Paul Théroux
Suite indienne
Paul Theroux est né dans le Massachusetts en 1941.
Il est l'auteur de nombreux romans et récits de voyages,
dont Railway Bazaar (1987) et Patagonie Express (1988), tous deux
réédités en " Cahiers rouges " en
2006, La Chine à petite vapeur (1989), Les îles heureuses
d'Océanie (1993), Les colonnes d'Hercule (1997) et Hôtel
Honolulu (2002), tous publiés chez Grasset.
La Colline des Singes
1
ls
se tenaient voûtés, tête basse comme à
des funérailles, créatures indistinctes à la
silhouette d'enfants, accroupis en lisière de la route pentue.
Et tournés dans la même direction, tous, comme s'ils
vénéraient en silence le crépuscule terreux
qui s'estompait derrière la ville sainte. Immobiles au bord
du ravin, ils étaient à des kilomètres de la
ville et du large fleuve plat qui serpentait dans la lueur d'un
soleil virant au gris, s'embrasant en un paquet d'épaisse
fumée comme une chape de nuages. En contrebas, les réverbères
étaient déjà allumés, et dans l'obscurité
la cité lointaine s'étendait telle une étoffe
de velours bosselée par endroits et rehaussée de gouttes
d'or. Que regardaient-ils ? La lumière se fit plus tamisée,
plus froide, et les créatures bougèrent.
" Ils sont presque humains ", dit Audie Blunden en plissant
les yeux pour distinguer leur pelage feutré.
Un cri rauque, comme une mauvaise toux, et le plus gros des singes
dressa sa queue recourbée, laissa tomber ses bras vers l'avant
et se propulsa sur ses phalanges. Les autres, plus frêles,
le suivirent d'un pas glissant en ondulant de la queue ; et la nette
symétrie de la route disparut sous la cohorte des corps,
la grande troupe de singes longeant en procession le chemin de terre
et grimpant le talus pour gagner les arbres élancés
à l'orée de la forêt.
" Ils me font peur ", dit Beth Blunden, et quoique le
singe le plus proche fût à plus de vingt mètres
de distance, elle sentait sa fourrure rêche et sale frotter
le long de la peau nue de son bras.
Elle gardait un souvenir précis de ce babouin rugissant,
au Kenya, qui avait surgi près de son sac de couchage sous
les acacias tel un démon, de sa bouche béante envahie
de dents comme des crocs. La bête avait attaqué le
chien de leur guide, un inoffensif labrador, l'avait mordu à
la hanche, arrachant la chair jusqu'à l'os avant que l'Africain
le chasse à coups de bâton furieux. Un autre de leurs
voyages.
" Je déteste les primates, dit Beth.
- Ce sont des singes.
- Même chose.
- Non. Les primates nous ressemblent plus ", dit Audie, et
il profita de l'obscurité pour se curer le nez en douce.
La sécheresse de l'air ?
" Je crois que c'est l'inverse. "
Mais Audie n'avait pas entendu, plongé dans les profondeurs
du crépuscule. " Incroyable, murmura-t?il. J'ai l'impression
qu'ils regardaient le coucher de soleil, qu'ils s'attardaient pour
profiter des derniers rayons de chaleur.
- Comme nous ", dit Beth.
Et elle lui lança un regard, non pas à cause de ce
qu'il avait dit mais de la façon dont il l'avait dit. Il
s'était gargarisé de cette simple observation d'une
voix si pompeuse. Ils voyageaient beaucoup, et elle avait remarqué
que les voyages rendaient souvent prétentieux cet homme d'habitude
sans manières.
Ils étaient en bordure d'un sommet peu élevé,
l'une des collines en contrefort de l'Himalaya, au-dessus de la
ville sainte. Plus haut sur la crête, à quelque distance
d'Agni - le spa de remise en forme où ils étaient
descendus -, par temps clair ils pouvaient apercevoir les cimes
enneigées. Ils étaient venus là pour leur santé,
prévoyant de rester une semaine. La semaine passa vite. Ils
prolongèrent de huit jours, et renouvelaient depuis leurs
plans d'une semaine sur l'autre, se disant qu'ils partiraient quand
ils se sentiraient prêts. Ils avaient voyagé dans le
monde entier, mais ils n'avaient jamais rien vu de tel.
