Bruno Tessarech
Les sentinelles
Bruno Tessarech, né en 1947, a animé un
établissement d'enseignement expérimental et enseigné
la philosophie avant de se consacrer à l'écriture.
Il a publié des romans, parmi lesquels La Machine à
écrire, Les Grandes Personnes, La Femme de l'analyste, et
des récits littéraires, dont Villa blanche, tous réédités
en Folio. Les Sentinelles est son premier roman publié chez
Grasset.
1938
Évian
a première fois
que Patrice Orvieto avait rencontré Henry Bérenger,
il l'avait trouvé sympathique et plein d'allant. Le jeune
homme accomplissait son stage de fin d'études à la
commission des Affaires étrangères du Sénat,
que Bérenger présidait ; un poste d'observation de
choix, l'une des passerelles obligées entre exécutif
et législatif. " Au moins, là, je vais apprendre
des choses ", s'était réjoui Patrice. Il ne se
trompait qu'en partie. Trois semaines lui avaient suffi pour découvrir
qu'au Quai, on raillait une agitation brouillonne qui un jour classait
le sénateur dans le camp des tatillons, le lendemain dans
celui des dilettantes. Alexis Léger, de la race des seigneurs
qui travaillent tout le temps mais ne le montrent jamais, le lui
reprochait assez : " Bérenger, vous ne pourriez pas
contempler les choses d'un peu plus haut ? Je veux dire, trouver
un moyen terme entre la certitude que vous êtes indispensable
et la crainte de ne servir à rien ? " Bérenger
maugréait, la haute bourgeoisie mâtinée de poésie
obscure n'était pas son genre. Toutefois le ministre l'appréciait.
À preuve : c'est lui qu'il avait nommé à la
tête de la délégation française à
la conférence d'Evian.
" Quelle connerie, cette conférence, avait seriné
le sénateur à Patrice la veille dans le train. Enfin
quoi. Nous sommes le 6 juillet 1938, Hitler vient de faire main
basse sur l'Autriche, l'Europe se trouve dans une situation dramatique,
et nous devrions soudain trouver réponse à un problème,
celui des réfugiés, que personne n'a su résoudre
depuis 1933 ? Pas surprenant qu'une idée aussi saugrenue
ait germé dans la tête des Américains. Ils sont
loin, eux. Ils ne se rendent pas compte de la pression que les Européens
subissent. La vérité, je vais vous la dire : la France
se trouve coincée entre l'arbre et l'écorce. Sa marge
de manuvre est nulle. Non pas qu'elle refuse d'aider les réfugiés
politiques. Simplement elle ne le veut pas. Ou plutôt elle
ne le peut plus. D'abord les Espagnols, maintenant les Allemands
Notre pays ne va tout de même pas accueillir tous les socialistes
et tous les Juifs du monde, que diable ! D'ailleurs nous avons déjà
les nôtres ", ajouta Bérenger avec une brutalité
qui, depuis quelques jours, clouait Patrice sur place. Quelqu'un
avait remplacé le Bérenger qu'il connaissait par un
autre, imprévisible et mordant.
" Je vous suis mal, monsieur le Sénateur. L'objet de
la conférence ne consiste-t-il pas précisément
à décharger la France d'un fardeau trop lourd ? Le
Quai croit en un accord possible et jette toutes ses forces dans
la balance. La conférence décidera une ouverture momentanée
des frontières. Beaucoup le murmurent. Tous l'espèrent.
Même s'il semble que vous-même ayez du mal à
le croire.
- Je vous le dis avec tristesse, Patrice : une telle décision
est impossible. Vous êtes pétri de bons sentiments,
ce que j'apprécie en vous. Mais les choses ne sont pas aussi
simples. Les Britanniques et les Américains se sont mis d'accord
pour tout verrouiller. Et puis, regardez les opinions publiques.
Ce n'est pas l'amour des Juifs qui les étouffe. "
Le reste du voyage s'était déroulé dans une
ambiance morne, Bérenger perdu dans ses notes, Patrice retrouvant
les paysages ferroviaires de sa jeunesse, quand il retournait dans
le Sud. Maintenant il parcourait le discours inaugural du sénateur.
