T.C.
BOYLE
HISTOIRES D'AMOUR (roman)
traduit de l'américain par
Robert Pépin
Tom Coraghessan Boyle vit près
de Santa Barbara dans une maison dessinée
par l'architecte Frank Lloyd Wright. Il est
l'auteur de trois recueils de nouvelles et de
six romans dont Water Music, Au bout du
monde, Aux bons soins du Docteur Kellog,
Riven
Rock et América qui a
obtenu, en 1997, le Prix Médicis
étranger.
La poudreuse
fatale
ent
sept qu'il y en avait, de tous les âges, de
toutes les formes et de toutes les tailles, des
vingt-cinq-trente ans habillées de robes
qu'on aurait cru coupées dans du film
alimentaire à deux ou trois qui, plus
anciennes, solidement charpentées et
vêtues de pantalons, auraient pu être
mères, - mères de types
déjà mûrs, avec bouc et bossant
au McDonald, s'entend. J'étais censé
les accueillir quand elles descendraient de l'avion
de Los Angeles, - moi et Peter Merchant dont
l'agence de voyages avait organisé tout ce
week-end en partenariat avec une firme de Beverly
Hills. Il y avait aussi deux ou trois autres mecs,
des qu'en voulaient comme J.J. Hôtel, et le
mauvais élément, savoir plus
précisément Bud Withers, qui n'avait
aucune envie de cracher les cent cinquante dollars
exigés pour le buffet, la fête «
Malibu Beach » et la vente aux enchères
après. Tous espéraient quelque chose
du genre gratis, mais j'étais là pour
faire tampon et m'assurer que rien de tel ne se
produirait.
Peter était tout sourires lorsque, nous
portant à la rencontre de la première
nana, Susan Abrams, d'après son badge, nous
nous écriâmes en chur «
Bienvenue à Anchorage, terre du grizzly et
de l'homme au grand cur ! ». Oui, bon,
c'était assez bébête
(l'idée était de Peter, pas de moi),
et je me sentis un peu idiot lorsque je me
retrouvai devant les premières (elles
avaient le regard dur, des divorcées 1
à tous les coups, peut-être même
des secrétaires juridiques, voire des
avocates, il n'aurait plus manqué que
ça), mais lorsque je découvris la
petite aux yeux couleur fonte des glaces au
cinquième ou sixième rang, je
commençai vraiment à reprendre
courage. Son badge avait été
calligraphié à la main et non pas
imprimé à l'ordinateur comme tous les
autres et ça, ça me titillait, le
soin que ça supposait
Je lui serrai la
main, lui lançai « Bonjour, Jordy,
bienvenue en Alaska » et lui tendis un petit
bouquet à porter à la
boutonnière de son corsage.
Elle avait l'air un peu
hébété, mais j'attribuai la
chose au voyage, aux petits verres et à
l'atmosphère de fête qui avait
dû régner dans l'avion, - cent sept
femmes qui s'en allaient passer le week-end de
Labor Day dans un Etat où on ne comptait pas
moins de deux hommes libres par femme ! Mais je me
trompais du tout au tout. Il s'avéra que
c'est à peine si elle avait bu un verre de
chablis. Ce que je prenais pour de la confusion, de
la léthargie, à vous de choisir,
n'était autre que de l'étonnement.
Comme je devais l'apprendre plus tard, ce pays
l'attirait depuis toujours, - livres et
rêves, elle y pensait depuis son enfance
qu'elle avait passée à Altadena,
Californie, à deux pas du stade du Rose
Bowl. Amoureuse des livres, - elle enseignait
l'anglais -, elle s'était coincé une
nouvelle édition reliée cuir de haute
qualité des Hauts de Hurlevent sous le bras
avec lequel elle portait sa valise et son sac de
voyage. Je lui donnai la petite trentaine.
- Merci, me répondit-elle d'une voix
chuchotante qui me renvoya aussi sec à mes
treize ans, puis elle cligna de ses yeux couleur
fonte des neiges pour bien s'imprégner de
mon visage et de mon étendue (je dois dire
que je suis grand, de fait, un des plus grands des
alentours de Boynton, un mètre
quatre-vingt-quinze, cent onze kilos et ce n'est
pas encore que du gras), lut mon nom sur mon badge
et ajouta, comme en un souffle profond de sa petite
voix flottante, « Ned ».
Et disparut, et ce fut la suivante (elle avait une
tête de carte topographique et une poigne de
bûcheron), et la suivante encore, et encore,
tandis que je me demandais jusqu'où
ça monterait pour Jordy et si mes 125 $, -
je n'étais pas prêt à
dépenser plus -, allaient suffire.
***
Les filles, - femmes, dames, comme vous voudrez
-, se reposèrent un moment à leur
hôtel, y firent leurs ablutions,
repassèrent leurs habits et se
maquillèrent pendant que Peter Merchant et
Susan Abrams papillonnaient à droite et
à gauche pour s'assurer que tout, jusqu'au
moindre détail, était prêt pour
la soirée. J'allai m'asseoir au bar et bus
de la bière mexicaine pour me mettre dans
l'ambiance. J'avais à peine fini la
première lorsque je levai la tête et
qui c'est que je vois si c'est pas J.J. et Bud avec
disons
une demi-douzaine de types du coin,
tous aussi maigres et affamés que chats en
hiver ? Bud m'ignora et commença à
baratiner les mecs d'Anchorage avec ses conneries
habituelles sur la façon dont il vivrait des
ressources naturelles de la terre, là-bas,
dans sa cabane des environs de Boynton, - des
bêtises de la plus belle eau ainsi que peut
en témoigner n'importe qui au bout de trente
secondes -, mais J.J., lui, s'installa à
côté de moi, poussa une espèce
de soupir jodlé et m'offrit un verre, que
j'acceptai.
- T'en as choisi une ? me demanda-t-il avec
son air mo-queur, comme si toute cette histoire de
contingent de Los Angeles n'était qu'une
mauvaise blague alors que je savais pertinemment
qu'il bluffait et que, doucement optimiste, il
attendait autant que moi de
l'événement.
L'image de cent sept femmes en sous-vêtements
me traversa soudain la cervelle, puis j'imaginai
Jordy en soutien-gorge noir et petite culotte
assortie et risquai un petit sourire
gêné.
- Oui, reconnus-je.
- Du diable si M. Letricheur là-bas
(geste en direction de Bud qui tous les week-ends
se traîne dans le guano jusqu'au cou avec les
passionnés du grand air genre catalogue L.L.
Bean) n'en a pas une lui aussi ! A l'entendre, il
aurait déjà son numéro de
chambre et lui aurait dit qu'il ferait toutes les
offres qu'il faut pour pouvoir sortir avec elle,
même si ça devait l'obliger à
piocher dans la fortune familiale.
