Premiers chapitres

T.C. BOYLE

HISTOIRES D'AMOUR


(roman)
traduit de l'américain par Robert Pépin
Tom Coraghessan Boyle vit près de Santa Barbara dans une maison dessinée par l'architecte Frank Lloyd Wright. Il est l'auteur de trois recueils de nouvelles et de six romans dont Water Music, Au bout du monde, Aux bons soins du Docteur Kellog, Riven Rock et América qui a obtenu, en 1997, le Prix Médicis étranger.

 

La poudreuse
fatale

 
 
ent sept qu'il y en avait, de tous les âges, de toutes les formes et de toutes les tailles, des vingt-cinq-trente ans habillées de robes qu'on aurait cru coupées dans du film alimentaire à deux ou trois qui, plus anciennes, solidement charpentées et vêtues de pantalons, auraient pu être mères, - mères de types déjà mûrs, avec bouc et bossant au McDonald, s'entend. J'étais censé les accueillir quand elles descendraient de l'avion de Los Angeles, - moi et Peter Merchant dont l'agence de voyages avait organisé tout ce week-end en partenariat avec une firme de Beverly Hills. Il y avait aussi deux ou trois autres mecs, des qu'en voulaient comme J.J. Hôtel, et le mauvais élément, savoir plus précisément Bud Withers, qui n'avait aucune envie de cracher les cent cinquante dollars exigés pour le buffet, la fête « Malibu Beach » et la vente aux enchères après. Tous espéraient quelque chose du genre gratis, mais j'étais là pour faire tampon et m'assurer que rien de tel ne se produirait.
Peter était tout sourires lorsque, nous portant à la rencontre de la première nana, Susan Abrams, d'après son badge, nous nous écriâmes en chœur « Bienvenue à Anchorage, terre du grizzly et de l'homme au grand cœur ! ». Oui, bon, c'était assez bébête (l'idée était de Peter, pas de moi), et je me sentis un peu idiot lorsque je me retrouvai devant les premières (elles avaient le regard dur, des divorcées 1 à tous les coups, peut-être même des secrétaires juridiques, voire des avocates, il n'aurait plus manqué que ça), mais lorsque je découvris la petite aux yeux couleur fonte des glaces au cinquième ou sixième rang, je commençai vraiment à reprendre courage. Son badge avait été calligraphié à la main et non pas imprimé à l'ordinateur comme tous les autres et ça, ça me titillait, le soin que ça supposait… Je lui serrai la main, lui lançai « Bonjour, Jordy, bienvenue en Alaska » et lui tendis un petit bouquet à porter à la boutonnière de son corsage.
Elle avait l'air un peu hébété, mais j'attribuai la chose au voyage, aux petits verres et à l'atmosphère de fête qui avait dû régner dans l'avion, - cent sept femmes qui s'en allaient passer le week-end de Labor Day dans un Etat où on ne comptait pas moins de deux hommes libres par femme ! Mais je me trompais du tout au tout. Il s'avéra que c'est à peine si elle avait bu un verre de chablis. Ce que je prenais pour de la confusion, de la léthargie, à vous de choisir, n'était autre que de l'étonnement. Comme je devais l'apprendre plus tard, ce pays l'attirait depuis toujours, - livres et rêves, elle y pensait depuis son enfance qu'elle avait passée à Altadena, Californie, à deux pas du stade du Rose Bowl. Amoureuse des livres, - elle enseignait l'anglais -, elle s'était coincé une nouvelle édition reliée cuir de haute qualité des Hauts de Hurlevent sous le bras avec lequel elle portait sa valise et son sac de voyage. Je lui donnai la petite trentaine.
- Merci, me répondit-elle d'une voix chuchotante qui me renvoya aussi sec à mes treize ans, puis elle cligna de ses yeux couleur fonte des neiges pour bien s'imprégner de mon visage et de mon étendue (je dois dire que je suis grand, de fait, un des plus grands des alentours de Boynton, un mètre quatre-vingt-quinze, cent onze kilos et ce n'est pas encore que du gras), lut mon nom sur mon badge et ajouta, comme en un souffle profond de sa petite voix flottante, « Ned ».
Et disparut, et ce fut la suivante (elle avait une tête de carte topographique et une poigne de bûcheron), et la suivante encore, et encore, tandis que je me demandais jusqu'où ça monterait pour Jordy et si mes 125 $, - je n'étais pas prêt à dépenser plus -, allaient suffire.

 

***

 