Une heure plus tôt, celui-ci avait fait irruption dans la
chambre du jeune homme, nud papillon de travers, feuillets
à la main. " Voulez-vous relire mon texte avant que
je l'envoie à la dactylo ? Vos conseils me sont précieux.
" Ensuite Bérenger s'était approché de
la fenêtre pour se perdre dans la contemplation du spectacle.
L'image fugace d'une salle de concours qu'arpenterait un surveillant
avait traversé l'esprit du jeune homme. Elle n'était
pas fausse. Chaque fois que Bérenger lui confiait une mission,
Patrice ne savait pas trop ce qui l'emportait, de la mise à
l'étrier ou de la mise à l'épreuve. Le corps
du sénateur se mit à osciller lentement d'avant en
arrière, talon, pointe, talon, pointe. Toujours le surveillant.
" Je ne me lasse jamais de ce paysage. Ce lac aux reflets métalliques
ce silence, cette sérénité
l'éclat
cristallin des Alpes
"
Patrice tentait de lire les feuilles, de rabouter des paragraphes,
de comprendre les renvois, les flèches, les notes, de suivre
le rythme du texte. Il peinait. Certaines formules lui paraissaient
d'une sécheresse implacable. D'autres, trop lyriques. Pour
un discours d'ouverture, celui-là fermait beaucoup. Mais
le jeune homme n'avait pas son mot à dire. La thèse
de Bérenger, celle qu'il lui avait répétée
la veille, dans le train, était implacable : les réalités
dépassaient les États. Tout le monde avait pris place
à bord d'une voiture qui filait dans la descente, freins
lâchés. Où allait-elle finir, dans quel mur,
quel ravin ? Le sénateur s'abandonna aux confidences.
" Autrefois, avec mon épouse, nous avons séjourné
à deux ou trois reprises au Royal. Nous canotions sur le
lac, nous mangions des fritures délicieuses, de l'omble chevalier.
Si on m'avait prédit qu'un jour j'y reviendrais pour une
conférence internationale
"
Il appuya sur les mots, conférence internationale, ce qui
leur donna une tournure incongrue. Patrice tentait toujours de se
concentrer sur sa lecture tandis que Bérenger, taille cambrée
devant le panorama, marmonnait des choses, parlait d'une comtesse,
d'un baccara formidable au casino, ressassait tout un passé.
Il avait connu les bals à l'Élysée sous Félix
Faure. Soudain il se retourna, sourcils froncés. La Belle
Époque était loin, les Années folles aussi.
" Vous pensez que cela ira ? C'est que nous marchons sur une
ligne de crête. D'un côté l'héritage de
1789, de l'autre les difficultés économiques et les
problèmes démographiques que ne manqueraient pas de
susciter des décisions trop hâtives, même si
elles se justifient d'un point de vue humanitaire
C'est pourquoi
je tiens la balance avec une extrême rigueur, mon petit. Du
moins j'essaie. Le patron m'a donné des consignes, c'est
entendu, sauf qu'elles sont en contradiction avec le lyrisme de
son prédécesseur. Ah, ce pauvre Front populaire
Au fait, quel adjectif ai-je employé dans le discours, humain
ou humanitaire ? C'est dans la phrase "des décisions
trop hâtives, même si elles se justifient d'un point
de vue
".
- Humain, monsieur le Sénateur.
- Remplacez par humanitaire. Ça fera plaisir aux gens de
la SDN. Je n'ai pas envie de les avoir sur le dos dès la
fin de la conférence, ceux-là. "
Il lança un geste agacé en direction de l'autre rive
du lac, côté suisse. Comme il le répétait
à l'envi : " Non seulement la SDN ne propose rien mais
elle n'empêche aucune catastrophe : ni l'invasion de l'Ethiopie,
ni l'Anschluss, rien, vous dis-je, nulle part dans le monde. Tandis
que les crises se succèdent, la SDN persiste dans son être.
Elle bavarde, elle pond des rapports et met en place des commissions.
" Soudain Bérenger se retourna, sourcils froncés.