Mon rire fut du genre amer et
étranglé. Bud sortait à peine
de prison, où il avait fait six mois pour
avoir tiré au fusil dans les fenêtres
de trois cabanes et la vitrine ensoleillée
du magasin que je possède dans
l'artère principale (il n'y en a qu'une) de
Boynton centre, population : cent soixante-dix
habitants. Il n'avait même pas de pot de
chambre où pisser, hormis ce que lui versait
le ministère des Anciens Combattants, le
chômage ou autre, - ce n'était pas
facile à dire vu la tendance qu'il avait
à mélanger fiction et
vérité. Ça et la cabane
à rats qu'il avait construite sur des terres
fédérales dans la vallée du
Yukon, et ça, c'était condamné
à la démolition. Je ne savais pas ce
qu'il avait fait de son gamin après que
Linda l'avait quitté et n'avais aucune envie
de le deviner.
- Et d'abord, comment est-il arrivé ici
? demandai-je à J.J.
Le crâne chauve et la barbe abondante et
blanche comme neige, J.J. était veuf et,
musicien, savait préparer le rond
d'élan avec ail et sauce blanche aussi
méchamment que le dernier des types
arrivés ici depuis dix ans. Il haussa les
épaules et reposa sa chope sur le
comptoir.
- Comme toi et moi, dit-il.
Je ne le crus pas.
- Tu veux dire
en voiture ? Et où
l'aurait-il eue ?
- Tout ce que je sais, c'est que la semaine
dernière il m'a dit qu'il avait un copain
qui allait lui passer un Land Cruiser Toyota tout
neuf pour le week-end et qu'en plus, il avait
l'intention de rentrer chez lui à Boynton
avec Mme Withers Numéro Deux, même
s'il devait finir par caner et lâcher les
cent cinquante billets pour la soirée et le
reste. A l'entendre, ce serait un investissement !
Comme s'il pouvait y avoir une femme assez folle
pour le suivre où que ce soit ! Et je te
parle même pas d'une cabane au trou du cul du
monde !
Il faut croire que l'étonnement m'avait
déjà bien abruti car je n'arrivais
pas vraiment à lui fournir de
réponse. De fait, je me contentai de
regarder par-dessus ma bière. Ici, la nuque
de Bud, là, ses coudes sur le bar, plus bas
l'échancrure de ses bottes, -comme si je
pouvais y entrevoir les pieds en plastique qu'il y
avait enfournés. Je les avais vus une fois,
ces pieds, lorsque, de retour de l'hôpital,
il était passé au magasin pour boire
un verre avec moi, - il était
déjà à moitié saoul et
portait un short sous son manteau bien qu'il
fît moins quarante à
l'extérieur. « Hé, Ned !
m'avait-il lancé d'un sale ton accusateur,
t'as vu ce que vous m'avez fait, toi et les autres
? » et il avait entrouvert son manteau pour me
montrer ses chevilles, ses sangles et ses pieds en
plastique, - on aurait dit exactement ceux des
mannequins exposés dans les vitrines des
grands magasins.
J'étais embêté. Je connaissais
Bud et si je n'avais pas envie de le laisser
entendre à J.J., je savais à quel
point il pouvait être charmant (surtout quand
on n'était pas averti) et combien les femmes
le trouvaient séduisant. Je n'arrêtais
pas de me dire « Et si c'était
après Jordy qu'il en avait ? ». Sauf
qu'ensuite, je m'ajoutais qu'il y avait peu de
chances, - sur cent sept femmes qui en voulaient et
parmi lesquelles choisir
-, et même :
il en serait resté cent six et
ç'aurait été bien le diable si
aucune n'était faite pour moi.
***
Statistiques :
Sur une population de 170 habitants, Boynton
comptait 32 femmes, toutes mariées et toutes
invisibles, même lorsqu'elles s'asseyaient au
bar que j'ai ouvert dans l'arrière-salle du
magasin. En hiver, la température moyenne
était de moins dix-sept et il y avait
presque deux mois pendant lesquels on voyait
à peine le soleil. Ajoutez à cela
qu'en Alaska, tous les adultes ou presque ont un
problème de boisson et vous n'aurez aucun
mal à imaginer le genre de vie qu'on se tape
les mauvais jours.
Et je ne faisais pas exception à la
règle. L'hiver n'en finissait pas, les
nuits, on les passait seul, et la picole
était un bon moyen d'atténuer une
solitude et un ennui qui paralysaient tellement que
c'est à peine si on se sentait vivant. Je
n'avais rien d'un poivrot, ne pas se
méprendre, - rien à voir avec Bud
Withers, même de loin -, et je tentais de me
dominer : l'alcool, je n'y touchais, et encore,
qu'une fois tous les deux jours, au maximum, et
j'essayais toujours de ne pas perdre espoir. C'est
d'ailleurs pour cette raison que je quittai le bar
après deux bières et retournai chez
Peter pour m'asperger d'after-shave, solidifier les
cheveux qui poussent autour de ma calvitie avec un
bon coup de brumisateur et passer la veste de sport
que j'avais portée pour la dernière
fois à l'enterrement de Chiz Peltz (il est
mort gelé la nuit où Bud a perdu ses
pieds, et c'est moi qui ai dû l'arracher
à la porte du bar le matin venu : on aurait
dit une statue en bronze, tout recroquevillé
comme il était sur sa bouteille avec sa
parka ramenée sur sa tête, même
que c'était comme ça qu'on avait
dû l'enterrer, avec sa bouteille et tout et
tout).
Après, je repris les rues mugissantes
jusqu'à l'hôtel et la salle de bal qui
auraient pu contenir tout Boynton et ce qu'elle
compte d'habitants, - j'avais l'impression
d'être un étudiant de première
année écrasé contre le mur
à la fête hebdomadaire. Sauf que je
n'avais plus rien d'un bizut et que ce
n'était pas d'une fête qu'il
s'agissait. J'avais trente-quatre ans et plus
qu'assez de vivre comme un moine. Il me fallait
quelqu'un à qui parler, - une compagne, une
aide, une épouse -, et c'était
là ma meilleure chance d'en trouver une.
Dès que je vis Jordy debout près de
la table des hors-d'uvre 1, les cent six
autres femmes disparurent à ma vue et je sus
que je m'étais raconté des histoires
là-bas au bar. C'était elle, elle et
elle seule, que je voulais et le désir que
j'eus d'elle fut comme une souffrance qui ne me
lâcha plus à partir de ce
moment-là. Une autre femme l'accompagnait.
Elles s'étaient rapprochées et
parlaient ensemble, mais à être
honnête, j'aurais été incapable
de dire si cette autre femme était grande ou
petite, blonde, brune ou rousse : je ne voyais que
Jordy.
- Bonjour ! lui lançai-je, ma veste de
sport me serrant aux aisselles et collant au dos
comme une bête vivante. Vous vous souvenez de
moi ?
Bien sûr qu'elle s'en souvenait. Elle tendit
le bras pour me serrer la main et me faire un petit
bisou au bord de la barbe. L'autre femme, -
l'invisible -, disparut au second plan avant qu'on
ait pu me la présenter.
Que dire après ça ? Je me retrouvai
à court de mots. Mes mains me paraissaient
grosses et encombrantes, comme si on me les avait
agrafées aux bras lorsque j'avais franchi le
seuil de la pièce, et ma veste de sport
battait des ailes autour de moi et me plantait ses
serres dans le cou. J'avais envie de boire un coup.