Les filles, - femmes, dames, comme vous voudrez -, se reposèrent un moment à leur hôtel, y firent leurs ablutions, repassèrent leurs habits et se maquillèrent pendant que Peter Merchant et Susan Abrams papillonnaient à droite et à gauche pour s'assurer que tout, jusqu'au moindre détail, était prêt pour la soirée. J'allai m'asseoir au bar et bus de la bière mexicaine pour me mettre dans l'ambiance. J'avais à peine fini la première lorsque je levai la tête et qui c'est que je vois si c'est pas J.J. et Bud avec disons… une demi-douzaine de types du coin, tous aussi maigres et affamés que chats en hiver ? Bud m'ignora et commença à baratiner les mecs d'Anchorage avec ses conneries habituelles sur la façon dont il vivrait des ressources naturelles de la terre, là-bas, dans sa cabane des environs de Boynton, - des bêtises de la plus belle eau ainsi que peut en témoigner n'importe qui au bout de trente secondes -, mais J.J., lui, s'installa à côté de moi, poussa une espèce de soupir jodlé et m'offrit un verre, que j'acceptai.
- T'en as choisi une ? me demanda-t-il avec son air mo-queur, comme si toute cette histoire de contingent de Los Angeles n'était qu'une mauvaise blague alors que je savais pertinemment qu'il bluffait et que, doucement optimiste, il attendait autant que moi de l'événement.
L'image de cent sept femmes en sous-vêtements me traversa soudain la cervelle, puis j'imaginai Jordy en soutien-gorge noir et petite culotte assortie et risquai un petit sourire gêné.
- Oui, reconnus-je.
- Du diable si M. Letricheur là-bas (geste en direction de Bud qui tous les week-ends se traîne dans le guano jusqu'au cou avec les passionnés du grand air genre catalogue L.L. Bean) n'en a pas une lui aussi ! A l'entendre, il aurait déjà son numéro de chambre et lui aurait dit qu'il ferait toutes les offres qu'il faut pour pouvoir sortir avec elle, même si ça devait l'obliger à piocher dans la fortune familiale.
Mon rire fut du genre amer et étranglé. Bud sortait à peine de prison, où il avait fait six mois pour avoir tiré au fusil dans les fenêtres de trois cabanes et la vitrine ensoleillée du magasin que je possède dans l'artère principale (il n'y en a qu'une) de Boynton centre, population : cent soixante-dix habitants. Il n'avait même pas de pot de chambre où pisser, hormis ce que lui versait le ministère des Anciens Combattants, le chômage ou autre, - ce n'était pas facile à dire vu la tendance qu'il avait à mélanger fiction et vérité. Ça et la cabane à rats qu'il avait construite sur des terres fédérales dans la vallée du Yukon, et ça, c'était condamné à la démolition. Je ne savais pas ce qu'il avait fait de son gamin après que Linda l'avait quitté et n'avais aucune envie de le deviner.
- Et d'abord, comment est-il arrivé ici ? demandai-je à J.J.
Le crâne chauve et la barbe abondante et blanche comme neige, J.J. était veuf et, musicien, savait préparer le rond d'élan avec ail et sauce blanche aussi méchamment que le dernier des types arrivés ici depuis dix ans. Il haussa les épaules et reposa sa chope sur le comptoir.
- Comme toi et moi, dit-il.
Je ne le crus pas.
- Tu veux dire… en voiture ? Et où l'aurait-il eue ?
- Tout ce que je sais, c'est que la semaine dernière il m'a dit qu'il avait un copain qui allait lui passer un Land Cruiser Toyota tout neuf pour le week-end et qu'en plus, il avait l'intention de rentrer chez lui à Boynton avec Mme Withers Numéro Deux, même s'il devait finir par caner et lâcher les cent cinquante billets pour la soirée et le reste. A l'entendre, ce serait un investissement ! Comme s'il pouvait y avoir une femme assez folle pour le suivre où que ce soit ! Et je te parle même pas d'une cabane au trou du cul du monde !
Il faut croire que l'étonnement m'avait déjà bien abruti car je n'arrivais pas vraiment à lui fournir de réponse. De fait, je me contentai de regarder par-dessus ma bière. Ici, la nuque de Bud, là, ses coudes sur le bar, plus bas l'échancrure de ses bottes, -comme si je pouvais y entrevoir les pieds en plastique qu'il y avait enfournés. Je les avais vus une fois, ces pieds, lorsque, de retour de l'hôpital, il était passé au magasin pour boire un verre avec moi, - il était déjà à moitié saoul et portait un short sous son manteau bien qu'il fît moins quarante à l'extérieur. « Hé, Ned ! m'avait-il lancé d'un sale ton accusateur, t'as vu ce que vous m'avez fait, toi et les autres ? » et il avait entrouvert son manteau pour me montrer ses chevilles, ses sangles et ses pieds en plastique, - on aurait dit exactement ceux des mannequins exposés dans les vitrines des grands magasins.
J'étais embêté. Je connaissais Bud et si je n'avais pas envie de le laisser entendre à J.J., je savais à quel point il pouvait être charmant (surtout quand on n'était pas averti) et combien les femmes le trouvaient séduisant. Je n'arrêtais pas de me dire « Et si c'était après Jordy qu'il en avait ? ». Sauf qu'ensuite, je m'ajoutais qu'il y avait peu de chances, - sur cent sept femmes qui en voulaient et parmi lesquelles choisir… -, et même : il en serait resté cent six et ç'aurait été bien le diable si aucune n'était faite pour moi.

 

***

 