" J'hésite à caser quelques mots sur le droit
des minorités et des peuples, un discret rappel des principes
de Wilson. Ce serait bienséant à l'égard des
Américains. Saviez-vous qu'après la guerre j'ai participé
aux travaux de la conférence de Versailles ?
- Je l'ignorais. L'insertion ne sera pas commode, monsieur le Sénateur.
Évoquer le droit des minorités alors que votre discours
leur dénie tout droit à l'existence
"
Le ton de Bérenger se fit cassant.
" Vous avez le raccourci facile, mon petit Patrice. Il s'agit
d'un texte inaugural, lequel ne préjuge en rien des positions
de nos interlocuteurs ni des travaux des commissions. Nous sommes
là pour huit jours, ne l'oubliez pas. Et en huit jours, il
peut se passer bien des choses. Mais je me rends à vos raisons.
Il n'y a pas motif à faire référence à
ces extravagants principes dont je ne suis pas convaincu que le
président Roosevelt les ait jamais beaucoup pris au sérieux
", ajouta-t-il, sibyllin.
Tant d'arguties et de subtilités diplomatiques lassaient
Patrice. Il avait suivi la chronique des préparatifs d'Evian
jour après jour ; un bien triste roman. Lorsque les chefs
d'État avaient compris que le président Roosevelt
ne ferait pas le voyage d'Evian, ils avaient eux-mêmes renoncé
à s'y rendre. Aussitôt les chefs de gouvernement leur
avaient emboîté le pas. Daladier prenant mal que Chamberlain
n'envisageât pas d'honorer le continent de sa présence,
le président du Conseil refusa tout net d'accueillir les
délégations. À leur tour les ministres des
Affaires étrangères avaient fait la fine bouche. Georges
Bonnet arguant que la question des réfugiés politiques
concernait autant le ministère de l'Intérieur que
le chef de la diplomatie, il ne se voyait pas représenter
seul la France à Evian. Daladier avait fini par investir
Henry Bérenger de la tâche délicate de jouer
les maîtres de maison. Le sénateur avait jadis été
ambassadeur à Washington, les manières américaines
n'avaient pas de secret pour lui. Au fait, quel rang occupait-il
dans l'ordre protocolaire de la République ? Nul ne le savait.
" Bof, sans doute un nombre à deux chiffres ",
avait répondu un ami du protocole auquel Patrice avait posé
la question. Les autres délégations n'étaient
guère plus reluisantes. Seule l'Amérique du Sud avait
expédié des ministres. Du moins monsieur le Président
de la délégation française n'était-il
pas dupe. " Voyez dans le fait qu'on m'envoie ici une preuve
supplémentaire qu'il ne s'y passera rien, mon cher Patrice
", avait-il lancé à son stagiaire le jour même
de sa nomination. Depuis trois mois celui-ci allait donc d'un écurement
à l'autre. À la fois vaniteuse et impuissante ; voilà
ce que la République française était devenue.
Son stage terminé, il espérait se faire nommer attaché
d'ambassade à Varsovie ou à Prague. C'est là-bas,
au cur de la Mitteleuropa, que tout allait se jouer, il en
était convaincu.
Bérenger retourna à sa fenêtre, soupira.
" Tout à l'heure la brume recouvrait le Léman.
C'est plutôt rare, en cette saison. On se serait cru en automne.
"
" Mais nous sommes en automne ", pensa Patrice tout en
essayant de se concentrer sur sa lecture ; l'automne des démocraties.
C'est étrange qu'un homme aussi avisé que le sénateur
ne s'en rende pas compte. Celui-ci poursuivait son monologue.
" Ce matin en débarquant de mon train j'ai été
sidéré, le mot n'est pas trop fort, par l'agitation
qui règne ici. Tout le monde demandait ceci, exigeait cela
Les Américains trouvaient les appartements trop exigus. Des
Sud-Américains voulaient une vue sur la campagne. Les Anglais
s'enquéraient du golf le plus proche. Et ainsi de suite.
Le Royal n'est pas si grand qu'il puisse accueillir autant de monde
dans des conditions optimum, que diable ! Rendez-vous compte : certains
pays ont envoyé jusqu'à huit personnes. Combien de
délégations nationales, déjà ? Vingt-huit,
trente ?