Méchant.
- Vous voulez prendre quelque chose ? me
chuchota Jordy en brisant ses mots en de minuscules
pépites de sens.
Elle tenait un verre de vin blanc à la main
et portait une paire de boucles d'oreilles
scintillantes qui pendaient jusqu'aux os
superbement sculptés de ses épaules
nues.
Je la laissai me conduire à la longue table
pliante avec ses quatre barmen tout affairés
d'un côté et toutes les femmes qui se
bousculaient de l'autre tandis que les grands
cinglés de la forêt faisaient de leur
mieux pour les saouler de paroles, puis il y eut un
double scotch dans ma main et je me sentis
mieux.
- C'est un beau pays, dis-je en portant un
toast à la dame, audit pays, à la
salle et à tout ce qu'il y avait autour.
Nos verres s'entrechoquèrent, et j'ajoutai
:
- Surtout par chez moi, à Boynton.
C'est calme, vous savez ?
- Oh, je sais, me renvoya-t-elle, et pour la
première fois je remarquai un petit quelque
chose qui, à peine contenu, ne demandait
qu'à pétiller sous sa voix
rocailleuse, enfin
j'imagine. D'après
ce que j'ai lu
c'est bien dans le bassin du
Yukon, n'est-ce pas
Boynton ?
C'était le signal et je lui fus
reconnaissant de me l'avoir donné. Cinq
minutes durant, je lui tins un discours
insensé sur les merveilles
géologiques et géographiques des
alentours de Boynton, avec considérations
sur la flore et la faune locales, les
curiosités humaines aussi, mais en prenant
bien soin d'éviter les statistiques
dégrisantes au vu desquelles je me demandais
encore ce que j'étais allé foutre
dans ce bled. Lorsque j'en eus fini, je
m'aperçus que mon verre était vide et
que Jordy se tortillait dans ses bottines pour
pouvoir en placer une.
- Je vous demande pardon, lui dis-je en
baissant la tête en signe d'excuse, je ne
voulais pas vous rebattre les oreilles de
C'est juste que
(et là, ma langue
s'étant déliée sous la
brûlure envahissante du scotch, je
m'avançai un peu)
c'est juste qu'on
n'a guère l'occasion de parler avec des gens
nouveaux, à moins de se taper toute la piste
jusqu'à Fairbanks et ça, c'est
plutôt rare
surtout avec quelqu'un
d'aussi joli que, enfin
avec une femme aussi
attirante que vous.
Elle se débrouilla pour rougir très
joliment sous le compliment, puis s'embarqua elle
aussi dans un discours où elle décria
le manque d'humanité de la vie citadine, son
agitation, sa précipitation et ses ennuis
constants, son air malsain, ses plages
polluées et, chose qui retint vraiment mon
attention, son manque d'hommes ayant les valeurs,
l'énergie et le cran des gens d'autrefois.
En prononçant cette dernière phrase,
- je ne sais pas si c'est exactement ainsi qu'elle
s'exprima, mais le message était clair -,
elle leva si fort son regard de glacier sur moi que
je me sentis capable de marcher sur l'eau.
Nous faisions la queue à la table du buffet
lorsque Bud Withers y arriva d'un pas
traînant. Il était surprenant de voir
à quel point il se débrouillait bien
sur ses pieds en plastique, - quelqu'un qui
n'aurait pas su ce qu'il avait ne l'aurait jamais
deviné. Certes, on voyait bien que quelque
chose clochait, - chaque fois qu'il faisait un pas,
on avait l'impression qu'il se
récupérait, comme si quelqu'un venait
juste de le pousser par-derrière -, mais,
comme je l'ai dit, ce n'était pas aussi
anormal que ça. Toujours est-il que je me
débrouillai pour me positionner entre Jordy
et ce qu'il pouvait voir, me recroquevillai sur ma
compagne tel l'aigle qui masque sa proie et
continuai de converser avec elle. Elle
s'intéressait à la vie de Boynton, -
et obsessionnait, non, vraiment, sur les
détails les plus infimes -, je lui dis toute
la liberté qu'on avait dans la forêt,
comment on peut y vivre la vie qu'on veut, en
accord avec la nature au lieu de calfeutré
dans quelque boîte en stuc à
côté d'un hypermarché.
- Mais
et vous ? me demanda-t-elle. Vous
ne vous sentez pas coincé, dans votre
magasin ?
- Parfois, quand j'ai des fourmis dans les
jambes, je ferme pour deux ou trois jours, c'est
aussi simple que ça.
Elle eut l'air choqué, ou alors
non,
sceptique est plus juste.
- Et vos clients ?
Je haussai les épaules pour lui montrer
combien tout était décontracté
dans le coin.
- Ce n'est quand même pas le bureau de
l'aide publique, lui répondis-je, et pour
boire, ils peuvent toujours aller au Nougat, chez
Clarence Ford. (De fait, Clarence voulait appeler
son bar « The Nugget 1 », mais comme il
est brouillé avec l'orthographe
et moi
qui me donne toujours la peine de prononcer
ça exactement comme il faut, rien que pour
l'irriter !) Ce qui fait que dès que j'en ai
envie, que ce soit au cur de l'hiver ou
autre, j'accroche mon panneau « parti courir
les bois », je sors mes raquettes et je m'en
vais poser mes pièges.
Elle parut réfléchir à ce que
je venais de dire, les cheveux qu'elle avait autour
des tempes frisottant sous la vapeur qui montait
des plateaux de service.
- Et c'est quoi que vous chassez ? Le vison
?
- La marte, le lynx, le renard, le loup.
La bouffe était bonne (ça valait
mieux vu le prix que ça coûtait), j'en
déposai un beau tas dans mon assiette, mais
juste assez pour qu'elle ne me prenne pas pour un
goinfre. Il y eut un silence. Alors seulement je
pris conscience de la musique, - un air des Beach
Boys joué par un orchestre de Juneau
installé à l'autre bout de la
salle.
- Pour le renard, enchaînai-je sans trop
savoir si elle avait envie d'entendre ou pas, quand
on le trouve, il a la patte coincée dans un
piège ou alors il a essayé de se la
bouffer et il gronde comme une tronçonneuse.
Bon alors, ce qu'il faut faire, c'est lui flanquer
un coup de gourdin en travers du museau, comme
ça
(et je lui montrai de ma main
libre)
et ça suffit à le mettre
K.-O. Après, on lui appuie juste un peu sur
la gorge jusqu'à tant qu'il arrête de
respirer et on a une belle fourrure toute propre,
si vous voyez ce que je veux dire.
Soudain inquiet, je me demandai si elle ne comptait
pas au nombre des allumés du mouvement pour
la libération des animaux, ceux qui veulent
protéger rats, tiques et puces jusqu'au
dernier, mais non, elle n'avait pas du tout l'air
irritée. En fait même, son regard me
parut filer au loin un instant, jusqu'au moment
où elle se pencha en avant, se servit une
belle portion de crabe et se redressa en
souriant.
- Comme les pionniers, quoi, dit-elle.