Statistiques :
Sur une population de 170 habitants, Boynton comptait 32 femmes, toutes mariées et toutes invisibles, même lorsqu'elles s'asseyaient au bar que j'ai ouvert dans l'arrière-salle du magasin. En hiver, la température moyenne était de moins dix-sept et il y avait presque deux mois pendant lesquels on voyait à peine le soleil. Ajoutez à cela qu'en Alaska, tous les adultes ou presque ont un problème de boisson et vous n'aurez aucun mal à imaginer le genre de vie qu'on se tape les mauvais jours.
Et je ne faisais pas exception à la règle. L'hiver n'en finissait pas, les nuits, on les passait seul, et la picole était un bon moyen d'atténuer une solitude et un ennui qui paralysaient tellement que c'est à peine si on se sentait vivant. Je n'avais rien d'un poivrot, ne pas se méprendre, - rien à voir avec Bud Withers, même de loin -, et je tentais de me dominer : l'alcool, je n'y touchais, et encore, qu'une fois tous les deux jours, au maximum, et j'essayais toujours de ne pas perdre espoir. C'est d'ailleurs pour cette raison que je quittai le bar après deux bières et retournai chez Peter pour m'asperger d'after-shave, solidifier les cheveux qui poussent autour de ma calvitie avec un bon coup de brumisateur et passer la veste de sport que j'avais portée pour la dernière fois à l'enterrement de Chiz Peltz (il est mort gelé la nuit où Bud a perdu ses pieds, et c'est moi qui ai dû l'arracher à la porte du bar le matin venu : on aurait dit une statue en bronze, tout recroquevillé comme il était sur sa bouteille avec sa parka ramenée sur sa tête, même que c'était comme ça qu'on avait dû l'enterrer, avec sa bouteille et tout et tout).
Après, je repris les rues mugissantes jusqu'à l'hôtel et la salle de bal qui auraient pu contenir tout Boynton et ce qu'elle compte d'habitants, - j'avais l'impression d'être un étudiant de première année écrasé contre le mur à la fête hebdomadaire. Sauf que je n'avais plus rien d'un bizut et que ce n'était pas d'une fête qu'il s'agissait. J'avais trente-quatre ans et plus qu'assez de vivre comme un moine. Il me fallait quelqu'un à qui parler, - une compagne, une aide, une épouse -, et c'était là ma meilleure chance d'en trouver une.
Dès que je vis Jordy debout près de la table des hors-d'œuvre 1, les cent six autres femmes disparurent à ma vue et je sus que je m'étais raconté des histoires là-bas au bar. C'était elle, elle et elle seule, que je voulais et le désir que j'eus d'elle fut comme une souffrance qui ne me lâcha plus à partir de ce moment-là. Une autre femme l'accompagnait. Elles s'étaient rapprochées et parlaient ensemble, mais à être honnête, j'aurais été incapable de dire si cette autre femme était grande ou petite, blonde, brune ou rousse : je ne voyais que Jordy.
- Bonjour ! lui lançai-je, ma veste de sport me serrant aux aisselles et collant au dos comme une bête vivante. Vous vous souvenez de moi ?
Bien sûr qu'elle s'en souvenait. Elle tendit le bras pour me serrer la main et me faire un petit bisou au bord de la barbe. L'autre femme, - l'invisible -, disparut au second plan avant qu'on ait pu me la présenter.
Que dire après ça ? Je me retrouvai à court de mots. Mes mains me paraissaient grosses et encombrantes, comme si on me les avait agrafées aux bras lorsque j'avais franchi le seuil de la pièce, et ma veste de sport battait des ailes autour de moi et me plantait ses serres dans le cou. J'avais envie de boire un coup. Méchant.
- Vous voulez prendre quelque chose ? me chuchota Jordy en brisant ses mots en de minuscules pépites de sens.
Elle tenait un verre de vin blanc à la main et portait une paire de boucles d'oreilles scintillantes qui pendaient jusqu'aux os superbement sculptés de ses épaules nues.
Je la laissai me conduire à la longue table pliante avec ses quatre barmen tout affairés d'un côté et toutes les femmes qui se bousculaient de l'autre tandis que les grands cinglés de la forêt faisaient de leur mieux pour les saouler de paroles, puis il y eut un double scotch dans ma main et je me sentis mieux.
- C'est un beau pays, dis-je en portant un toast à la dame, audit pays, à la salle et à tout ce qu'il y avait autour.
Nos verres s'entrechoquèrent, et j'ajoutai :
- Surtout par chez moi, à Boynton. C'est calme, vous savez ?
- Oh, je sais, me renvoya-t-elle, et pour la première fois je remarquai un petit quelque chose qui, à peine contenu, ne demandait qu'à pétiller sous sa voix rocailleuse, enfin… j'imagine. D'après ce que j'ai lu… c'est bien dans le bassin du Yukon, n'est-ce pas… Boynton ?
C'était le signal et je lui fus reconnaissant de me l'avoir donné. Cinq minutes durant, je lui tins un discours insensé sur les merveilles géologiques et géographiques des alentours de Boynton, avec considérations sur la flore et la faune locales, les curiosités humaines aussi, mais en prenant bien soin d'éviter les statistiques dégrisantes au vu desquelles je me demandais encore ce que j'étais allé foutre dans ce bled. Lorsque j'en eus fini, je m'aperçus que mon verre était vide et que Jordy se tortillait dans ses bottines pour pouvoir en placer une.
- Je vous demande pardon, lui dis-je en baissant la tête en signe d'excuse, je ne voulais pas vous rebattre les oreilles de… C'est juste que… (et là, ma langue s'étant déliée sous la brûlure envahissante du scotch, je m'avançai un peu)… c'est juste qu'on n'a guère l'occasion de parler avec des gens nouveaux, à moins de se taper toute la piste jusqu'à Fairbanks et ça, c'est plutôt rare… surtout avec quelqu'un d'aussi joli que, enfin… avec une femme aussi attirante que vous.
Elle se débrouilla pour rougir très joliment sous le compliment, puis s'embarqua elle aussi dans un discours où elle décria le manque d'humanité de la vie citadine, son agitation, sa précipitation et ses ennuis constants, son air malsain, ses plages polluées et, chose qui retint vraiment mon attention, son manque d'hommes ayant les valeurs, l'énergie et le cran des gens d'autrefois. En prononçant cette dernière phrase, - je ne sais pas si c'est exactement ainsi qu'elle s'exprima, mais le message était clair -, elle leva si fort son regard de glacier sur moi que je me sentis capable de marcher sur l'eau.
Nous faisions la queue à la table du buffet lorsque Bud Withers y arriva d'un pas traînant. Il était surprenant de voir à quel point il se débrouillait bien sur ses pieds en plastique, - quelqu'un qui n'aurait pas su ce qu'il avait ne l'aurait jamais deviné. Certes, on voyait bien que quelque chose clochait, - chaque fois qu'il faisait un pas, on avait l'impression qu'il se récupérait, comme si quelqu'un venait juste de le pousser par-derrière -, mais, comme je l'ai dit, ce n'était pas aussi anormal que ça. Toujours est-il que je me débrouillai pour me positionner entre Jordy et ce qu'il pouvait voir, me recroquevillai sur ma compagne tel l'aigle qui masque sa proie et continuai de converser avec elle. Elle s'intéressait à la vie de Boynton, - et obsessionnait, non, vraiment, sur les détails les plus infimes -, je lui dis toute la liberté qu'on avait dans la forêt, comment on peut y vivre la vie qu'on veut, en accord avec la nature au lieu de calfeutré dans quelque boîte en stuc à côté d'un hypermarché.