La meute des singes continuait de remonter le chemin de leur allure
rapide et chaloupée, leur imposant chef en tête de
cortège faisant retentir de temps à autre son cri
de gorge sévère.
" Bonsoir. "
Un homme émergea de la pénombre sur la route, marchant
avec précaution pour laisser passer les singes. Les Blunden
ne furent pas surpris. Leurs trois semaines ici les y avaient habitués
; ils n'avaient pas vu grand-chose de l'Inde, mais ils s'étaient
aperçus qu'à la moindre hésitation, n'importe
où, n'importe quand, dès qu'ils avaient l'air perdus
ou même simplement pensifs, un Indien apparaissait soudain
pour les renseigner, en général un vieil homme dodelinant
de la tête qui s'empressait de leur parler de tout et n'importe
quoi avec pédanterie. Celui-ci portait une chemise blanche,
un gilet et une écharpe de tissu épais, un pantalon
bouffant et des sandales, les yeux exorbités derrière
de grosses lunettes à monture d'écaille.
" Je vois que vous procédez à l'observation de
nos singes. "
Comme leurs précédents informateurs, celui-ci résumait
très précisément ce qu'ils étaient en
train de faire.
" Ne soyez pas perplexes ", poursuivit-il.
C'était vrai : ils étaient perplexes.
" Ils se rassemblent chaque soir. Pour prendre dernières
chaleurs dans leur corps. " Il avait cette façon voluptueuse
et légèrement avide de prononcer le mot " corps
", qui le rendait soudain charnel.
" C'est ce que je pensais, répondit Audie. Je le disais
justement à ma femme - n'est-ce pas, Beth ?
- Ils regardent aussi fumée et feux du temple dans la ville.
"
Ils avaient remarqué cela aussi. Certains Indiens, comme
lui, n'écoutaient jamais. Ils se livraient à un monologue,
instructif en général mais étrangement dénué
de tout relief, comme s'ils récitaient, sans manifester le
moindre signe d'intérêt pour ce que les Blunden avaient
à dire.
" Quel temple ? Quelle ville ? " demandèrent en
même temps les Blunden.
L'Indien tendit un doigt vers les ténèbres. "
Quand soleil est couché, les singes - voyez - se dépêchent
de rejoindre les arbres où ils passent les heures de nuit,
à l'abri de dangers. Léopards sont là. Pas
un ou deux, mais en abondance. Les singes sont leur viande. "
" Viande " : autre mot délicieux, comme "
corps ", que l'homme prononçait comme s'il était
tenté, lui donnant la consistance entêtante et désirable
de quelque chose d'interdit. Mais il ne leur avait pas répondu.
" Il y a des léopards ici, sur la Colline des Singes
? " demanda Audie.
Le vieil homme parut se renfrogner, désapprouvant sans doute,
pensa Audie, l'emploi du terme " Colline des Singes "
- c'était pourtant bien ainsi que la plupart des gens l'appelaient,
et c'était plus facile à retenir que le nom indien.
" La croyance dit que Hanuman Giri est l'endroit exact où
le dieu singe Hanuman a semé la montagne d'herbacés
et plantes vertueuses pour restaurer la vie de Lakshman, frère
de Rama. "
Voilà, c'était cela : Hanuman Giri. Au début
ils crurent qu'il répondait à leur question à
propos des léopards, mais de quoi voulait-il parler avec
ses herbacés ?
" Comme vous pouvez trouver à Ramayana, continua l'Indien
en tendant une main décharnée. Là, vous voyez
montagne derrière quelques peu d'arbres ? " et il n'attendit
pas leur réponse. " Pas du tout. C'est l'espace vide
là où il y avait montagne avant. Maintenant, ville
et temple. Sinctuaire, en quelque sorte.
- Personne ne nous a parlé d'un temple.
- Autrefois, mosquée musulmane, construite cinq siècles
avant, époque moghole, sur le site du temple Hanuman. Il
y a dix ans, problèmes, des gens envahouissent mosquée
et brûlent. Singes ici observent allées et venues,
de-ci et de-là.
- J'ai mal à la tête, dit Beth qui songeait : Envahouissent
? Sinctuaire ?