- Trente-deux, monsieur le Sénateur. Sans compter les organisations
religieuses ou humanitaires.
- Ni les organisations juives, glapit Bérenger.
- Il me semble qu'on peut les ranger parmi les organisations religieuses
", précisa Patrice avec douceur. Il avait décidé
d'avancer prudemment, mais de dire les choses.
" Je ne partage pas votre analyse. D'un côté vous
avez les sionistes, que seul l'avenir de la Palestine intéresse.
De l'autre les organisations juives américaines, pour qui
business is business, peut-être encore plus que pour leurs
compatriotes. Où trouvez-vous un quelconque souci religieux
là-dedans ? Nulle part. À ce propos : n'oubliez jamais
qu'aucun document officiel ne doit mentionner le mot Juifs. Cela
risquerait de favoriser l'antisémitisme, et donc d'attiser
les incendies avec lesquels M. Hitler voudrait éclairer sa
nouvelle Europe aryenne. Toutes les délégations se
sont mises d'accord sur ce point. J'ajoute qu'aux yeux de M. Daladier
comme du président Lebrun, il est essentiel de rappeler à
chacun que l'esprit de discrimination raciale ou religieuse est
contraire à la tradition républicaine. Mais je constate
que vous avez terminé votre lecture. Verdict ?
- Le texte se comprend de manière nette, monsieur le Sénateur.
Je me permets toutefois d'émettre une réserve sur
l'emploi d'un terme qui me paraît excessif. Voici la phrase
: "La France est au point extrême de saturation, si elle
ne l'a pas déjà dépassé."
- Eh bien, quel est le mot qui vous heurte ?
- Saturation.
- Rejoignez-moi à dix-neuf heures au bar du rez-de-chaussée.
Nous y prendrons un verre tandis que je vous expliquerai le sens
de ce terme. "
Le sénateur quitta les lieux comme il y était entré
: en courant d'air. Patrice posa son stylo, replaça les feuilles
du discours sur la table, balaya la chambre d'un coup d'il
circulaire. Elle virait au capharnaüm. Partout, sur le bureau,
les chaises, le lit, et jusque sur le sol, s'empilaient des chemises
remplies de coupures de journaux, de notes de synthèse, de
télégrammes ministériels, de brouillons de
discours. Une autre leçon de ce stage : la diplomatie compensait
toujours la pauvreté de ses décisions par un surcroît
de documents et de cartons d'archives.
Le jeune homme passa sur le balcon pour contempler le paysage dont
la beauté insolente l'étourdit. Tout se contrariait.
Trop d'ordre dans la nature ; trop de désordre chez les hommes.
Mais il n'était pas plus envisageable de lutter contre la
violence des hommes que de fragiliser l'équilibre éternel
qui s'étalait devant ses yeux. " C'est pourtant ici
que l'Europe a décidé de se débattre pour ne
pas mourir, songea-t-il ; au sein de ce paysage massif, immuable,
éternel, terrifiant. Et pendant ce temps, tapi quelque part
derrière ces montagnes, le monstre wagnérien ricane
ferme. "
Ses regards retournèrent à la taie aveugle du lac.
Patrice avait passé son enfance sur les bords de la Méditerranée.
L'eau, pour lui, c'était la vie, le mouvement, la grande
plénitude de l'imprévisible ; pas cette mare emprisonnée
entre les montagnes, calme comme l'ennui, et qu'alimentait l'eau
froide des glaciers. L'image de Sergio lui vint. Elle le fit sourire,
de tendresse et de complicité. Sergio, sa légèreté,
ses mille talents, son incroyable don pour faire reculer le noir
en posant des couleurs sur toute chose. " Je suis décorateur,
aimait-il à répéter ; pas peintre. " C'était
juste. Incapable de créer, il habillait le monde, à
la façon dont un grand couturier habille une femme : par
métamorphoses successives. " Tu es un vrai fils de Venise,
mon Sergio ", disait leur mère, qui conservait la nostalgie
de sa propre jeunesse, celle des noces de l'eau et de la lumière.
