Premiers chapitres
Christophe Tison
IL M’AIMAIT


Christophe Tison est né en 1961. Il est rédacteur en chef au service Culture à Canal + - I-télé (chaîne Info de Canal +), et chroniqueur littéraire à Cosmopolitan. Il a publié La drogue expliquée aux parents (Balland, 1988) et un essai, L'Ere du vite (Balland, 1992).
1.

uand il eut fini, il prit ma main et la posa sur son sexe. Il était énorme et trempé. Mes doigts en faisaient à peine le tour et dans ma naïveté d’enfant, je crus qu’il s’était fait pipi dessus. De la pisse ! C’était dégueulasse. Moi aussi, j’avais cru un instant lui avoir fait pipi dans la bouche lorsqu’il m’avait sucé le zizi et qu’il était devenu tout raide. Mais c’était autre chose. Une sorte d’excitation et de joie que je ne connaissais pas qui avait empli tout mon corps.
Nous étions sous la tente, la nuit était tiède et mon petit frère dormait profondément à côté de nous. Ou alors il faisait semblant.
Tout à l’heure, Didier avait descendu la fermeture Eclair de mon sac de couchage et avait commencé à me caresser. Il me disait « Chut, ne fais pas de bruit. Laisse-moi voir ce que tu as là. Est-ce que tu te touches tout seul la nuit ? Hein ? Tu le touches ton zizi dans ton lit, le soir ? » Je ne savais pas pourquoi il faisait ça et je n’avais rien osé dire. La nuit était noire et tout s’était déroulé dans le plus grand silence. Il m’avait entraîné sur lui, puis sous lui, il était lourd. Très lourd. J’étouffais parfois mais je ne parlais pas. Même lorsqu’à la fin j’eus mal, je n’ai rien dit, comme si j’avais déjà compris que tout cela devait rester secret.
(Cette chose qui n’avait pas de nom.)

Je ne sais plus pourquoi Didier nous avait rejoints ici, dans ce camping de Verdun-surle- Doubs où j’étais venu seul avec mon frère pour pêcher. Ç’avait été une belle balade à vélo depuis Beaune. Le ciel était d’un bleu profond, le soleil écrasait les champs, et dans les vignes alentour nous allions chaparder des pêches minuscules dont le jus épais nous coulait jusqu’aux coudes. J’adorais Didier. Il était arrivé un matin à Verdun avec des cannes à pêche plus modernes que les nôtres et nous étions allés acheter ensemble de l’appât pour prendre plus facilement les poissons. Il nous avait appris comment équiper nos lignes et le soir, nous avions fait un feu dans son barbecue pour griller nos prises. J’étais heureux. Il faut dire que je commençais à avoir peur la nuit avec mon petit frère, même si le propriétaire du camping venait souvent nous voir et nous avait placés tout près de sa maison.
Didier débarquait à point pour me rassurer.
Il était drôle, il était toujours enjoué et se comportait comme si nous étions des adultes.
Il ne nous parlait jamais comme on parle à des enfants et riait avec nous de nos blagues et de nos trouvailles. C’était un grand qui était demeuré enfant avec, en prime, tout ce que pouvaient s’autoriser les grands. A travers lui, nous avions accès à une partie du monde immense et merveilleux des adultes.
Le lendemain matin, je ne dis rien. Didier non plus. Pas un mot de ce qui s’était passé dans la nuit. Nous bûmes notre chocolat et discutâmes en riant du programme de la journée comme si rien n’avait eu lieu. Je ne pensai pas un instant que ça pouvait recommencer.
Je ne me posais même pas la question, comme si tout cela s’était effacé, comme si ça n’avait été qu’un jeu et que ce jeu était fini. Toute la journée, je fus absorbé par le flotteur de ma canne à pêche et par les poissons brillants que je sortais de la rivière en hurlant de joie. Parmi l’herbe et les joncs qui brûlaient au soleil, les choses étaient redevenues comme avant, heureuses et bon enfant.
Didier était à nouveau là pour veiller sur nous et nous faire rire. (Ce qu’il faisait à la perfection.)

 



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