- Il y a des années, reprit l'Indien comme si Mme Blunden
n'avait rien dit (était-il sourd ? tout ceci avait-il un
intérêt quelconque ?), j'étais perdu dans forêt,
trois ou quatre vallées plus loin d'ici, côté
Balgiri. L'heure était tard, après-midi de saison
d'hiver, obscurité approchant. J'ai vu une troupe de singes
et ils semblaient discerner que j'étais perdu. J'étais
en vêtements légers, mal préparé pour
les rigueurs de nuit froide. Un singe paraît m'adresser geste.
Il mène, je suis. Il discute, peut-être pour rassurer.
Du haut de falaise à pic, au sommet, je vois chemin correct
en dessous de moi. J'étais ainsi sauvé. Hanuman m'a
sauvé, et donc je vénère image.
- Le dieu singe, dit Beth.
- Hanuman est divinité dans image du singe, comme Ganesh
est image d'éléphant et Nag est cobra, dit l'Indien.
Et quel est votre pays, je vous en prie ?
- Nous sommes américains, dit Beth, heureuse de pouvoir enfin
répondre à une question.
- Il y a beaucoup de merveilles ici, dit l'Indien, indifférent
à ce qu'il venait d'entendre. Vous pouvez rester ici toute
une vie et toujours ne pas tout voir.
- Nous sommes à Agni, là-haut, dit Audie. Le gîte.
On est sortis marcher un peu, regarder le coucher de soleil.
- Comme les singes. "
L'Indien n'écoutait pas. Il regardait d'un air contrarié
la vallée qu'il avait décrite, d'où l'on avait
effacé la montagne.
" Quel est mon âge à votre avis ? demanda-t-il.
Vous ne devinerez jamais.
- Soixante-dix et quelques.
- Je suis dans ma quatre-vingt-troisième année. Je
fais méditation yoga chaque matin pendant une heure. Je n'ai
jamais goûté viande ni boisson alcoolique. Maintenant
je vais rentrer chez moi et je prends petite quantité dhal
et puri avec lait caillé, c'est tout.
- Où habitez-vous ?
- Juste ici. Hanuman Nagar.
- C'est votre village ? "
Le vieil homme se lança dans un déluge de renseignements.
" Le bourg de Hanuman Nagar est conséquent, avec un
marché et tissage de textiles et sphères diverses
d'entreprises commerciales, notamment ferronneries, fabrique de
pots, cuisson à l'argile, carrelage pour maisons, fours et
émail.
- Personne ne nous a parlé d'une ville, dit Audie.
- Ainsi que des arbres à fruits et noix. Moi-même je
vends des produits de noix en gros. Et aussi, comme je l'ai indiqué,
sinctuaire Hanuman. Temple ancien. Je vous souhaite bonsoir. "
Et sur ce, il disparut dans les ténèbres. Les Blunden
remontèrent la route dans la direction opposée, parlant
en chemin de l'aplomb du vieil homme, de son assurance, de sa pédanterie.
Comme il était facile de rire de lui - pourtant il leur avait
appris plusieurs choses qu'ils ignoraient : la ville, ses industries,
l'histoire de Hanuman, l'affaire du temple. Il était vaguement
ridicule, mais on ne pouvait pas se moquer de lui - il était
réel. Ce qu'ils avaient pris jusqu'alors pour la Colline
des Singes, et rien de plus, avait un passé, une histoire,
un nom indien, et aujourd'hui, au creux de ce vallon, une petite
bourgade.
" Tu as compris ce qu'il a raconté sur la mosquée
et le temple ? "
Audie haussa les épaules : " Beth, ces Indiens, tu les
laisses parler et ils te font tourner en bourrique jusqu'à
l'épuisement. "
Ils eurent une surprise en remontant le chemin jusqu'au gîte.
Ils passèrent par un grand portail. Ils l'avaient vu se refermer,
mais ils n'avaient pas vu les panneaux : Accès exclusivement
réservé aux hôtes et Défense d'entrer
et Seulement pour les véhicules autorisés.
" C'est à toi que ça s'adresse ! dit Audie en
agitant un doigt en direction des ténèbres. Prends
tes cliques et tes claques et déguerpis !
- Tu es horrible, Butch ", dit Beth, et elle gloussa, parce
qu'il faisait noir et qu'ils étaient en Inde, sur cette route
défoncée, seuls, les narines pleines de poussière,
cette obscure impression de fumée dans l'air, une odeur de
bouse de vache en train de brûler, un flanc de colline rocailleuse,
et lui qui plaisantait, qui faisait l'idiot. Son côté
blagueur la rassurait toujours ; elle y trouvait une raison de l'aimer
et une forme de protection depuis trente ans qu'ils étaient
mariés. Son humour lui donnait le sentiment d'être
en sécurité.