" Alors que toi
" poursuivait-elle à l'adresse
de Patrice, sans avoir besoin de finir une phrase que son fils aîné
connaissait par cur. Lui, il était l'homme sérieux
de la famille, celui qui, une fois monté à Paris,
n'en redescendait plus que pour les vacances. Le vivant symbole
d'une réussite qui arrachait des compliments à tous,
mais un sourire à personne. Sergio demeurait l'enfant chéri,
le cabotin génial, l'organisateur d'une fête perpétuelle,
le plus fragile mais le moins vulnérable des deux frères.
Patrice en éprouvait parfois du dépit. Il lui fallait
déployer de tels efforts pour seulement vivre que l'aisance
de son cadet frôlait l'insupportable. Puis l'image de Sergio,
son sourire insouciant disparurent. " Maintenant au boulot.
Je fourbis mes premières armes dans un palace amarré
au bord d'un gouffre, n'est-ce pas une aubaine ? " conclut
le jeune homme avant de saisir sa veste et de quitter sa chambre.
Dans les couloirs du Royal régnait une agitation électrique.
Des bagagistes passaient d'un étage à l'autre à
la recherche d'un appartement et râlaient sur les erreurs
des concierges. Des attachés de cabinet affectaient des airs
d'importance, dossiers sous le bras, porte-documents à la
main. Des créatures échappées de magazines
de mode avançaient à pas lents, port de reine et regard
lointain. Patrice entendait parler toutes les langues du monde.
L'ascenseur qui n'arrivait pas le contraignit à la bousculade
des escaliers. Deux étages plus bas, une silhouette familière
apparut au coin d'un couloir, baisant la main d'une femme qui s'attardait
au seuil d'une chambre. Bérenger. " Tout va bien, mon
petit ? " lui lança-t-il sur un ton d'indifférence.
Un homme d'âge mûr et l'air digne, portant jaquette,
leur adressa un bref salut que le sénateur lui rendit.
" Jorge Olinto de Oliveira, premier secrétaire de la
légation du Brésil. Je l'ai souvent croisé
à Washington. Vous avez vu ce monde ? Je me demande ce qui
se serait passé si tous les pays avaient répondu à
l'invitation des Américains. Ces histoires d'immigration
finissent par tourner les têtes les plus solides ", conclut
Bérenger avec un large éclat de rire qui ouvrit une
parenthèse dans la cascade de salutations qu'il ne cessait
d'adresser aux uns et aux autres.
Ils arrivèrent enfin au rez-de-chaussée. Le bar était
à peu près désert. Bérenger commanda
une Suze, Patrice une citronnade. " Revenons à notre
échange de cet après-midi. Donc le mot saturation
vous heurte. Rappelez-moi le contexte.
- La France face à la question des réfugiés
politiques. Vous écrivez qu'elle est désormais arrivée
à saturation.
- Dans mon esprit, le mot fait image. Je ne vous apprends pas qu'une
solution est saturée lorsque la substance étrangère
qu'on y incorpore ne peut plus s'y dissoudre. La France est parvenue
à ce stade, je n'y puis rien. Songez que depuis l'accession
de M. Hitler à la Chancellerie nous avons dû accueillir
près de trente mille réfugiés - et quand j'emploie
ce mot réfugiés, vous me comprenez. Le mouvement n'a
fait que croître après l'annexion de l'Autriche. Que
faire de tous ces gens qui affluent à nos frontières
? M. Bonnet a montré un réel courage en demandant
à M. Ribbentrop de prendre des mesures pour les empêcher
de venir en France. Dommage que sa réclamation n'ait été
suivie d'aucun effet. Telle est la délicate situation à
laquelle la conférence tentera d'apporter une réponse,
mon petit Patrice ", acheva le sénateur avec une emphase
qui le lavait des horreurs qu'il proférait sans sourciller.
Il vida son verre, en commanda un autre et reprit avec un souci
démonstratif accru.
" Au demeurant le problème se pose à toutes les
puissances. C'est ce que M. Roosevelt a bien compris. Notez qu'il
avait intérêt à le comprendre, sauf à
passer pour oublieux de sa propre politique. Vous savez quel est
le quota d'immigration allemande et autrichienne que les États-Unis
se sont fixé pour l'année 1938 ? Vingt-sept mille
trois cent soixante-dix entrants ! Pas un de plus. Alors que les
demandes sont deux à trois fois plus fortes.