C'est à ce moment-là que Bud nous
débusqua. Et se colla pile où il
fallait dans la file, posa une main sur la taille
de Jordy et l'attira à lui pour l'embrasser
alors qu'elle tenait son plateau à la main
et tout et tout, même qu'elle fut
obligée de le tenir gauchement devant elle
sinon il y aurait eu du crabe et de la salade
d'avocat tout partout sur le devant de sa robe en
soie noire.
- Désolé d'être en retard,
poupée, lui lança-t-il avant de
prendre une assiette et d'y empiler une montagne de
charcuterie et de saumon fumé.
Jordy se tourna vers moi, mais je fus incapable de
déchiffrer son visage, absolument incapable,
sauf que, bien sûr, je sus aussitôt que
Bud m'avait coiffé sur le poteau et que
même s'il n'y avait qu'une chance sur 107
pour que ça se produise, c'était bien
Jordy qui lui avait donné le numéro
de sa chambre. Le comprendre m'estourbit, mais, ma
stupeur passée, je sentis la colère
me monter comme la mousse dans la boîte de
bière.
- Ned, murmura Jordy, vous connaissez Bud
?
Bud me regarda d'un sale il, à
mi-chemin entre « va te faire mettre » et
le regard mauvais de celui qui triomphe. Je tentai
de garder mon calme, par égard pour Jordy.
« Oui » fut tout ce que je lui
répondis.
Elle nous conduisit jusqu'à une table au
fond, - du genre table à banquet, celle-ci
était interminable et située à
deux pas de l'orchestre -, Bud et moi nous y
assîmes chacun d'un côté de la
dame en essayant de la serrer au plus
près.
- Bud, reprit-elle dès que nous
fûmes installés, et vous, Ned,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi avant de se
tourner de nouveau vers lui, je suis sûre que
vous pouvez m'aider sur ce coup-là et je
veux absolument savoir la vérité vu
que ça fait partie intégrante de mon
histoire d'amour avec l'Alaska et que je viens de
lire un truc où on dit que ce n'est pas
vrai.
Elle avait dû hausser la voix pour se faire
entendre par-dessus les accents de Little Deuce
Coupe, - ne pas oublier que c'était la
« fête Malibu Beach » et que tout y
était, jusques et y compris un tas de sable
dans un coin et une affiche de trois mètres
de haut représentant Gidget en bikini -,
nous nous penchâmes tous les deux en avant
pour entendre mieux.
- Je voudrais savoir si vous avez vraiment
soixante-douze mots différents pour
désigner la neige
en esquimau, je veux
dire.
Bud ne m'accorda même pas un regard avant
d'embrayer sur ses conneries marque
déposée habituelles : il avait
passé deux ans avec les Inuits tout
là-haut dans les environs de Point Barrow
(quand il ne feintait pas l'ours polaire, il
taillait la bavette de morse avec les
mémés), à son avis,
soixante-douze était plutôt en dessous
de la vérité. Sur quoi il attaqua
dans un dialecte qu'il avait dû inventer
sur-le-champ et, chose qui me donna envie de vomir,
ne cessa pas d'adresser son grand sourire de lune
à Jordy jusqu'au moment où, parce que
j'avais pris la dame par le coude et qu'elle
s'était retournée vers moi, son faux
esquimau se coinça dans son gosier.
- On appelle ça la poudreuse fatale,
dis-je.
Elle haussa les sourcils. De l'autre
côté d'elle, Bud prit l'air de
quelqu'un qui s'ennuie et meurt de faim et
commença à avaler sa nourriture comme
un ours atteint d'hyperphagie. C'était la
première fois qu'il la fermait depuis qu'il
s'était mis en travers de notre chemin.
- C'est à cause de la route,
expliquai-je. Elle est à deux voies et
gravillonnée. Elle part de l'Alaska Highway
vers le nord et finit en cul-de-sac à
Boynton.
Elle attendit encore. L'orchestre étant
arrivé à tâtons au bout d'un
morceau, la salle s'emplit soudain du brouhaha de
cent conversations. Bud leva la tête de
dessus son assiette et me décocha un regard
de haine pure et simple.
- Continuez, dit-elle.
Je haussai les épaules et jouai avec ma
fourchette.
- C'est tout, dis-je. A la première
chute de neige, à condition que c'en soit
une bonne, c'est terminé jusqu'au printemps
suivant, point final, y a rien d'autre à en
dire. T'es à Boynton, t'y restes
jusqu'à
- Et si tu n'y es pas ? demanda-t-elle, une
pointe d'ironie brillant dans ses yeux tandis
qu'elle s'enfournait un morceau de crabe dans la
bouche avec une minuscule fourchette à deux
dents.
Bud répondit à ma place.
- Tu peux plus y arriver.
***
La vente aux enchères avait
été organisée à des
fins charitables, tout son produit devant
être également partagé entre La
Maison de Retraite du Trappeur, la Clinique du Sida
et la Banque de Nourriture du Grand Anchorage. Je
n'y voyais aucune objection, - de fait,
j'étais même heureux d'y prendre part
-, mais comme je l'ai dit, j'avais peur que
quelqu'un mise plus fort que moi pour un
rendez-vous avec Jordy. Pas que ce rendez-vous
eût été plus que ça, -
un rendez-vous -, mais c'était aussi la
chance qu'on avait de passer l'essentiel de la
journée du lendemain avec la femme de son
choix, et quand on n'a plus que deux jours et demi,
ça en fait un gros morceau. Je
m'étais entretenu avec J.J. et certains
autres et tous prévoyaient de miser sur
celle-ci ou sur celle-là, puis de l'emmener
en bateau de pêche ou en Super Cub pour voir
les glaciers à l'est, quand ce
n'était pas directement en forêt afin
de veiller sur leurs cabanes et autres
intérêts. Personne ne parlait de
baise, - c'eût été rabaisser
l'affaire -, mais elle était bien là,
juste sous la surface, telle une promesse
brûlante.
La première femme partit pour
soixante-quinze dollars. La quarantaine ou à
peu près, elle avait l'air d'une
infirmière ou d'une assistante dentaire,
quelqu'un qui sait vraiment bien se
débrouiller d'un bassin hygiénique ou
d'un aspirateur de salive. Nous restâmes tous
à regarder tandis que trois hommes donnaient
de l'exercice à leurs index et que le
commissaire-priseur (Peter, évidemment,
comme si ç'aurait pu être quelqu'un
d'autre !) passait de l'un à l'autre et y
allait de toutes sortes d'apartés comiques
jusqu'au moment où ils conclurent.
- Soixante-quinze dollars une fois !
Soixante-quinze dollars deux fois,
lança-t-il, adjugé au monsieur en
chapeau rouge.
Je regardai le bonhomme (ce n'était pas
quelqu'un que j'aurais connu, un type d'Anchorage
sans doute) monter les trois marches de l'estrade
installée près du tas de sable et
sentis quelque chose bouger en moi lorsque notre
assistante dentaire de quarante ans sourit comme si
le monde entier s'était mis à fondre,
lui donna un baiser tout droit sorti d'un film et
partit avec lui, main dans la main. Mon cur
battait aussi fort qu'un piston cassé. Je
n'arrivais pas à voir Bud dans l'assistance,
mais je savais ses intentions et, comme je l'ai
dit, à cent vingt-cinq dollars
j'arrêtais. Pas question de monter plus haut,
pour quelque raison que ce soit.