- Mais… et vous ? me demanda-t-elle. Vous ne vous sentez pas coincé, dans votre magasin ?
- Parfois, quand j'ai des fourmis dans les jambes, je ferme pour deux ou trois jours, c'est aussi simple que ça.
Elle eut l'air choqué, ou alors… non, sceptique est plus juste.
- Et vos clients ?
Je haussai les épaules pour lui montrer combien tout était décontracté dans le coin.
- Ce n'est quand même pas le bureau de l'aide publique, lui répondis-je, et pour boire, ils peuvent toujours aller au Nougat, chez Clarence Ford. (De fait, Clarence voulait appeler son bar « The Nugget 1 », mais comme il est brouillé avec l'orthographe… et moi qui me donne toujours la peine de prononcer ça exactement comme il faut, rien que pour l'irriter !) Ce qui fait que dès que j'en ai envie, que ce soit au cœur de l'hiver ou autre, j'accroche mon panneau « parti courir les bois », je sors mes raquettes et je m'en vais poser mes pièges.
Elle parut réfléchir à ce que je venais de dire, les cheveux qu'elle avait autour des tempes frisottant sous la vapeur qui montait des plateaux de service.
- Et c'est quoi que vous chassez ? Le vison ?
- La marte, le lynx, le renard, le loup.
La bouffe était bonne (ça valait mieux vu le prix que ça coûtait), j'en déposai un beau tas dans mon assiette, mais juste assez pour qu'elle ne me prenne pas pour un goinfre. Il y eut un silence. Alors seulement je pris conscience de la musique, - un air des Beach Boys joué par un orchestre de Juneau installé à l'autre bout de la salle.
- Pour le renard, enchaînai-je sans trop savoir si elle avait envie d'entendre ou pas, quand on le trouve, il a la patte coincée dans un piège ou alors il a essayé de se la bouffer et il gronde comme une tronçonneuse. Bon alors, ce qu'il faut faire, c'est lui flanquer un coup de gourdin en travers du museau, comme ça… (et je lui montrai de ma main libre)… et ça suffit à le mettre K.-O. Après, on lui appuie juste un peu sur la gorge jusqu'à tant qu'il arrête de respirer et on a une belle fourrure toute propre, si vous voyez ce que je veux dire.
Soudain inquiet, je me demandai si elle ne comptait pas au nombre des allumés du mouvement pour la libération des animaux, ceux qui veulent protéger rats, tiques et puces jusqu'au dernier, mais non, elle n'avait pas du tout l'air irritée. En fait même, son regard me parut filer au loin un instant, jusqu'au moment où elle se pencha en avant, se servit une belle portion de crabe et se redressa en souriant.
- Comme les pionniers, quoi, dit-elle.
C'est à ce moment-là que Bud nous débusqua. Et se colla pile où il fallait dans la file, posa une main sur la taille de Jordy et l'attira à lui pour l'embrasser alors qu'elle tenait son plateau à la main et tout et tout, même qu'elle fut obligée de le tenir gauchement devant elle sinon il y aurait eu du crabe et de la salade d'avocat tout partout sur le devant de sa robe en soie noire.
- Désolé d'être en retard, poupée, lui lança-t-il avant de prendre une assiette et d'y empiler une montagne de charcuterie et de saumon fumé.
Jordy se tourna vers moi, mais je fus incapable de déchiffrer son visage, absolument incapable, sauf que, bien sûr, je sus aussitôt que Bud m'avait coiffé sur le poteau et que même s'il n'y avait qu'une chance sur 107 pour que ça se produise, c'était bien Jordy qui lui avait donné le numéro de sa chambre. Le comprendre m'estourbit, mais, ma stupeur passée, je sentis la colère me monter comme la mousse dans la boîte de bière.
- Ned, murmura Jordy, vous connaissez Bud ?
Bud me regarda d'un sale œil, à mi-chemin entre « va te faire mettre » et le regard mauvais de celui qui triomphe. Je tentai de garder mon calme, par égard pour Jordy. « Oui » fut tout ce que je lui répondis.
Elle nous conduisit jusqu'à une table au fond, - du genre table à banquet, celle-ci était interminable et située à deux pas de l'orchestre -, Bud et moi nous y assîmes chacun d'un côté de la dame en essayant de la serrer au plus près.
- Bud, reprit-elle dès que nous fûmes installés, et vous, Ned, ajouta-t-elle en se tournant vers moi avant de se tourner de nouveau vers lui, je suis sûre que vous pouvez m'aider sur ce coup-là et je veux absolument savoir la vérité vu que ça fait partie intégrante de mon histoire d'amour avec l'Alaska et que je viens de lire un truc où on dit que ce n'est pas vrai.
Elle avait dû hausser la voix pour se faire entendre par-dessus les accents de Little Deuce Coupe, - ne pas oublier que c'était la « fête Malibu Beach » et que tout y était, jusques et y compris un tas de sable dans un coin et une affiche de trois mètres de haut représentant Gidget en bikini -, nous nous penchâmes tous les deux en avant pour entendre mieux.
- Je voudrais savoir si vous avez vraiment soixante-douze mots différents pour désigner la neige… en esquimau, je veux dire.
Bud ne m'accorda même pas un regard avant d'embrayer sur ses conneries marque déposée habituelles : il avait passé deux ans avec les Inuits tout là-haut dans les environs de Point Barrow (quand il ne feintait pas l'ours polaire, il taillait la bavette de morse avec les mémés), à son avis, soixante-douze était plutôt en dessous de la vérité. Sur quoi il attaqua dans un dialecte qu'il avait dû inventer sur-le-champ et, chose qui me donna envie de vomir, ne cessa pas d'adresser son grand sourire de lune à Jordy jusqu'au moment où, parce que j'avais pris la dame par le coude et qu'elle s'était retournée vers moi, son faux esquimau se coinça dans son gosier.
- On appelle ça la poudreuse fatale, dis-je.
Elle haussa les sourcils. De l'autre côté d'elle, Bud prit l'air de quelqu'un qui s'ennuie et meurt de faim et commença à avaler sa nourriture comme un ours atteint d'hyperphagie. C'était la première fois qu'il la fermait depuis qu'il s'était mis en travers de notre chemin.
- C'est à cause de la route, expliquai-je. Elle est à deux voies et gravillonnée. Elle part de l'Alaska Highway vers le nord et finit en cul-de-sac à Boynton.
Elle attendit encore. L'orchestre étant arrivé à tâtons au bout d'un morceau, la salle s'emplit soudain du brouhaha de cent conversations. Bud leva la tête de dessus son assiette et me décocha un regard de haine pure et simple.
- Continuez, dit-elle.
Je haussai les épaules et jouai avec ma fourchette.
- C'est tout, dis-je. A la première chute de neige, à condition que c'en soit une bonne, c'est terminé jusqu'au printemps suivant, point final, y a rien d'autre à en dire. T'es à Boynton, t'y restes jusqu'à…
- Et si tu n'y es pas ? demanda-t-elle, une pointe d'ironie brillant dans ses yeux tandis qu'elle s'enfournait un morceau de crabe dans la bouche avec une minuscule fourchette à deux dents.
Bud répondit à ma place.
- Tu peux plus y arriver.