- Ces quotas n'ont pas été établis par l'administration
de M. Roosevelt. Ils les a trouvés en arrivant à la
Maison-Blanche.
- N'empêche que ne les ayant pas modifiés, il lui revient
de veiller à leur respect. Mais le gouvernement britannique
n'est pas mieux loti ! Son opinion le presse d'accueillir des réfugiés
en Palestine, ce qui serait dans le droit fil d'une philosophie
empreinte de tolérance, sauf que les Arabes s'échauffent
de voir tant de fils des douze tribus d'Israël rejoindre la
terre de leurs ancêtres. Résultat : le chef de la délégation
britannique a refusé tout net que les représentants
du mouvement sioniste s'expriment durant la conférence, de
peur que le problème palestinien revienne sur le tapis. Comment
allez-vous, mon cher collègue ? Le climat de notre verdoyante
Savoie vous convient-il ? "
Bérenger glissa de son tabouret et s'avança vers un
petit homme à l'air triste.
" Laissez-moi vous présenter un de nos plus brillants
espoirs diplomatiques, cher ami. Patrice Orvieto, diplômé
de l'école des Sciences politiques et lauréat du grand
concours des ambassades. Mon collègue Jean Schneider, directeur
du ministère des Affaires étrangères et du
Commerce extérieur du royaume de Belgique. "
Le Belge serra la main de Patrice.
" Orvieto ? Seriez-vous italien, monsieur ?
- À deux générations, monsieur le Directeur.
Mais ma famille est désormais française de droit.
Tous nos papiers sont en règle, ajouta Patrice sur un ton
fort poli.
- Dommage. Vous auriez pu être le seul Italien présent
à la conférence ", nota M. Schneider qui voulait
placer son mot. L'Italie de Mussolini avait décliné
l'invitation d'Evian, entraînant dans son sillage d'autres
régimes à la démocratie hésitante, la
Hongrie, la Roumanie, la Pologne. L'Union soviétique s'était
abstenue d'envoyer le moindre observateur. La guerre frappait déjà
à la porte.
Bérenger remonta sur son tabouret de bar tout en invitant
son interlocuteur à l'imiter. Les deux diplomates se lancèrent
alors dans une conversation jalonnée de souvenirs tour à
tour graves et hilarants. Patrice sortit sur l'esplanade au moment
où l'arrivée de la délégation américaine
affolait les esprits. L'imposant Myron Taylor arborait un air calme
qui semblait de bon augure pour la suite des événements.
Et puis l'homme était un intime du président Roosevelt.
" Tous les espoirs sont permis ", voulut se persuader
le jeune homme. Depuis deux jours, les conversations avec le sénateur
l'accablaient.
1
Les séances plénières se tinrent dans le grand
salon blanc et or de l'hôtel. La chaleur était telle
que l'atmosphère y devint vite irrespirable. On tenta des
courants d'air ; les fenêtres, en claquant, faisaient un bruit
pénible. Alors on laissa ouvertes les portes qui communiquaient
avec d'autres pièces où s'entassaient les observateurs
des pays neutres, le gros des conseillers et une centaine de journalistes.
Malgré la demande de Roosevelt, il fallut donc renoncer au
huis-clos. " Vous voyez combien notre pays a l'esprit large
puisqu'il accueille même des gens indésirables ",
lança un membre de la délégation française
en désignant ces messieurs de la presse. Le trait laissa
de marbre les représentants sionistes qu'on avait interdits
de parole.
Patrice suivit les discours inauguraux depuis une salle à
manger mitoyenne, coincé contre une desserte où, dès
onze heures, les maîtres d'hôtel mettaient à
chambrer leurs bordeaux. De la chaise inconfortable où il
se tenait, siège canné et dossier cabriolet, il pouvait
apercevoir en se penchant les profils soucieux des délégués.