Jordy fut la neuvième à passer. Deux
ou trois des femmes qui l'avaient
précédée valaient vraiment le
coup d'il, - des secrétaires, il y a
des chances, ou alors des serveuses de bar à
cocktails -, mais Jordy les laissait loin
derrière, et facilement. Ce n'était
pas seulement qu'elle avait de l'instruction, ce
fut aussi la façon dont elle se tint, la
manière dont elle monta sur l'estrade avec
un petit sourire bien à elle et laissa errer
ses yeux au regard insatiable sur la foule jusqu'au
moment où elle les arrêta sur moi. Je
faisais une tête de plus que tout le monde et
donc, bon, faut croire qu'il n'était pas
trop difficile de me repérer, mais
Je
lui fis un petit signe, et le regrettai
aussitôt, - j'avais levé la main.
La première enchère fut à cent
dollars et lancée par une espèce de
pitre en chemise de bûcheron qui donnait
l'impression d'avoir été tiré
de dessous un buisson quelque part. Je vous jure
qu'il avait de la peluche dans les cheveux. Si ce
n'est pas pire. Peter avait lâché :
« Bon, qui c'est qui se lance ? On ouvre
à combien ? » et voilà que ce
type avait levé la main et crié
« 100 dollars », comme ça. J'en
restai abasourdi. Bud, oui, j'étais
prêt à l'affronter, mais ça,
c'était complètement
différent. A quoi il jouait, ce mec ? On
enfile une chemise de bûcheron et on mise sur
Jordy ? J'eus toutes les peines du monde à
ne pas fendre l'assistance pour aller le virer de
ses bottes telle mauvaise herbe au bord du chemin.
Mais là
une autre main avait surgi
juste devant moi et
il devait avoir dans les
soixante balais, au minimum, et attention la nuque
: toute couturée et pleine de rides, et les
cheveux : tout jaune pipi, même qu'il avait
des poils qui lui sortaient des oreilles, sauf que
tranquille, comme s'il commandait quelque chose au
bar, il monta et dit :
- Cent vingt.
C'était la panique, on m'assiégeait
de tous côtés, je sentis ma langue
s'épaissir dans ma bouche tandis qu'en
levant le bras à mon tour, je
m'écriai : « Cent
! »,
repris mon souffle, et conclus «
vingt-cinq ! ». Puis ce fut au tour de Bud. Je
l'entendis avant de le voir tout avachi au
deuxième rang, près de l'estrade. Il
ne se donna même pas la peine de lever la
main.
- Cent cinquante ! lança-t-il et tout
de suite l'espèce de corbeau
déplumé que j'avais devant moi
croassa.
- Cent soixante-quinze.
J'étais en nage, je me tordais si fort les
mains qu'un instant j'eus peur que la gauche ne
m'écrase la droite et vice versa ; ma veste
de sport me labourait telle une haire, une camisole
de force trop petite sous les bras et aux
épaules. Cent vingt-cinq était mon
plafond, absolument et inconditionnellement, -
même qu'à payer ça, je tirais
sacrément sur la corde -, mais je sentis mon
bras se mettre à monter comme s'il
était attaché à une
ficelle.
- Cent soixante-seize ! hurlai-je, et tout le
monde se tourna vers moi pour me
dévisager.
J'entendis un rire devant, une espèce de
petit ricanement en coup de poignard qui
m'expédia de la lave brûlante dans les
veines, - le rire de Bud, le rire haineux et
moqueur de Bud qui disait « ah mais non, pas
question ! », puis ce fut sa voix qui
transperça le mur d'étonnement dont
on entourait encore ma dernière
enchère, et ma perte fut
consommée.
- Deux cent cinquante dollars ! dit-il et
là je restai stupéfié tandis
que Pete s'écriait « Deux cent
cinquante dollars une fois ! Deux cent cinquante
dollars deux fois ! » et abattait son
marteau.
Je ne me rappelle pas ce qui se produisit ensuite,
mais je me détournai avant que Bud ait pu
rejoindre l'estrade de son pas traînant afin
d'y prendre Jordy et de recevoir le grand baiser
public qui m'était destiné, - me
détournai et titubai jusqu'au bar tel le
cerf touché au bas-ventre. J'essaie toujours
de dominer mes colères, non, vraiment, - je
sais que c'est un de mes grands défauts -,
mais il faut croire que je me montrai assez rude
avec les deux types catalogue L.L. Bean qui me
barraient la route du scotch. Je ne fis rien
d'extravagant, rien de plus que les informer en
termes on ne peut plus clairs qu'ils se trouvaient
sur mon chemin et que s'ils aimaient bien la
manière dont leurs bras s'emmanchaient dans
leurs épaules, il vaudrait mieux qu'ils
dégagent le plancher telle la Fée
Bonbon et sa suite, mais quand même
je
le regrettai.
Rien de ce qui arriva ce soir-là n'est
très clair dans mon esprit, pas après
que Jordy fut partie avec Bud par appât du
gain et rien d'autre, - sauf ceci : je
n'arrêtais pas de me dire, encore et encore,
comme si on m'avait implanté une esquille
dans le cerveau : « Comment diable ce fils de
pute sans emploi a-t-il fait son compte pour
trouver deux cent cinquante dollars ? »
***
Le lendemain matin, j'appelai la chambre de
Jordy dès mon réveil, parce que oui,
il y avait quand même ça : à
moi aussi, elle avait donné son
numéro de chambre, sauf qu'à ce
moment-là je m'étais demandé
à quoi elle jouait. Je n'obtins pas de
réponse, ce qui me dit quelque chose que je
n'avais pas envie de savoir. Je passai à la
réception de l'hôtel, où
l'employé m'informa que Jordy avait
filé la veille au soir. Je devais avoir une
sale gueule car, sans que je le lui demande, il me
précisa qu'il n'avait aucune idée de
l'endroit où elle s'était rendue.
C'est alors que la femme invisible que j'avais
rencontrée au cocktail sortit de nulle part,
que soudain elle fut visible dans son jogging vert
vomi, avec ses cheveux graisseux et son visage tout
grêlé et tout nu sous l'absence de
maquillage.
- Vous cherchez Jordy ? s'enquit-elle,
peut-être même en me reconnaissant.
Dans ma poitrine mon cur battit brusquement
beaucoup moins fort et j'eus honte. Je
n'étais pas à ma place, je me sentis
gêné, ma tête, là,
était bien caverneuse et pleine de vents de
tous ces whiskys de la douleur que j'avais
descendus.
- Oui, reconnus-je.
Alors elle eut pitié de moi et me dit la
vérité.
- Elle est partie dans une petite ville avec
le mec de la vente aux enchères d'hier soir.
Elle m'a dit qu'elle reviendrait lundi pour
reprendre son avion.