 

***

 

La vente aux enchères avait été organisée à des fins charitables, tout son produit devant être également partagé entre La Maison de Retraite du Trappeur, la Clinique du Sida et la Banque de Nourriture du Grand Anchorage. Je n'y voyais aucune objection, - de fait, j'étais même heureux d'y prendre part -, mais comme je l'ai dit, j'avais peur que quelqu'un mise plus fort que moi pour un rendez-vous avec Jordy. Pas que ce rendez-vous eût été plus que ça, - un rendez-vous -, mais c'était aussi la chance qu'on avait de passer l'essentiel de la journée du lendemain avec la femme de son choix, et quand on n'a plus que deux jours et demi, ça en fait un gros morceau. Je m'étais entretenu avec J.J. et certains autres et tous prévoyaient de miser sur celle-ci ou sur celle-là, puis de l'emmener en bateau de pêche ou en Super Cub pour voir les glaciers à l'est, quand ce n'était pas directement en forêt afin de veiller sur leurs cabanes et autres intérêts. Personne ne parlait de baise, - c'eût été rabaisser l'affaire -, mais elle était bien là, juste sous la surface, telle une promesse brûlante.
La première femme partit pour soixante-quinze dollars. La quarantaine ou à peu près, elle avait l'air d'une infirmière ou d'une assistante dentaire, quelqu'un qui sait vraiment bien se débrouiller d'un bassin hygiénique ou d'un aspirateur de salive. Nous restâmes tous à regarder tandis que trois hommes donnaient de l'exercice à leurs index et que le commissaire-priseur (Peter, évidemment, comme si ç'aurait pu être quelqu'un d'autre !) passait de l'un à l'autre et y allait de toutes sortes d'apartés comiques jusqu'au moment où ils conclurent.
- Soixante-quinze dollars une fois ! Soixante-quinze dollars deux fois, lança-t-il, adjugé au monsieur en chapeau rouge.
Je regardai le bonhomme (ce n'était pas quelqu'un que j'aurais connu, un type d'Anchorage sans doute) monter les trois marches de l'estrade installée près du tas de sable et sentis quelque chose bouger en moi lorsque notre assistante dentaire de quarante ans sourit comme si le monde entier s'était mis à fondre, lui donna un baiser tout droit sorti d'un film et partit avec lui, main dans la main. Mon cœur battait aussi fort qu'un piston cassé. Je n'arrivais pas à voir Bud dans l'assistance, mais je savais ses intentions et, comme je l'ai dit, à cent vingt-cinq dollars j'arrêtais. Pas question de monter plus haut, pour quelque raison que ce soit.
Jordy fut la neuvième à passer. Deux ou trois des femmes qui l'avaient précédée valaient vraiment le coup d'œil, - des secrétaires, il y a des chances, ou alors des serveuses de bar à cocktails -, mais Jordy les laissait loin derrière, et facilement. Ce n'était pas seulement qu'elle avait de l'instruction, ce fut aussi la façon dont elle se tint, la manière dont elle monta sur l'estrade avec un petit sourire bien à elle et laissa errer ses yeux au regard insatiable sur la foule jusqu'au moment où elle les arrêta sur moi. Je faisais une tête de plus que tout le monde et donc, bon, faut croire qu'il n'était pas trop difficile de me repérer, mais… Je lui fis un petit signe, et le regrettai aussitôt, - j'avais levé la main.
La première enchère fut à cent dollars et lancée par une espèce de pitre en chemise de bûcheron qui donnait l'impression d'avoir été tiré de dessous un buisson quelque part. Je vous jure qu'il avait de la peluche dans les cheveux. Si ce n'est pas pire. Peter avait lâché : « Bon, qui c'est qui se lance ? On ouvre à combien ? » et voilà que ce type avait levé la main et crié « 100 dollars », comme ça. J'en restai abasourdi. Bud, oui, j'étais prêt à l'affronter, mais ça, c'était complètement différent. A quoi il jouait, ce mec ? On enfile une chemise de bûcheron et on mise sur Jordy ? J'eus toutes les peines du monde à ne pas fendre l'assistance pour aller le virer de ses bottes telle mauvaise herbe au bord du chemin. Mais là… une autre main avait surgi juste devant moi et… il devait avoir dans les soixante balais, au minimum, et attention la nuque : toute couturée et pleine de rides, et les cheveux : tout jaune pipi, même qu'il avait des poils qui lui sortaient des oreilles, sauf que tranquille, comme s'il commandait quelque chose au bar, il monta et dit :
- Cent vingt.
C'était la panique, on m'assiégeait de tous côtés, je sentis ma langue s'épaissir dans ma bouche tandis qu'en levant le bras à mon tour, je m'écriai : « Cent… ! », repris mon souffle, et conclus « … vingt-cinq ! ». Puis ce fut au tour de Bud. Je l'entendis avant de le voir tout avachi au deuxième rang, près de l'estrade. Il ne se donna même pas la peine de lever la main.
- Cent cinquante ! lança-t-il et tout de suite l'espèce de corbeau déplumé que j'avais devant moi croassa.
- Cent soixante-quinze.
J'étais en nage, je me tordais si fort les mains qu'un instant j'eus peur que la gauche ne m'écrase la droite et vice versa ; ma veste de sport me labourait telle une haire, une camisole de force trop petite sous les bras et aux épaules. Cent vingt-cinq était mon plafond, absolument et inconditionnellement, - même qu'à payer ça, je tirais sacrément sur la corde -, mais je sentis mon bras se mettre à monter comme s'il était attaché à une ficelle.
- Cent soixante-seize ! hurlai-je, et tout le monde se tourna vers moi pour me dévisager.
J'entendis un rire devant, une espèce de petit ricanement en coup de poignard qui m'expédia de la lave brûlante dans les veines, - le rire de Bud, le rire haineux et moqueur de Bud qui disait « ah mais non, pas question ! », puis ce fut sa voix qui transperça le mur d'étonnement dont on entourait encore ma dernière enchère, et ma perte fut consommée.
- Deux cent cinquante dollars ! dit-il et là je restai stupéfié tandis que Pete s'écriait « Deux cent cinquante dollars une fois ! Deux cent cinquante dollars deux fois ! » et abattait son marteau.
Je ne me rappelle pas ce qui se produisit ensuite, mais je me détournai avant que Bud ait pu rejoindre l'estrade de son pas traînant afin d'y prendre Jordy et de recevoir le grand baiser public qui m'était destiné, - me détournai et titubai jusqu'au bar tel le cerf touché au bas-ventre. J'essaie toujours de dominer mes colères, non, vraiment, - je sais que c'est un de mes grands défauts -, mais il faut croire que je me montrai assez rude avec les deux types catalogue L.L. Bean qui me barraient la route du scotch. Je ne fis rien d'extravagant, rien de plus que les informer en termes on ne peut plus clairs qu'ils se trouvaient sur mon chemin et que s'ils aimaient bien la manière dont leurs bras s'emmanchaient dans leurs épaules, il vaudrait mieux qu'ils dégagent le plancher telle la Fée Bonbon et sa suite, mais quand même… je le regrettai.
Rien de ce qui arriva ce soir-là n'est très clair dans mon esprit, pas après que Jordy fut partie avec Bud par appât du gain et rien d'autre, - sauf ceci : je n'arrêtais pas de me dire, encore et encore, comme si on m'avait implanté une esquille dans le cerveau : « Comment diable ce fils de pute sans emploi a-t-il fait son compte pour trouver deux cent cinquante dollars ? »