L'ambiance n'était pas aux concessions. Dès son discours
inaugural, Henry Bérenger définit l'étiage
auquel la France situait sa réponse à " la délicate
question des réfugiés ". Il le fit avec une dureté
encore accrue par rapport au texte qu'il avait soumis la veille
à son jeune conseiller. Au lieu de parler des " victimes
de l'immigration autrichienne ou allemande ", le sénateur
usa d'un mot terrible, les " déchets ". Patrice
sursauta sous la violence du terme tandis que, là-bas, quelques
délégués levaient les yeux vers les lustres
pour cacher leur gêne sous une décontraction de façade.
Mais la plupart ne semblaient pas choqués. Le chef de la
délégation britannique opina même d'une façon
qui frôlait l'indécence. " Comment puis-je servir
une république qui nomme déchets les victimes de la
dictature et du racisme ? " pensa le jeune homme avec effroi.
L'adhésion que Bérenger sentit sourdre de son auditoire
l'entraîna plus loin. " Est-il dans l'intérêt
de la France d'apparaître comme l'asile officiel de tous ceux
que l'Allemagne considère comme ses ennemis naturels ? Un
élément d'antagonisme culturel et racial serait introduit
à titre permanent dans les relations franco-allemandes ",
asséna-t-il. " En d'autres termes : ne créons
pas de souci à Hitler ", en conclut Patrice, atterré
par la tournure que prenait la séance inaugurale. Mais bientôt
les formules lénifiantes refleurirent, pays des droits de
l'homme et principes des Lumières firent leur apparition.
C'était la fin du discours. Le sénateur fut applaudi
pendant de longues minutes. Chacun laissait éclater son soulagement
: contrairement à son habitude, la France n'allait pas jouer
la donneuse de leçons.
Des discours aussi émouvants que dépourvus de propositions
concrètes se succédèrent tout au long de la
semaine. Leur rhétorique ouvrit sur des palabres inutiles.
Pendant ce temps des commissions travaillaient à mettre en
place un calendrier de réunions futures et à modifier
tel ou tel point du texte final. Les enjeux étaient délicats
: montrer à l'opinion mondiale et à Hitler que les
démocraties ne renonçaient pas à leurs principes
tout en n'engageant aucune action en faveur des réfugiés.
Jour et nuit, les conciliabules se poursuivirent jusque dans les
couloirs sombres de l'hôtel. Et chaque matin, sur le lac,
la brume tardait à se dissiper pour laisser place au même
spectacle : les Alpes, la courbe harmonieuse de l'immense miroir
en contrebas, les prairies.
Un jour, parcourant la revue de presse que le Quai d'Orsay avait
remise au sénateur avant son départ, Patrice tomba
sur une déclaration du Chancelier après l'annonce
de la prochaine conférence, en avril dernier. Elle lui fit
froid dans le dos : " J'espère, éructait le Führer
en parlant des Juifs, que le monde aura suffisamment de générosité
pour convertir sa sympathie envers de tels criminels en aide effective.
En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à mettre
ces criminels à la disposition de ces pays, et même
de les embarquer sur des bateaux de luxe, peu importe. " "
Il faut contrer un tel cynisme, prendre Hitler au mot, lui montrer
que ses propos n'effraient personne, s'énerva Patrice ; au
lieu de cela
" Il referma le dossier de presse d'un geste
sec.
Le discours de clôture de Bérenger finit d'écurer
le jeune homme. Après avoir concédé que la
France était prête à accueillir quelques personnalités
" utiles pour l'économie et le patrimoine intellectuel
", le sénateur cadenassa la porte qu'il venait d'entrouvrir.
L'opération se fit à l'aide de termes qui ne figuraient
pas dans la version initiale. " Il ne faut pas que l'honneur
devienne péril, martela Bérenger. Celui-ci peut découler
d'une sorte de déséquilibre entre la puissance numérique
autochtone et les chiffres des éléments du dehors.
Il peut découler ensuite de la qualité morale défectueuse
de l'élément d'importation. Un peuple ne peut consentir
à se détruire par l'amour du prochain. "
" Ne seriez-vous pas un peu juif, monsieur Orvieto ? s'enquit
le sénateur. Tandis que je m'exprimais, mon regard a croisé
le vôtre à deux ou trois reprises. Vous sembliez si
mal à l'aise que je vous ai cru vous-même concerné
par ce problème.