Dix minutes plus tard, j'étais au volant de
mon Chevy une demi-tonne et remontais l'autoroute
jusqu'à Fairbanks pour obliquer vers Boynton
par la route gravillonnée. L'urgence qui
m'animait était proche de la folie et mon
pied jouait les blocs de ciment sur
l'accélérateur : je savais ce que Bud
allait faire dès qu'il serait à
Boynton. Il allait virer la voiture que, je n'en
doutais pas, il avait empruntée sans le
consentement de son propriétaire
légitime, - et qui cela pouvait-il bien
être, je n'en savais rien -, puis il
chargerait son canoë de vivres et, Jordy avec
lui, descendrait le fleuve jusqu'à sa
cabane. Et si c'était bien ça qui se
produisait, Jordy ne serait jamais à l'heure
pour son avion. Pas celui de lundi, en tout cas.
Peut-être même aucun autre.
J'essayai de penser à Jordy, à la
manière dont j'allais la sauver de tout
ça et à toute la reconnaissance qui
serait la sienne lorsqu'elle découvrirait le
genre d'individu auquel elle avait eu affaire et ce
qu'il avait en tête, mais chaque fois que je
voulais voir son visage, c'était celui de
Bud qui sortait de quelque trou bien noir de ma
conscience pour l'effacer. Je le revoyais assis au
bar le soir où il avait perdu ses pieds,
assis à boire sans arrêt bien que je
lui aie interdit l'accès de mon
établissement déjà trois fois
dans l'année, mais, c'est vrai, sois revenu
trois fois sur ma décision. Il avait
décidé de se déchirer et se
saoulait en compagnie de Chiz Peltz et d'un Indien
sur lequel je n'avais jamais posé les yeux,
mais qui prétendait être un Tête
Plate pur sang originaire du Montana. Janvier,
quelques jours à peine après le
nouvel an, disons
deux heures de
l'après-midi et il faisait
déjà noir de l'autre
côté des vitres. Moi aussi je buvais,
- je servais au bar, oui, mais je me servais aussi,
du scotch -, parce que c'était un de ces
jours où le passage du temps n'ayant aucun
sens, la vie qu'on mène se traîne
comme si on y avait mis les freins. Il devait y
avoir huit ou neuf autres clients, Ronnie Perrault
et sa femme, Louise, Roy Treadwell qui
répare des scooters des neiges et vend du
bois au stère, Richie Oliver et quelques
autres
je ne sais pas où J.J. se
trouvait ce jour-là, chez lui à jouer
au solitaire ou à regarder fixement le mur,
qui sait ?
Toujours est-il que Bud se déchirait
sérieux et s'était mis à user
d'un langage que je ne tolère pas dans mon
établissement, - à aucun moment, et
surtout pas quand il y a des dames dans
l'assistance. Je lui enjoignis donc de remballer
ses gros mots et c'est là que les choses se
gâtèrent. Résultat, je fus
obligé de clouer l'Indien sur le mur du fond
en lui serrant le kiki et d'arracher une bonne
moitié de la parka de Bud avant d'arriver
à les convaincre, et tous les trois, d'aller
s'achever au Nougat, ce qu'ils firent, en tirant la
gueule. Clarence Ford les supporta jusqu'aux
environs de sept heures du soir, puis il les vira
à coups de pied dans le cul et ferma sa
porte à la barre. Ils s'installèrent
dans la voiture de Chiz Peltz et, moteur qui tourne
et chauffage à fond, se passèrent et
repassèrent une bouteille jusqu'à je
ne sais pas quelle heure. Evidemment, la voiture
finit par être à court d'essence et,
nos trois gaillards ayant sombré dans le
coma éthylique pendant que la
température nocturne tombait à
quelque chose comme moins cinquante, comme je l'ai
dit, Chiz n'y résista pas et comment fit-il
son compte pour atterrir devant ma porte, je ne le
saurai jamais. Nous transportâmes Bud
à l'hôpital de Fairbanks par
hélicoptère, mais on ne parvint pas
à sauver ses pieds. L'Indien, - que je n'ai
jamais revu depuis -, revint au Nougat et donna
l'impression d'amortir le coup en se descendant
douze tasses d'un café
généreusement arrosé de
bourbon.
Bud ne me le pardonna jamais, ni à moi, ni
à Clarence ni à quiconque en ville.
C'était un rouspéteur et un
râleur de première, le genre
d'individu qui accuse toujours les autres de ses
malheurs et maintenant, il avait Jordy avec lui,
Jordy, la douce et rêveuse prof d'anglais qui
s'imaginait sans doute que l'Alaska se
réduisait à une série
d'épisodes de Northern Exposure 1,
où, charmant et excentrique, tout le monde
passe son temps à s'expédier des mots
d'esprit à la figure. Et Bud, moi, je le
connaissais. Je savais comment il avait dû
lui parler de sa cabane en ruines et lui dire
comment ce n'était qu'à trois coups
de pagaie en canoë et non pas à plus de
dix-huit kilomètres en descendant le fleuve
et
et qu'est-ce qu'elle allait faire quand
elle le découvrirait ? Attraper un taxi ?
Telles étaient mes pensées lorsque je
traversai Fairbanks, me dirigeai vers l'Alaska
Highway et, pour finir, pris vers le nord, en
direction de Boynton. L'après-midi
était déjà bien avancé
et j'avais encore deux cent soixante-dix
kilomètres de route gravillonnée
à me taper avant d'arriver à Boynton.
Quant à rattraper Bud
Il ne me restait
plus qu'un espoir : qu'il ait fait un arrêt
au Nougat pour y prendre son comptant de vodka
habituel, mais il y avait peu de chances, - il
devait avoir envie de descendre le fleuve au plus
vite avant que Jordy pige enfin à qui elle
avait affaire et ce qui était en train de se
passer. Parce qu'il y avait aussi ça : je ne
la comprenais tout simplement pas. Absolument pas.
C'était lui qui avait misé le plus
fort, elle était beau joueur, bon, d'accord,
mais
rouler toute une nuit avec cette ordure
? Supporter ses conneries pendant des heures et des
heures, à en crever, voire
les croire
? Pauvre Jordy. Pauvre, pauvre Jordy.
J'arrivai à Boynton en un temps record (je
n'avais pas levé le pied une seule fois) et
m'arrêtai devant mon magasin dans un nuage de
gravillons. Il n'y avait que trois autres voitures,
toutes aussi familières que la mienne, et
c'était aux destinées d'un bar bien
bien calme que présidait un Ronnie Perrault
auquel j'avais demandé de me filer un coup
de main pendant le week-end, - grâce à
Peter et à son infatigable baratin, la
moitié des hommes de la ville s'était
rendue à Anchorage pour y assister au grand
événement.
- Ronnie, lui lançai-je en entrant aux
accents d'un Lyle Lovett chantant Mack the Knife
comme s'il était à moitié
mort, est-ce que tu as vu Bud ?
Amoureusement penché sur une cigarette et un
Myer's au Coka, Ronnie serrait la main de Louise
dans la sienne. Il portait une casquette des
Seattle Mariners à l'envers et avait le
regard distant de l'homme perdu au nirvana du rhum.