 

***

 

Le lendemain matin, j'appelai la chambre de Jordy dès mon réveil, parce que oui, il y avait quand même ça : à moi aussi, elle avait donné son numéro de chambre, sauf qu'à ce moment-là je m'étais demandé à quoi elle jouait. Je n'obtins pas de réponse, ce qui me dit quelque chose que je n'avais pas envie de savoir. Je passai à la réception de l'hôtel, où l'employé m'informa que Jordy avait filé la veille au soir. Je devais avoir une sale gueule car, sans que je le lui demande, il me précisa qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où elle s'était rendue. C'est alors que la femme invisible que j'avais rencontrée au cocktail sortit de nulle part, que soudain elle fut visible dans son jogging vert vomi, avec ses cheveux graisseux et son visage tout grêlé et tout nu sous l'absence de maquillage.
- Vous cherchez Jordy ? s'enquit-elle, peut-être même en me reconnaissant.
Dans ma poitrine mon cœur battit brusquement beaucoup moins fort et j'eus honte. Je n'étais pas à ma place, je me sentis gêné, ma tête, là, était bien caverneuse et pleine de vents de tous ces whiskys de la douleur que j'avais descendus.
- Oui, reconnus-je.
Alors elle eut pitié de moi et me dit la vérité.
- Elle est partie dans une petite ville avec le mec de la vente aux enchères d'hier soir. Elle m'a dit qu'elle reviendrait lundi pour reprendre son avion.
Dix minutes plus tard, j'étais au volant de mon Chevy une demi-tonne et remontais l'autoroute jusqu'à Fairbanks pour obliquer vers Boynton par la route gravillonnée. L'urgence qui m'animait était proche de la folie et mon pied jouait les blocs de ciment sur l'accélérateur : je savais ce que Bud allait faire dès qu'il serait à Boynton. Il allait virer la voiture que, je n'en doutais pas, il avait empruntée sans le consentement de son propriétaire légitime, - et qui cela pouvait-il bien être, je n'en savais rien -, puis il chargerait son canoë de vivres et, Jordy avec lui, descendrait le fleuve jusqu'à sa cabane. Et si c'était bien ça qui se produisait, Jordy ne serait jamais à l'heure pour son avion. Pas celui de lundi, en tout cas. Peut-être même aucun autre.
J'essayai de penser à Jordy, à la manière dont j'allais la sauver de tout ça et à toute la reconnaissance qui serait la sienne lorsqu'elle découvrirait le genre d'individu auquel elle avait eu affaire et ce qu'il avait en tête, mais chaque fois que je voulais voir son visage, c'était celui de Bud qui sortait de quelque trou bien noir de ma conscience pour l'effacer. Je le revoyais assis au bar le soir où il avait perdu ses pieds, assis à boire sans arrêt bien que je lui aie interdit l'accès de mon établissement déjà trois fois dans l'année, mais, c'est vrai, sois revenu trois fois sur ma décision. Il avait décidé de se déchirer et se saoulait en compagnie de Chiz Peltz et d'un Indien sur lequel je n'avais jamais posé les yeux, mais qui prétendait être un Tête Plate pur sang originaire du Montana. Janvier, quelques jours à peine après le nouvel an, disons… deux heures de l'après-midi et il faisait déjà noir de l'autre côté des vitres. Moi aussi je buvais, - je servais au bar, oui, mais je me servais aussi, du scotch -, parce que c'était un de ces jours où le passage du temps n'ayant aucun sens, la vie qu'on mène se traîne comme si on y avait mis les freins. Il devait y avoir huit ou neuf autres clients, Ronnie Perrault et sa femme, Louise, Roy Treadwell qui répare des scooters des neiges et vend du bois au stère, Richie Oliver et quelques autres… je ne sais pas où J.J. se trouvait ce jour-là, chez lui à jouer au solitaire ou à regarder fixement le mur, qui sait ?
Toujours est-il que Bud se déchirait sérieux et s'était mis à user d'un langage que je ne tolère pas dans mon établissement, - à aucun moment, et surtout pas quand il y a des dames dans l'assistance. Je lui enjoignis donc de remballer ses gros mots et c'est là que les choses se gâtèrent. Résultat, je fus obligé de clouer l'Indien sur le mur du fond en lui serrant le kiki et d'arracher une bonne moitié de la parka de Bud avant d'arriver à les convaincre, et tous les trois, d'aller s'achever au Nougat, ce qu'ils firent, en tirant la gueule. Clarence Ford les supporta jusqu'aux environs de sept heures du soir, puis il les vira à coups de pied dans le cul et ferma sa porte à la barre. Ils s'installèrent dans la voiture de Chiz Peltz et, moteur qui tourne et chauffage à fond, se passèrent et repassèrent une bouteille jusqu'à je ne sais pas quelle heure. Evidemment, la voiture finit par être à court d'essence et, nos trois gaillards ayant sombré dans le coma éthylique pendant que la température nocturne tombait à quelque chose comme moins cinquante, comme je l'ai dit, Chiz n'y résista pas et comment fit-il son compte pour atterrir devant ma porte, je ne le saurai jamais. Nous transportâmes Bud à l'hôpital de Fairbanks par hélicoptère, mais on ne parvint pas à sauver ses pieds. L'Indien, - que je n'ai jamais revu depuis -, revint au Nougat et donna l'impression d'amortir le coup en se descendant douze tasses d'un café généreusement arrosé de bourbon.