Derrière le portail, ils aperçurent les lumières
de leur gîte et Agni proprement dit, l'ancienne résidence
du maharajah, un manoir princier, et au milieu des bambous, les
bâtiments du spa, la piscine, les palmiers, le pavillon de
yoga, illuminé par les projecteurs, le site tout entier posé
comme une couronne au sommet de la colline dont on lui avait dit
qu'elle s'appelait la Colline des Singes mais qui avait aussi un
nom indien, celui que le vieil homme avait employé et qu'ils
trouvaient impossible à retenir.
Les employés qu'ils croisaient joignaient les mains en prière
et disaient namasté ou namaskar, et certains Tibétains,
d'un geste séduisant, portaient leur main droite à
leur cur. M. Blunden faisait la même chose en retour
et s'en trouvait ému.
A l'entrée du restaurant, Beth vit un couple d'Indiens leur
sourire.
" Namasté, dit-elle en pressant ses paumes bien droit
sous son menton.
- Bonsoir ", dit l'Indien. Il s'empressa de tendre le bras
pour serrer la main hésitante d'Audie. " Rupesh - appelez-moi
Bill. Et voici Deena. Pas mal de monde ce soir, on dirait.
- Beaucoup de monde, dit la jeune Indienne à l'entrée.
Un peu d'attente, je crains. Sauf si vous voulez partager une table.
"
Audie sourit à la jeune fille. Anna, était-il écrit
sur le badge épinglé à son sari jaune et blanc.
Elle était ravissante - il l'avait vue au spa, vêtue
du pyjama blanc que portaient les masseuses.
" Aucun problème, dit l'Indien.
- Si ça ne vous embête pas, dit Beth.
- Je pourrais vous trouver une table plus rapidement si vous êtes
tous les quatre ", dit la jeune Indienne, Anna.
Audie tenta de jeter un coup d'il à sa femme, de lui
faire signe, lui dire " Attendons " (manger en compagnie
d'inconnus affectait sa digestion), mais elle avait déjà
accepté. Il détestait partager. Il détestait
l'idée, le mot lui-même ; il avait passé sa
vie à essayer de se ménager son propre espace dans
le monde, à lui et à lui seul.
A peine assis, l'Indien (Bill ?) lui avait dit qu'il habitait à
Chevy Chase, dans le Maryland ; qu'il possédait une entreprise
de location de distributeurs automatiques (" boissons en bouteilles,
en canettes, eaux minérales ") et que ses projections
budgétaires étaient meilleures que jamais ; qu'il
avait un entrepôt d'un demi-hectare et une grande maison ;
que son vieux père vivait avec eux et qu'ils avaient deux
enfants, un garçon, qui faisait des études d'économie
à Georgetown, et une fille, diplômée de Johns
Hopkins, analyste en valeurs boursières chez Goldman Sachs,
qui gagnait très bien sa vie, adorait son boulot. C'était
leur deuxième jour à Agni. Ils avaient de la famille
à Dehra Dun, il leur restait encore une journée et
ensuite ils retourneraient à Delhi prendre le vol direct
jusqu'à Newark, une nouvelle ligne, tellement mieux que de
devoir faire escale à Francfort ou Londres.
" Très spirituel ici ", dit-il après un
silence gênant, M. Blunden n'ayant pas réagi.
Audie sourit. Comment les gens pouvaient-ils parler ainsi à
n'en plus finir, au point d'en oublier la personne en face d'eux
? En même temps, il était soulagé - il n'avait
rien envie de dire sur lui-même. Il ne voulait pas mentir
et savait que si on lui posait une question directe il donnerait
une réponse évasive ou confuse. Avec les bavards,
il lui était si facile d'être anonyme.
" Que faites-vous dans la vie ? lui demandait-on parfois.
- Un peu de tout, répondait-il. Je possède quelques
entreprises : start-up, franchises. Équipements d'intérieur.
Ameublement. Électroménager. On travaillait beaucoup
sur commande par catalogue avant, maintenant presque tout se fait
en ligne. "
L'Indienne lui demanda : " Où habitez-vous ?