Soixante-dix ans, dos en capilotade et yeux qui
pleuraient, Howard Walpole se tenait à
l'autre bout du comptoir, tandis que Roy Treadwell
et Richie Oliver jouaient aux cartes à la
table près du poêle. Ronnie fut lent
à répondre, à peine s'il se
réveilla, comme la grenadine qui ne se
réchauffe pratiquement jamais au fin fond de
l'office.
- Je croyais que tu devais pas rentrer avant
mardi, finit-il par dire en mâchonnant ses
mots.
- Hé, Neddy, s'écria Richie en
étranglant si fort ce diminutif que celui-ci
en ressembla à un grincement, combien que
t'en as ramené ?
- Bud, répétai-je en m'adressant
à l'assistance en général,
quelqu'un l'a-t-il vu ?
Et là, il leur fallut
réfléchir. Ils avaient tous l'esprit
passablement nébuleux, - quand le chat n'est
pas là, les souris dansent -, mais ce fut
Howard qui sortit le premier de sa transe.
- Bien sûr que je l'ai vu, dit-il en se
penchant si fort en avant au-dessus de son verre
que j'eus peur qu'il ne tombe dedans, tôt ce
matin
dans un Land Cruiser Toyota flambant
neuf que je sais pas où il l'a
trouvé, même qu'il avait une femme
avec lui.
Puis, comme s'il se rappelait quelque détail
aussi lointain qu'insignifiant, il ajouta :
- Et comment que c'était, votre foire
à la fesse, hein ? T'es pas encore
marié ?
Louise ricana, Ronnie partit d'un gros rire, mais
je n'étais pas d'humeur à
supporter.
- Où est-il allé ?
insistai-je.
L'espoir, toujours l'espoir, mais je savais la
réponse.
- J'y ai pas parlé, reprit-il, mais
j'crois qu'il descendait le fleuve.
***
Le fleuve n'était pas trop mauvais
à cette époque de l'année,
mais ses eaux n'en couraient pas moins à
bonne vitesse et, je le reconnais, je ne suis pas
un as du canoë. Je suis trop grand pour un
truc aussi petit, - un hors-bord avec moteur
Johnson, voilà ce qu'il me faut -, et je me
sens toujours empoté et lourd du haut. Il
n'empêche, là j'étais, et
filais avec le courant en n'ayant qu'une
idée en tête : Jordy. Remonter le
fleuve serait une vraie chierie, mais nous serions
deux à pagayer et puis, - et je
n'arrêtais pas de me concentrer
là-dessus -, qu'est-ce qu'elle me serait
reconnaissante de l'avoir sortie de là, bien
plus que si j'avais misé mille dollars sur
elle et l'avais emmenée se gaver de steaks
au resto trois soirs de suite ! Sauf qu'alors il se
produisit la chose la plus étrange qui soit,
- le ciel ayant viré au gris, il se mit
à neiger.
C'est qu'il ne neige tout simplement jamais aussi
tôt dans l'année, - jamais jamais, ou
presque. Mais quoi ? C'était pourtant le
cas. Le vent remontant dans la vallée et me
jetant de petits grains de glace sèche dans
la figure, je mesurai à quel point j'avais
été bête. Je me trouvais
déjà à plusieurs
kilomètres de la ville et certes, j'avais
une parka légère et des moufles avec
moi, et encore un morceau de fromage, un pain, deux
ou trois Cocas et autres, mais je n'avais rien
prévu en cas de mauvais temps. Pour une
surprise, c'en était une. Naturellement,
à ce moment-là j'étais
sûr qu'il ne s'agissait guère que
d'une averse, quelque chose qui blanchirait le
paysage pendant une journée avant de fondre,
mais quand même
au milieu du fleuve
comme je l'étais, je me sentais bien idiot
de n'avoir rien pour me protéger et
commençai à me demander comment Jordy
allait prendre la chose, - vu la façon dont
elle se souciait de tous les mots qu'il y avait
pour décrire la neige ! Qu'est-ce qu'elle
devait en avoir gros sur la patate là-bas en
bas, dans l'espèce de tas de merde qui
tenait lieu de cabane à Bud ! Nulle part
où aller et cette neige qui tombait comme
une condamnation à perpète !
J'appuyai fort sur la pagaie.
Il faisait déjà nuit lorsqu'au sortir
du virage, j'aperçus les lumières des
cabanes dans le fin canevas de la neige. Avec la
parka et les moufles que j'avais enfilées,
je devais ressembler à un bonhomme de neige
dressé dans l'enveloppe blanche du
canoë et sentais la glace se former dans ma
barbe, à l'endroit où mon souffle
gelait en me sortant des narines. Je humai une
odeur de feu de bois et contemplai le ciel qui
dégringolait doucement. Etais-je en
colère ? Pas vraiment. Pas encore. Pour
l'instant, c'était à peine si j'avais
réfléchi à ce que j'allais
faire, - cela me semblait parfaitement
évident. Moyens frauduleux ou pas, ce fils
de pute l'avait avec lui et, même dans ses
rêves les plus fous, jamais la très
douce Jordy avec son Emily Brontë sous le bras
n'aurait pu imaginer ce dans quoi elle était
en train de s'engager. De fait, Bud l'avait tout
simplement enlevée. En-le-vée.
Il n'empêche : lorsque je me retrouvai
là, lorsqu'enfin je respirai la fumée
et vis les lampes qui brûlaient, je me sentis
soudain bien timide. Enfoncer la porte et annoncer
tout de go que je venais la sauver, je ne le
pouvais quand même pas. Quant à faire
croire que je passais dans le quartier par
hasard
Sans compter que c'était Bud
qu'il y avait là-dedans et Bud,
c'était quelqu'un d'aussi purement
méchant que le serpent à sonnettes
qu'on a coincé en lui collant une main
derrière la tête. Bud adorer cette
scène ? Pas vraiment et ce, quel que soit
l'angle sous lequel on envisage la chose.
Et donc, ce que je fis : la neige recouvrant
aussitôt les traces de ma manuvre, je
tirai le canoë sur la berge à une
centaine de mètres de la cabane et, aussi
furtivement que le peut un homme de ma taille, je
m'approchai en rampant
je n'avais pas envie
d'éveiller l'attention de son chien et de
tout foutre en l'air ainsi. Mais, et je le compris
en marchant sur la pointe des pieds dans la neige
ainsi qu'une statue qui a pris conscience,
c'était quoi, au juste, que j'allais foutre
en l'air ? Ce n'était quand même pas
que j'aurais eu un plan d'action. Ni même
seulement une idée.
