Patrick Tierney
Au nom de la civilisation
Comment anthropologues et journalistes ont ravagé l’Amazonie
Essai
Traduit de l’américain par Pierre-Emmanuel Dauzat
« Visiting scholar » à l’Université de Pittsburgh,
Patrick Tierney a consacré onze années de sa vie à écrire Au
nom de la civilisation. Il est l’auteur de L’Autel le plus
haut,Le sacrifice humain de l’Antiquité à nos jours (Robert Laffont,
1991).
CHAPITRE 1
Rencontres sauvages
Chaque fois que nous établissons un contact, nous
les pourrissons.
Charles Brewer Carías
uand
l'hélicoptère militaire se posa dans le village de Dorita-teri,
les femmes et les enfants yanomami se réfugièrent en hurlant au
milieu du jardin de plantains. Dans la jungle également, la panique
régnait ; aras et perroquets, cerfs et tapirs se bousculaient
pour échapper à la machine. Quand la poussière fut retombée, vingt
guerriers yanomami formaient un demi-cercle, criant après les Blancs
– sept hommes, une femme – qui étaient descendus de l'hélicoptère
armés de caméras de télévision et de matériel de prise de son. La
plupart des guerriers arboraient un arc géant et des flèches. Le
chef brandissait une hache.
Cet atterrissage tumultueux, le 17 mai 1991, fut un spectacle
marquant pour l'équipe de la télévision vénézuélienne qui tournait
un documentaire sur les “ groupes humains les plus purs ”
existant de nos jours. La communauté se trouvait dans les hauts
plateaux peu explorés du Siapa, à la frontière du Brésil et du Venezuela,
l'ultime frontière de l'Amazonie. Ces montagnes reculées dissimulaient
aussi le dernier ensemble au monde de villages aborigènes demeuré
intact, dont les habitants passaient pour les reliques vivantes
de la culture préhistorique. Semi-nomades, les Yanomami occupaient
leur temps à chasser et à cheminer ainsi que l'humanité n'avait
cessé de le faire depuis d'innombrables générations. Suivant l'expression
de l'anthropologue qui dirigeait l'expédition, ils étaient nos “ ancêtres
contemporains ”.
Si, en 1991, cet accueil dans un village indien avec haches et flèches
était une nouveauté pour les journalistes de télévision, les chefs
de l'expédition, Napoleon Chagnon et Charles Brewer Cari´as prenaient
de pareils risques depuis des décennies. Chagnon, anthropologue
de l'Université de Californie (Santa Barbara), et Brewer, naturaliste
alors attaché au Jardin botanique de New York, prétendaient établir
le contact avec 3 500 Indiens Yanomami dans la seule région
du Siapa. En août 1990, leur “ découverte de dix villages yanomami
que personne n'avait jamais visités, hormis les membres d'autres
tribus ” avait déclenché une concurrence acharnée parmi les
médias. Du côté des scientifiques, on se réjouissait. Résumant l'état
d'esprit général, un journal titra : “ Découverte de villages
de l'Age de pierre ”.
Dans l'économie de l'exotisme, la valeur marchande d'un groupe tribal
est d'autant plus grande qu'il est plus éloigné et isolé. En tant
que dernier groupe aborigène intact, les Yanomami formaient une
classe à part : le caractère unique de leur patrimoine génétique
n'avait d'égal que leur nudité photogénique. Les chercheurs ne convoitaient
pas moins leur sang que les photographes leurs images. Techniquement,
les Yanomami étaient définis comme une population de terre vierge.
L'organisation des visites au compte-gouttes sent au demeurant son
privilège féodal : pour Prime Time (ABC), un village ;
pour Newsweek, un autre, et ainsi de suite. Le New York
Times eut droit à deux villages, mais dut en partager un avec
Associated Press.