- Question difficile. A cette période de l'année,
en général nous sommes dans notre maison en Floride.
Nous avons un appartement à New York. Nous passons l'été
dans le Maine la plupart du temps. Nous avons une résidence
dans le Vermont, les stations de ski. Faites votre choix. "
Mais la femme ne l'écoutait pas. Elle parlait de sa fille,
qui vivait à New York, avait maintenant vingt-sept ans et
tardait un peu à se marier. Ils étaient en Inde -
eux, le père et la mère - pour rencontrer les parents
d'un garçon qui ferait, espéraient-ils, un bon mari.
Le garçon en question vivait à Rochester, dans l'État
de New York, où il était professeur dans une école
d'ingénieur.
" Mariage arrangé, dit-elle. Meilleure façon.
"
Il y avait un soupçon de provocation dans sa voix, comme
si elle mettait Audie au défi de s'élever contre son
respect de la coutume du mariage arrangé. Il prenait plaisir
à l'entendre en faire trop.
" Notre mariage, à Rupesh et moi, arrangé par
nos parents. Les Américains trouvent ça si drôle.
" Elle poussa une petite exclamation et hocha la tête.
" Je ne savais pas comment il s'appelait. Je ne connaissais
que son horoscope. Il était presque étranger pour
moi. Et bientôt trente ans ensemble ! "
Tout en approuvant avec insistance la coutume du mariage arrangé,
elle se présentait comme une femme d'un autre temps, une
curiosité pour ainsi dire, et désirait qu'on la reconnaisse
pleinement ainsi. Elle vivait aux États-Unis ; elle avait
choqué ses amis américains avec ce genre de discours
et voulait qu'Audie soit choqué lui aussi. Mais Audie décida
de la provoquer à son tour en lui souriant.
" Beth aussi était une parfaite inconnue pour moi quand
nous nous sommes rencontrés, dit-il. Je l'ai draguée
dans un bar. "
Il entendit des bribes de ce que l'Indien (Bill ? Rupesh ?) était
en train de raconter - " sa santé déclinait "
et " sa propre urine " - et il se détourna de l'épouse
désappointée.
" Mon père, enchaîna l'homme heureux d'avoir un
nouvel auditeur. Il était en soins intensifs au Georgetown
Medical Center. Ils ont dit qu'ils ne pouvaient plus rien faire
pour son état, qui était cancer du pancréas
inopérable. "Il sera mieux chez lui." Ils baissaient
les bras, oui. Il déclinait. Au désespoir de cause
nous avons vu un yogi. Il a prescrit la cure d'urine. Mon père
devait boire un gobelet de sa propre urine au réveil chaque
matin. Il l'a fait. Au bout d'une semaine, il a repris des forces.
L'appétit est revenu. La faim était là. La
soif était là. La deuxième semaine, mon Dieu,
il a commencé à prendre du poids. Meilleure peau,
idées claires. Troisième semaine, il marchait un peu.
L'équilibre était là. Deux mois comme ça,
à boire l'urine, et le corps était soigné.
Le docteur a dit : "Miracle." "
Il y avait cela aussi : à un moment il était question
de projections budgétaires et d'analyse en valeurs boursières,
et l'instant d'après on parlait horoscope, mariage arrangé
et vertus miraculeuses du pipi.
" Je vais vous dire, l'Inde est en plein boom, déclara
l'homme en l'absence de réaction de M. Blunden. Elle ne s'arrêtera
pas. Bangalore est Silicon Valley de demain. Innovation !
- Il paraît, oui, dit Audie, mais tout ce que je vois en Inde
(et il sourit au couple), tout ce que je vois en Inde, c'est des
types qui réinventent le pneu crevé. "
Peu après, le couple sourit et déclara que ç'avait
été un plaisir de les rencontrer, puis ils s'excusèrent
; et c'est seulement alors que M. Blunden leur prêta attention,
car il n'arrivait pas à savoir si, offensés, ils s'étaient
brusquement esquivés, ou s'ils croyaient vraiment à
ce qu'ils disaient. Il y avait là quelque chose d'impénétrable
qu'il n'avait pas repéré chez les Indiens. Il était
impressionné.
" Il avait l'air sympathique, dit Beth.
- Le mot ne me paraît pas convenir pour des Indiens, dit Audie.
