David Todd
L'identité économique de la France
Libre échange et protectionnisme, 1814-1851
Diplômé de l'Institut d'Etudes Politique
de Paris et docteur en histoire de l'Université de Cambridge,
David Todd est research fellow de la Fondation Andrew Mellon
au Centre for History and Economics et au collège de Trinity
Hall à Cambridge.
Introduction

a France n'aime pas le libre-échange. Pour une majorité
de Français, l'expression évoque d'abord des souffrances
économiques, la concurrence avec les pays à bas salaires,
la réduction de la protection sociale, ou les délocalisations.
L'économie française est en pratique largement aussi
ouverte aux échanges que celles des autres pays développés.
Mais le cur n'y est pas. Une récente enquête
internationale a montré que 55 % des Français étaient
hostiles à " la libéralisation des échanges
". Seuls 22 % des Allemands, 21 % des Italiens, 14 % des Polonais
et 12 % des Britanniques ont exprimé la même opinion
.
Cette culture protectionniste de la France remonte à la fin
des années 1840. Elle est le fruit d'un débat passionné
de cinquante ans, entre la chute de Napoléon Ier et l'avènement
de Napoléon III. Cette période a vu naître les
grandes idéologies politiques contemporaines, comme le libéralisme,
le nationalisme et le socialisme. Mais les controverses idéologiques
de l'époque ont aussi porté sur la question du commerce
international. A priori complexe et technique, ce sujet a provoqué
des discussions d'une intensité sans précédent
parmi les hommes politiques, les journalistes et les acteurs économiques.
Deux nouveaux pôles d'idées en sont nés : le
" libre-échange " et le " protectionnisme
". La victoire, dans l'opinion, du second sur le premier a
façonné l'identité économique de la
France contemporaine.
Le libre-échange et le protectionnisme reposent en partie
sur des théories économiques. Mais ce sont d'abord
des croyances, idéologiques, à connotation religieuse
et surtout politique. Elles sont apparues, progressivement, au lendemain
des guerres napoléoniennes .
Le débat intellectuel sur le commerce international remonte
certes au moins au XVIIe siècle. Les écrivains mercantilistes
préconisaient l'adoption de restrictions à l'importation
et à l'exportation pour obtenir une " balance du commerce
" favorable. Les philosophes des Lumières écossaises
- David Hume, Adam Smith - et françaises - François
Quesnay, Turgot, Condorcet - remirent en cause leurs raisonnements.
Soulignant que les gains de l'échange étaient mutuels,
ils affirmèrent que tous les pays avaient intérêt
à s'ouvrir aux échanges commerciaux .
Mais ces discussions restaient confinées au pouvoir et à
ses antichambres. La controverse publique sur le commerce international,
qui a mobilisé de façon exceptionnelle tous les groupes
sociaux, depuis la bourgeoisie industrielle et commerçante
jusqu'aux artisans et aux ouvriers, n'a commencé qu'après
l'élargissement de la sphère politique par la Révolution
française. L'état de guerre, presque ininterrompu
en Europe de 1792 à 1815, l'a encore retardée jusqu'à
la chute du Premier Empire. A partir de cette date, en Grande-Bretagne,
en France et en Allemagne, écrivains et hommes politiques
se sont lancés à la conquête de l'opinion publique,
pour la persuader des bienfaits de la liberté des échanges
internationaux ou de la solidarité économique nationale.
L'invention de nouvelles expressions a consacré cette transformation.
Free trade a acquis son sens contemporain en anglais dans les années
1820. Ses équivalents " libre-échange "
et Freihandel se sont répandus en français et en allemand
dans les années 1840. Les mots protectionism, " protectionnisme
" et Protektionismus sont aussi apparus, presque simultanément
dans les trois langues, vers 1845 .
Ces mots nouveaux ne désignaient pas de nouveaux concepts
d'analyse économique. Les libre-échangistes puisaient
encore leurs arguments dans les ouvrages d'Adam Smith et des autres
fondateurs de la science ou doctrine de l'économie politique.
Prenant en compte les critiques libérales, les protectionnistes
ont abandonné le langage de la balance du commerce, et mis
l'accent sur le développement de la production intérieure.
Mais ils n'ont pas élaboré une théorie capable
de rivaliser, par sa rigueur intellectuelle, avec l'économie
politique.
Les termes " libre-échange " et " protectionnisme
" désignaient en fait de nouvelles idéologies.
On emploie ici idéologie dans son sens commun de discours
simplifié, ancré dans des valeurs politiques ou religieuses,
qui aide à susciter l'enthousiasme des classes moyennes ou
des masses. Le libre-échangisme et le protectionnisme du
XIXe siècle n'étaient pas parfaitement cohérents.
De nombreux libre-échangistes ignoraient ou critiquaient
l'économie politique. Certains protectionnistes voulaient
encourager le développement d'industries modernes, d'autres
désiraient le ralentir pour maintenir les cadres de la société
traditionnelle.
Ces nouvelles idéologies étaient plutôt des
langages économiques à connotation politique : libéral
pour les libre-échangistes, nationaliste pour les protectionnistes.
En invoquant " la liberté " et " la nation
", libre-échange et protectionnisme ont progressivement
pénétré les couches moyennes et populaires
des sociétés européennes.
L'adhésion à une idéologie relève d'abord
de la croyance, puis de la conviction intellectuelle. Mais elle
est aussi influencée par l'intérêt matériel,
en fonction des secteurs d'activité ou des classes sociales.
De nombreux travaux ont désigné ces motivations matérialistes
comme le principal facteur des débats sur le libre-échange
et le protectionnisme au XIXe siècle . Pourtant, l'accent
mis sur le rôle des intérêts matériels
ne sert souvent qu'à escamoter celui joué par les
idées. La monumentale Histoire économique et sociale
de la France, réalisée sous la direction d'Ernest
Labrousse et de Fernand Braudel, traite de la politique commerciale
française au XIXe siècle en quatre pages et se contente
d'affirmer, à propos de la domination du protectionnisme
: " La pression de l'opinion ne reposait pas sur une idéologie
précise, elle correspondait seulement à l'influence
des intérêts dominants . "
La primauté de l'intérêt comme déterminant
des comportements et des idées a une histoire dans la philosophie
occidentale . Elle ne tombe donc pas sous le sens, même si
elle fournit une approximation sociologique acceptable dans l'Occident
contemporain. Mais reconnaître la contribution de l'intérêt
matériel dans la détermination des opinions n'équivaut
pas à nier celle de la pensée et des sentiments. Même
la théorie marxiste, l'une des plus matérialistes,
lorsqu'elle est réaliste et raisonnable, comme chez Antonio
Gramsci et Georg Lukács, souligne le rôle des idées
comme ressort du pouvoir économique et politique.
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