Bud ne me le pardonna jamais, ni à moi, ni à Clarence ni à quiconque en ville. C'était un rouspéteur et un râleur de première, le genre d'individu qui accuse toujours les autres de ses malheurs et maintenant, il avait Jordy avec lui, Jordy, la douce et rêveuse prof d'anglais qui s'imaginait sans doute que l'Alaska se réduisait à une série d'épisodes de Northern Exposure 1, où, charmant et excentrique, tout le monde passe son temps à s'expédier des mots d'esprit à la figure. Et Bud, moi, je le connaissais. Je savais comment il avait dû lui parler de sa cabane en ruines et lui dire comment ce n'était qu'à trois coups de pagaie en canoë et non pas à plus de dix-huit kilomètres en descendant le fleuve et… et qu'est-ce qu'elle allait faire quand elle le découvrirait ? Attraper un taxi ? Telles étaient mes pensées lorsque je traversai Fairbanks, me dirigeai vers l'Alaska Highway et, pour finir, pris vers le nord, en direction de Boynton. L'après-midi était déjà bien avancé et j'avais encore deux cent soixante-dix kilomètres de route gravillonnée à me taper avant d'arriver à Boynton. Quant à rattraper Bud… Il ne me restait plus qu'un espoir : qu'il ait fait un arrêt au Nougat pour y prendre son comptant de vodka habituel, mais il y avait peu de chances, - il devait avoir envie de descendre le fleuve au plus vite avant que Jordy pige enfin à qui elle avait affaire et ce qui était en train de se passer. Parce qu'il y avait aussi ça : je ne la comprenais tout simplement pas. Absolument pas. C'était lui qui avait misé le plus fort, elle était beau joueur, bon, d'accord, mais… rouler toute une nuit avec cette ordure ? Supporter ses conneries pendant des heures et des heures, à en crever, voire… les croire ? Pauvre Jordy. Pauvre, pauvre Jordy.
J'arrivai à Boynton en un temps record (je n'avais pas levé le pied une seule fois) et m'arrêtai devant mon magasin dans un nuage de gravillons. Il n'y avait que trois autres voitures, toutes aussi familières que la mienne, et c'était aux destinées d'un bar bien bien calme que présidait un Ronnie Perrault auquel j'avais demandé de me filer un coup de main pendant le week-end, - grâce à Peter et à son infatigable baratin, la moitié des hommes de la ville s'était rendue à Anchorage pour y assister au grand événement.
- Ronnie, lui lançai-je en entrant aux accents d'un Lyle Lovett chantant Mack the Knife comme s'il était à moitié mort, est-ce que tu as vu Bud ?
Amoureusement penché sur une cigarette et un Myer's au Coka, Ronnie serrait la main de Louise dans la sienne. Il portait une casquette des Seattle Mariners à l'envers et avait le regard distant de l'homme perdu au nirvana du rhum. Soixante-dix ans, dos en capilotade et yeux qui pleuraient, Howard Walpole se tenait à l'autre bout du comptoir, tandis que Roy Treadwell et Richie Oliver jouaient aux cartes à la table près du poêle. Ronnie fut lent à répondre, à peine s'il se réveilla, comme la grenadine qui ne se réchauffe pratiquement jamais au fin fond de l'office.
- Je croyais que tu devais pas rentrer avant mardi, finit-il par dire en mâchonnant ses mots.
- Hé, Neddy, s'écria Richie en étranglant si fort ce diminutif que celui-ci en ressembla à un grincement, combien que t'en as ramené ?
- Bud, répétai-je en m'adressant à l'assistance en général, quelqu'un l'a-t-il vu ?
Et là, il leur fallut réfléchir. Ils avaient tous l'esprit passablement nébuleux, - quand le chat n'est pas là, les souris dansent -, mais ce fut Howard qui sortit le premier de sa transe.
- Bien sûr que je l'ai vu, dit-il en se penchant si fort en avant au-dessus de son verre que j'eus peur qu'il ne tombe dedans, tôt ce matin… dans un Land Cruiser Toyota flambant neuf que je sais pas où il l'a trouvé, même qu'il avait une femme avec lui.
Puis, comme s'il se rappelait quelque détail aussi lointain qu'insignifiant, il ajouta :
- Et comment que c'était, votre foire à la fesse, hein ? T'es pas encore marié ?
Louise ricana, Ronnie partit d'un gros rire, mais je n'étais pas d'humeur à supporter.
- Où est-il allé ? insistai-je.
L'espoir, toujours l'espoir, mais je savais la réponse.
- J'y ai pas parlé, reprit-il, mais j'crois qu'il descendait le fleuve.