Le véritable scoop, c'était parfois l'arrivée même des médias. Juste
avant de débarquer à Dorita-teri, la même équipe de la télévision
vénézuélienne avait tourné des séquences excitantes dans un village
voisin, Shanishani-teri, où l'hélicoptère s'était posé au milieu
de la maison collective circulaire, ou shabono, arrachant
la toiture, comme celle d'un pavillon du Kansas pris dans une tornade,
brisant et faisant voler en éclats comme des jouets les possessions
des Yanomami : hamacs d'écorce, calebasses, paniers tissés
et flèches de bambous. ” Ils ont gentiment accepté de
nous voir atterrir au beau milieu du shabono, expliqua la
journaliste Marta Rodríguez, alors même que toute la toiture s'était
effondrée sous l'effet du souffle. ”
Des scènes semblables se renouvelèrent ailleurs avec d'autres équipes
de journalistes. Dans un village, l'hélicoptère fut chassé par une
grêle de cailloux et de bâtons ; dans un autre, cinq Yanomami
furent blessés par la chute de poteaux . Au cours de ces péripéties,
John Quiñones est le seul à avoir posé la question la plus évidente,
une question qui serait venue à l'esprit de tout élève du primaire
instruit de l'histoire tragique des tribus indiennes depuis que
les Européens ont découvert l'Amérique, au XVe siècle.
“ N'allons-nous pas leur faire du mal, abîmer cette culture,
du simple fait de venir ici aujourd'hui ? ” Telle est
la question qu'il posa à Charles Brewer, qui, à 52 ans,
avait bonne mine avec son visage poupin mangé par de grandes bacchantes :
“ Absolument, répondit-il. Chaque fois que nous établissons
un contact, nous les pourrissons. ”
Nonobstant cette manie du “ premier contact ”, la quasi-totalité
de ces communautés extrêmement isolées avaient déjà reçu des visites
et faisaient l'objet d'une nouvelle moisson après un intervalle
adéquat. En réalité, Chagnon et Brewer avaient visité les Yanomami
de Dorita-teri sur un autre site en 1968. Ils avaient alors tourné
deux documentaires qui avaient été primés et étaient devenus des
classiques des cours d'anthropologie à travers le monde. Le premier,
Yanomamo : A Multi
disciplinary Study, illustrait de manière spectaculaire l'altruisme
de chercheurs sauvant d'une épidémie mortelle de rougeole le village
parent de Dorita-teri. Le second – The Feast – montrait la
férocité des Yanomami et obtint le premier prix à tous les festivals
auxquels il fut présenté. Tout le monde loua ces films, sauf à Dorita-teri,
où l'on avait visiblement une interprétation différente.
Alors même qu'ils les connaissaient déjà, les Dorita-teri ne virent
pas d'un très bon œil le retour de Chagnon et de Brewer. Le chef
du village, Harokoiwa, les accueillit avec une hache. Se balançant
sur ses jambes, il leur reprocha d'avoir chassé le gibier avec leur
hélicoptère. Il les accusa également d'apporter des xawara
– des vapeurs maléfiques qui, suivant l'étiologie yanomami, provoquent
des épidémies. Sous le coup de la colère, il assura que Chagnon
avait tué d'innombrables Yanomami avec ses photos. De fait, nombre
de Yanomami figurant dans The Feast étaient morts de mystérieuses
maladies peu après : des maux nouveaux que les Indiens avaient
attribués au tournage maléfique des chercheurs. Les Yanomami avaient
abandonné le village pour n'y plus jamais revenir. Plus tard, ils
criblèrent de flèches l'effigie en palmes de l'anthropologue du
film, Napoleon Chagnon.
Celui-ci étant de retour, le chef commença à balancer sa hache tout
près de la tête de Chagnon, puis, faisant allusion aux immenses
mines d'or à ciel ouvert de Brewer sur les terres indiennes, hurla
qu'il ne voulait plus voir d'autres rivières empoisonnées par des
étrangers.
Soudain, l'un des fils du chef, lui aussi armé d'une hache, se précipita
sur Chagnon. L'arme dessina un arc dans les airs, comme pour aller
fendre le crâne de l'anthropologue, mais Brewer intercepta l'arme
d'une main et, de l'autre, envoya l'homme à terre. Certaines femmes
ajoutèrent à la confusion par leurs cris, suppliant les hommes de
ne pas tuer Chagnon et Brewer, “ parce qu'ils leur avaient
toujours apporté tant de cadeaux ”.
Compte tenu des circonstances, les chercheurs et l'équipe de télévision
jugèrent préférable de partir. De retour à Caracas, les producteurs
de la télévision vénézuélienne mirent de côté les séquences tournées
sur cette altercation 25. Non sans regret. C'était
une petite scène intéressante, mais elle soulevait des questions
dérangeantes auxquelles on ne pouvait répondre, tout au moins pas
dans le cadre d'un reportage sur nos ancêtres de l'Age de pierre.
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