
débattait de l’incroyable régularité de ses résultats, on conjecturait
sur ses méthodes sans oser l’interroger.
Certaines années, des lettres lui avaient été adressées, des enveloppes
colorées, parfumées. Il y avait eu des coups de téléphone, des voix
sucrées, des messages que sa mère avait notés avec application.
Plusieurs jeunes filles avaient résolu de le tirer de sa solitude.
En vain : Ferdinand déchirait les enveloppes et ignorait les messages.
Son père s’inquiétait, estimant qu’un garçon de quinze ans doit
s’intéresser aux filles plus qu’à l’informatique.
— Sors, vois du monde, fais du sport, lâche un peu ton écran
!
Mais Ferdinand déclinait les propositions. Il demeurait des heures
entières devant son ordinateur — offert à sa demande à son
entrée au collège comme cadeau pour Noël, fête et anniversaire réunis.
Les parents s’enfermaient dans la cuisine et les disputes éclataient.
— Tu l’as trop couvé, accusait le père. Tu le traites comme
un prince depuis sa naissance.
— Il prépare son avenir, répliquait la mère. N’es-tu pas fier
de lui ? Verrais-tu quelque chose à y redire ? Allons, vas-y, parle,
toi qui en connais un rayon !
A vingt ans, Ferdinand ne dormait plus que quatre ou cinq heures
par nuit. Le reste du temps, il naviguait sur Internet en quête
de sujets scientifiques, recherche médicale, physique des particules,
mathématiques appliquées, haute technologie. Lui qui s’exprimait
peu dans sa vie quotidienne échangeait, une fois la porte de sa
chambre refermée, des conversations passionnées avec des correspondants
des quatre coins du monde.
— Tu finiras par porter des lunettes, s’inquiétait sa mère.
Avec de si bons yeux, quel gâchis.
— Ne te fais pas de souci, répondait Ferdinand. Bientôt, on
se posera des électrodes sur le crâne et on se cultivera sans même
s’en rendre compte.
Parfois, lorsqu’il s’enfonçait dans le sommeil, des images de ventres
souples et de seins laiteux surgissaient de l’ombre, menaçant de
l’ensevelir. Alors il bondissait hors de son lit trempé, s’enroulait
dans des draps propres puis écoutait à l’infini son cœur se fracasser
contre l’obscurité.
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