Pour finir, je fis ce qui s'imposait : je me
glissai jusqu'à la fenêtre comme un
chapardeur. Au début, je ne vis pas
grand-chose, - avec la quantité de crasse
qu'il y avait sur les vitres ! -, mais je frottai
un carreau avec le bas tout mouillé de ma
moufle et les objets commencèrent à
prendre du relief. Dans un coin de la pièce
le poêle brûlait fort, était
gueule de feu qu'il avait ouverte tout grand afin
que ça ressemble à une
cheminée. A côté du poêle
se trouvait une table avec une bouteille de vin
posée dessus. Deux verres, dont un à
moitié plein. C'est alors que je vis le
chien, - une espèce de malamute qui dormait
sous la table. Un peu de mobilier, fait maison : un
genre de canapé sur lequel on avait
jeté un vieux matelas, deux ou trois chaises
grossières en bois de tremble avec
l'écorce encore dessus. Quatre ou cinq seaux
d'eau en plastique blanc alignés le long
d'un mur orné des cochonneries habituelles
dans l'arrière-pays : chaussures pour la
neige, pièges, peaux, la tête toute
pelée d'un caribou empaillé qu'il
avait dû acheter à une vente d'objets
récupérés dans un incendie.
Mais point de Bud. Ni de Jordy. Je compris alors
qu'ils devaient se trouver dans la pièce de
derrière, - la chambre à coucher -,
et cela me rendit tout bizarre. Au fond de ma gorge
quelque chose se serra comme si quelqu'un essayait
de m'étrangler.
En tombant à un rythme soutenu, -
déjà une bonne dizaine de
centimètres par terre, au moins -, la neige
étouffa le bruit de mes pas tandis que je
faisais le tour de la cabane pour arriver à
la fenêtre de derrière. La nuit
était totale et, un coup j'inspire, un coup
j'expire, le ciel si bas que c'était lui qui
respirait à ma place, la neige enfermant
tout dans le silence. Une bougie brûlait
à la fenêtre, - vu la façon
dont la lumière tremblait, je sus que c'en
était une avant même d'y être -,
et j'entendis de la musique (des violons qui
jouaient à l'unisson, le genre de truc
auquel je ne me serais jamais attendu de la part
d'un vaurien comme Bud) et des voix, c'était
bas et intime, comme un murmure. Manière de
chuchotements confus chez Jordy et sonorités
plus profondes de Bud, je faillis bien
m'arrêter net et tout resta en suspens
l'espace d'un instant. Une partie de moi voulait
s'écarter de cette fenêtre, regagner
le canoë en rampant et tout oublier de cette
affaire. Mais je n'en fis rien. Pas moyen. Jordy,
c'était moi qui l'avais vue le premier, moi
qui lui avais serré la main, moi, qui lui
avais donné les fleurs à mettre
à son corsage et avais admiré son
badge aux lettres manuscrites, ça
n'était pas juste. Tels des hurlements, ces
murmures me montaient si fort à la
tête que je ne pouvais penser à autre
chose.
Mon épaule frappa la porte de
derrière juste au-dessus du loquet, qu'elle
envoya valdinguer comme s'il s'était agi
d'un jouet, et je me retrouvai à
l'intérieur, à bout de souffle et
tout blanc jusqu'aux sourcils. Je les vis ensemble
dans le lit, j'entendis son espèce de petit
cri d'oiseau à elle et son juron à
lui, puis ce fut le chien qui déboula de la
pièce de devant comme s'il était
éjecté de la gueule d'un canon. (Je
tiens à préciser ici que j'aime les
chiens et que je n'ai jamais levé le petit
doigt sur aucun que j'aurais jamais eu, mais
celui-là
celui-là, il fallait
que je lui règle son compte. Je n'avais pas
le choix.) Je le cueillis au moment où il
décollait du sol et le cognai dans le mur
derrière moi jusqu'à ce qu'il
s'effondre en un tas. Jordy s'était mise
à hurler, oui, hurler, et l'on aurait pu
croire que c'était moi le méchant
alors même que je tentais de la calmer, - ah,
ses bras nus et la couette remontée sur ses
seins ! ah, les pieds en plastique de Bud,
là, posés sur le plancher comme des
chaussons ! -, qu'en le lui disant à mille
mots à la minute, je lui promettais de la
protéger, oui, tout irait bien et je
veillerais à ce que Bud soit poursuivi au
maximum de ce que permettait la loi, voilà,
au maximum
tout cela jusqu'au moment
où, en vrai serpent qu'il était,
celui-ci se mit à chercher quelque chose
à tâtons sous le matelas, jusqu'au
moment où j'attrapai son espèce de
poing tout miteux avec le .38 spécial
bleu-noir qu'il y tenait et serrai jusqu'à
ce que ce soit l'autre qui monte et que
celui-là aussi, je l'attrape et le
serre.
Jordy bondit vers l'autre pièce et je vis
alors qu'elle était nue et sus tout de suite
qu'il avait dû la violer parce que jamais
elle n'aurait consenti à faire quoi que ce
soit avec ce fumier, pas Jordy, pas ma Jordy
à moi, - penser à ce qu'il lui avait
fait me mit vraiment en colère. L'arme
était tombée par terre, je
l'expédiai sous le lit d'un coup de pied,
lâchai Bud et mis fin à ses jurons et
à son langage ordurier en lui en filant vite
une petite sur l'arête du nez, même que
ce fut presque un réflexe. Il devint tout
mou sous la violence du coup et oui, je le
reconnais, j'étais fâché,
furieux de ce qu'il avait fait à cette fille
et rien ne me parut plus normal que de tendre la
main en avant et de lui appuyer sur la gorge
jusqu'à ce que les moignons de ses jambes, -
on les aurait dits à vif -, cessent de
s'agiter sur la couverture.
Alors je repris conscience de la musique et
entendis tous ces violons qui s'amplifiaient dans
les haut-parleurs du radio-cassette posé sur
l'étagère, qui remplissaient la
pièce tandis que le vent s'engouffrait par
la porte dont il ne restait plus que des lambeaux
grinçant autour de son loquet cassé.
Jordy, pensai-je, Jordy a besoin de moi, elle a
besoin que je l'aide à sortir de là,
- je la rejoignis dans la pièce de devant
pour lui dire la neige, comment elle était
en train de tomber hors de saison et ce que cela
signifiait. Elle était accroupie dans un
coin en face du poêle, elle avait le visage
mouillé et frissonnait. Elle serrait son
pull-over autour de son cou et avait enfilé
une jambe de son jean, mais l'autre était
nue et blanche de ses petits orteils peints
jusqu'à la courbe de sa cuisse, et
au-delà. Ce fut un dur moment. Mais
j'essayai de lui expliquer, non, vraiment.
- Regarde dehors, lui dis-je. Regarde la nuit.
T'as vu ça ?
Elle leva le menton et regarda, par-delà le
seuil jusqu'au fond de la chambre, par-delà
Bud sur son lit et le chien par terre, jusqu'au
trou béant où la porte s'était
trouvée. Oui, ça y était, la
neige tombait comme la fin de tout, et n'avait plus
qu'un nom que j'essayai de lui dire. Parce que pour
aller quelque part maintenant
Titre original : « Termination dust »,
publié par Playboy. Traduction de Robert
Pépin, 1996.
1. En français dans le texte.
(N.d.T.)
1. En français dans le texte.
(N.d.T.)
1. Soit « la pépite ».
(N.d.T.)
1. Série télévisée
du début des années 90. (N.d.T.)
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