Un peu trop générique. Prodigue, extravagant, pieux,
bavard, sans-gêne, direct, sournois, insincère, saint
- voilà des mots indiens. Cette histoire de boire leur...
- tu as déjà entendu une chose pareille ?
- Je n'écoutais pas. Je l'ai trouvé beau. C'est ça,
ton problème : tu t'attends à ce qu'ils te tiennent
un discours cohérent.
- Et qu'est-ce que tu fais, toi ?
- Je les regarde parler. Je n'écoute pas. Tu n'as pas remarqué
qu'il avait de beaux yeux ? "
Ils s'étaient levés et s'apprêtaient à
quitter la table lorsqu'ils entendirent quelqu'un les appeler d'une
voix sonnante : " Hello. " Un autre Indien s'était
matérialisé devant eux et les saluait en s'inclinant.
Il portait un bloc-notes.
" Docteur, dit Beth (elle avait oublié son nom mais
lui aussi avait un badge, où était écrit Nagaraj).
Docteur Nagaraj. "
Il avait dit qu'il les retrouverait pour le dîner, et ils
avaient oublié qu'ils lui avaient promis d'être là.
Mais il n'était pas contrarié, leur dit " Pas
d'inquiétude " quand ils s'excusèrent, et une
fois de plus Audie sourit en se rendant compte qu'il était
incapable de déchiffrer l'humeur de cet homme - de savoir
s'il leur en voulait ou non de l'avoir oublié.
" Nous avons déjà mangé ", dit Audie
en voyant approcher la serveuse ; il remarqua que c'était
la jeune fille qui les avait placés, Anna. Elle avait trois
menus à la main et se tenait près de la table, l'air
serein, patiente, attentive. Elle avait un visage pâle, rond,
asiatique, comme une poupée, ses cheveux ramenés en
un chignon serré qui lui dégageait les oreilles. Elle
était petite et s'empressait de sourire en retour quand on
lui souriait.
" Est-ce le diminutif de quelque chose - Annapurna, peut-être
?
- Non, monsieur. Mère de Marie. Je suis chrétienne,
monsieur.
- Tiens donc.
- Anna Hunphunwoshi, monsieur. De Nagaland, monsieur. Kohima, monsieur.
Très loin, monsieur.
- Je vous ai vue au spa.
- Je fais aussi des soins la journée, monsieur.
- Dînerez-vous, docteur ? demanda Audie.
- Merci, non. Je n'ingère pas de nourriture après
six heures du soir. " Il s'adressa à Anna. " Je
vais prendre un lassi salé.
- Nous devrions suivre votre exemple, dit Beth.
- Comme vous voulez.
- Alors trois, s'il vous plaît, Anna.
- Merci, monsieur. " Elle s'éloigna discrètement,
serrant ses menus contre elle.
" Où avez-vous fait vos études de médecine,
déjà ? demanda Audie.
- Institut ayurvédique de Mangalore.
- Ce qui vous donne le titre de médecin ?
- Médecin ayurvédique, oui.
- Vous pouvez exercer en dehors de l'Inde ?
- Partout où la médecine ayurvédique est reconnue,
tout à fait, je peux exercer ayurvéda sans restriction,
dit le Dr Nagaraj. Puis-je voir votre main droite, monsieur ? "
Et quand Audie plaça sa grosse main dans la main chaude et
fine du docteur, celui-ci dit : " Détendez-vous ",
et il l'examina, prenant des notes sur son petit carnet.
" Cette écriture indienne, on dirait des vêtements
mis à sécher sur une corde à linge ",
dit Audie.
Le docteur, concentré sur la paume d'Audie, ne dit rien.
Et même lorsque la serveuse revint avec les trois verres de
lassi, il continua d'étudier la grosse main grande ouverte.
Il continua de prendre des notes, puis, ce qui déconcerta
Audie, il inscrivit à leur suite des chiffres, fit des soustractions,
des multiplications, obtint un total qu'il divisa, et il souligna
le résultat. La paume d'Audie toujours dans la sienne, le
docteur leva les yeux et ne sourit pas.
" Vous avez eu vie difficile jusqu'à âge de 35
ans, dit le Dr Nagaraj. Vous avez préparé le terrain,
en quelque sorte. Ensuite vous avez récolté récompenses.
Vous pouvez aider un homme politique présentement, mais évitez.
Les dix prochaines années bonnes pour le nom et la réputation.