- Pas le moins du monde, monsieur le Sénateur. Je crois vous
avoir dit que mes grands-parents étaient italiens.
- Mais il y a des Juifs même en Italie, figurez-vous, répondit
l'autre d'un ton pincé. Vous n'êtes peut-être
pas juif, mais vous êtes trop sensible. N'oubliez jamais que
la diplomatie fonctionne avec l'esprit, et non avec le cur.
Elle s'attache à protéger les intérêts
de votre pays et non à prendre la place de Dieu comme législateur
de la morale universelle. Dans la vie d'une nation, tout est chaîné.
Vous ne pouvez séparer l'aspect éthique d'une question
de ses autres aspects, démographiques, politiques, économiques,
sociaux.
- Vous lisez en moi comme en un livre ouvert, monsieur le Sénateur.
C'est vrai, votre formule sur "la qualité morale défectueuse
de l'élément d'importation" m'a blessé.
Je ne suis pas juif, mais je suis fils d'immigré. "
Bérenger posa la main sur l'épaule de Patrice.
" Cette formule, comme plusieurs autres, m'a été
dictée au mot près par les gens qui nous gouvernent,
mon cher Patrice. Ne croyez-vous pas que, en tant que représentant
de la Guadeloupe, elle me révulse autant que vous ? "
" Dans ce cas l'honneur vous eût commandé de ne
pas la prononcer ", faillit rétorquer le jeune homme.
Mais Bérenger se détourna pour rejoindre un groupe
de délégués qui fumaient sur la terrasse, face
au lac. Pendant des années le jeune homme s'en voulut de
ne pas avoir ce jour-là affirmé les principes auxquels
il croyait. Sa vie aurait sans doute pris un autre tour. Puis il
oublia cet instant durant lequel il avait compris que le sort des
Juifs était scellé.
La conférence s'acheva sur une seule décision : la
mise en place d'un Comité international aux réfugiés
qui siégerait à Londres. Les Britanniques gardaient
ainsi la haute main sur l'affaire, les Américains évitaient
le recours à une Société des nations qu'ils
vomissaient, et les Français se contentaient de suivre le
mouvement. Un point, toutefois, les comblait : leur langue avait
été retenue à parité avec l'anglais
comme langue officielle dans les futures discussions. " Vous
constatez que notre pays n'abdique rien de sa grandeur ", glissa
Bérenger à Patrice avec émotion. Le programme
que la conférence assignait à ce Comité tenait
en une phrase : proposer aux Juifs un lieu d'établissement
quelque part dans le monde. " C'est-à-dire n'importe
où mais pas chez nous, songea Patrice en prenant connaissance
de la résolution ; j'imagine qu'en ce moment Hitler se frotte
les mains. L'inertie et l'impuissance des démocraties lui
apportent, une fois de plus, la preuve qu'il peut faire des Juifs
ce que bon lui semble. Personne ne lèvera le petit doigt
pour leur venir en aide. "
Les délégués quittèrent Evian satisfaits
de la tâche accomplie et dénués de tout remords.
La plupart d'entre eux se précipitaient à Paris. "
Le voyage officiel des souverains britanniques y réclame
notre présence, expliqua le sénateur. Lorsque la République
française invite, croyez-moi, mon cher, elle ne fait pas
les choses à moitié. Certains grands dîners
du Quai et de l'Elysée demeureront encore longtemps dans
les mémoires. " Sur ce il vanta les mérites de
l'entente franco-britannique dans les circonstances difficiles que
traversait l'Europe.
Patrice n'écoutait plus. Il tentait de mettre de l'ordre
parmi les dizaines de chemises accumulées dans sa chambre.
Sans vergogne le sénateur y avait jour après jour
entassé une masse de documents. " Ne vous inquiétez
pas, nous ferons le tri plus tard ", avait-il prévenu
en manière d'excuse. Son stagiaire s'était efforcé
à une politesse de rigueur. Mais il avait de plus en plus
de mal à supporter cette formule : faire le tri.
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