Madame ? "
Il offrit sa main à Beth, et elle posa la sienne par-dessus,
paume vers le haut.
" Ces chiffres, dit Beth.
- Bonnes dates, mauvaises dates, périodes à risque.
- Vivrai-je longtemps ? demanda Beth.
- Jusqu'à 85 ans, si tout bien respecté ", répondit
le docteur sans hésiter. Il recommença à examiner
la paume de Beth et à griffonner ses notes.
" Non, je ne veux pas savoir combien de temps il me reste à
vivre, dit Beth. Annoncez-moi de bonnes nouvelles.
- Enfance heureuse, mais vous-même n'avez pas d'enfants, dit
le docteur. Dix prochaines années, excellente santé.
Ne faites jamais confiance aveugle à personne, surtout ceux
qui vous complimentent. Suivez intuition. Investissez dans immobilier.
Évitez foules, fumée, poussière. " Le
docteur parlait avec effort, comme s'il traduisait d'une langue
difficile à même la paume de Mme Blunden. " Évitez
parfum. Pas de litige. "
Comme le docteur se crispait, laissant entrevoir ses dents, Beth
dit : " Ça suffit ", retira sa main et la referma.
Audie la regarda et crut deviner qu'elle aussi se demandait si le
Dr Nagaraj n'était pas un charlatan. Mais ce n'était
pas à cela qu'elle pensait.
Le Dr Nagaraj sentit lui aussi peut-être ce doute, mais il
était redevenu calme. Il but son lassi, il hocha la tête,
il tapota son bloc-notes.
" J'ai emmené mon ami Sanjeev au Parc national de Rajaji
voir les éléphants sauvages. C'est ma passion. Avez-vous
remarqué ma collection de Ganesh dans mon bureau ?
- Je me souviens, dit Beth. Les figurines d'éléphants
sur les étagères.
- Tout à fait. " Le docteur prit une nouvelle gorgée.
" Nous avons croisé un grand troupeau d'éléphants
à Rajaji. Ce ne sont pas les mêmes que les éléphants
domestiqués et employés pour les tâches, mais
une espèce distincte. Ils nous ont vus. Nous étions
près du rivage du fleuve. Connaissez-vous l'expression "Ne
vous mettez jamais entre un éléphant et l'eau ?"
- Non, dit Beth.
- Maintenant oui, dit Audie.
- Les éléphants sont devenus enragés. J'ai
vu l'éléphant mâle barrir et j'ai couru me cacher
dans les arbres. Sanjeev était derrière moi, figé
sur place, trop effrayé pour bouger. "
Tandis qu'il parlait, la serveuse revint, s'arrêta à
leur table et demanda s'ils désiraient autre chose.
" Merci, tout va bien ", dit Audie.
Elle repartit, et le Dr Nagaraj reprit : " J'ai regardé
avec horreur l'énorme éléphant se précipiter
vers Sanjeev, suivi par le troupeau des plus petits éléphants,
ils soulevaient beaucoup de poussière. Les voyant arriver,
Sanjeev a baissé la tête et s'est mis à genoux,
il savait qu'il allait mourir. Il ne pouvait pas courir ni nager.
Mais il a fait du yoga - bidalasana, la position du chat, une sorte
de réflexe instinctif. "
Le Dr Nagaraj, avec un soin extrême, tendit les doigts, remit
son napperon bien droit devant lui, essuya son dessous de verre,
puis se pencha et sirota son lassi.
" Et que s'est-il passé ? " demanda Audie.
Le Dr Nagaraj prit un air vague, les traits de son visage se relâchèrent,
puis, faisant semblant de se rappeler soudain : " Ah oui. Le
grand éléphant mâle a baissé la tête
comme pour charger. Mais au lieu d'empaler Sanjeev sur ses défenses
comme je m'y attendais, l'éléphant s'est agenouillé,
emprisonnant Sanjeev entre les deux grandes défenses. Pas
pour le tuer, oh non. J'ai compris que c'était pour le protéger
des autres éléphants qui allaient le piétiner.
"
Il semblait sur le point d'en dire plus, mais Beth déclara
qu'elle était épuisée et qu'elle serait dans
un état lamentable si elle ne dormait pas un peu.
" Voilà ce que j'appelle encore un miracle ", dit
Beth Blunden tandis qu'ils regagnaient leur suite sous le ciel étoilé.
|