 

***

 

Le fleuve n'était pas trop mauvais à cette époque de l'année, mais ses eaux n'en couraient pas moins à bonne vitesse et, je le reconnais, je ne suis pas un as du canoë. Je suis trop grand pour un truc aussi petit, - un hors-bord avec moteur Johnson, voilà ce qu'il me faut -, et je me sens toujours empoté et lourd du haut. Il n'empêche, là j'étais, et filais avec le courant en n'ayant qu'une idée en tête : Jordy. Remonter le fleuve serait une vraie chierie, mais nous serions deux à pagayer et puis, - et je n'arrêtais pas de me concentrer là-dessus -, qu'est-ce qu'elle me serait reconnaissante de l'avoir sortie de là, bien plus que si j'avais misé mille dollars sur elle et l'avais emmenée se gaver de steaks au resto trois soirs de suite ! Sauf qu'alors il se produisit la chose la plus étrange qui soit, - le ciel ayant viré au gris, il se mit à neiger.
C'est qu'il ne neige tout simplement jamais aussi tôt dans l'année, - jamais jamais, ou presque. Mais quoi ? C'était pourtant le cas. Le vent remontant dans la vallée et me jetant de petits grains de glace sèche dans la figure, je mesurai à quel point j'avais été bête. Je me trouvais déjà à plusieurs kilomètres de la ville et certes, j'avais une parka légère et des moufles avec moi, et encore un morceau de fromage, un pain, deux ou trois Cocas et autres, mais je n'avais rien prévu en cas de mauvais temps. Pour une surprise, c'en était une. Naturellement, à ce moment-là j'étais sûr qu'il ne s'agissait guère que d'une averse, quelque chose qui blanchirait le paysage pendant une journée avant de fondre, mais quand même… au milieu du fleuve comme je l'étais, je me sentais bien idiot de n'avoir rien pour me protéger et commençai à me demander comment Jordy allait prendre la chose, - vu la façon dont elle se souciait de tous les mots qu'il y avait pour décrire la neige ! Qu'est-ce qu'elle devait en avoir gros sur la patate là-bas en bas, dans l'espèce de tas de merde qui tenait lieu de cabane à Bud ! Nulle part où aller et cette neige qui tombait comme une condamnation à perpète ! J'appuyai fort sur la pagaie.
Il faisait déjà nuit lorsqu'au sortir du virage, j'aperçus les lumières des cabanes dans le fin canevas de la neige. Avec la parka et les moufles que j'avais enfilées, je devais ressembler à un bonhomme de neige dressé dans l'enveloppe blanche du canoë et sentais la glace se former dans ma barbe, à l'endroit où mon souffle gelait en me sortant des narines. Je humai une odeur de feu de bois et contemplai le ciel qui dégringolait doucement. Etais-je en colère ? Pas vraiment. Pas encore. Pour l'instant, c'était à peine si j'avais réfléchi à ce que j'allais faire, - cela me semblait parfaitement évident. Moyens frauduleux ou pas, ce fils de pute l'avait avec lui et, même dans ses rêves les plus fous, jamais la très douce Jordy avec son Emily Brontë sous le bras n'aurait pu imaginer ce dans quoi elle était en train de s'engager. De fait, Bud l'avait tout simplement enlevée. En-le-vée.
Il n'empêche : lorsque je me retrouvai là, lorsqu'enfin je respirai la fumée et vis les lampes qui brûlaient, je me sentis soudain bien timide. Enfoncer la porte et annoncer tout de go que je venais la sauver, je ne le pouvais quand même pas. Quant à faire croire que je passais dans le quartier par hasard… Sans compter que c'était Bud qu'il y avait là-dedans et Bud, c'était quelqu'un d'aussi purement méchant que le serpent à sonnettes qu'on a coincé en lui collant une main derrière la tête. Bud adorer cette scène ? Pas vraiment et ce, quel que soit l'angle sous lequel on envisage la chose.
Et donc, ce que je fis : la neige recouvrant aussitôt les traces de ma manœuvre, je tirai le canoë sur la berge à une centaine de mètres de la cabane et, aussi furtivement que le peut un homme de ma taille, je m'approchai en rampant… je n'avais pas envie d'éveiller l'attention de son chien et de tout foutre en l'air ainsi. Mais, et je le compris en marchant sur la pointe des pieds dans la neige ainsi qu'une statue qui a pris conscience, c'était quoi, au juste, que j'allais foutre en l'air ? Ce n'était quand même pas que j'aurais eu un plan d'action. Ni même seulement une idée.
Pour finir, je fis ce qui s'imposait : je me glissai jusqu'à la fenêtre comme un chapardeur. Au début, je ne vis pas grand-chose, - avec la quantité de crasse qu'il y avait sur les vitres ! -, mais je frottai un carreau avec le bas tout mouillé de ma moufle et les objets commencèrent à prendre du relief. Dans un coin de la pièce le poêle brûlait fort, était gueule de feu qu'il avait ouverte tout grand afin que ça ressemble à une cheminée. A côté du poêle se trouvait une table avec une bouteille de vin posée dessus. Deux verres, dont un à moitié plein. C'est alors que je vis le chien, - une espèce de malamute qui dormait sous la table. Un peu de mobilier, fait maison : un genre de canapé sur lequel on avait jeté un vieux matelas, deux ou trois chaises grossières en bois de tremble avec l'écorce encore dessus. Quatre ou cinq seaux d'eau en plastique blanc alignés le long d'un mur orné des cochonneries habituelles dans l'arrière-pays : chaussures pour la neige, pièges, peaux, la tête toute pelée d'un caribou empaillé qu'il avait dû acheter à une vente d'objets récupérés dans un incendie. Mais point de Bud. Ni de Jordy. Je compris alors qu'ils devaient se trouver dans la pièce de derrière, - la chambre à coucher -, et cela me rendit tout bizarre. Au fond de ma gorge quelque chose se serra comme si quelqu'un essayait de m'étrangler.
En tombant à un rythme soutenu, - déjà une bonne dizaine de centimètres par terre, au moins -, la neige étouffa le bruit de mes pas tandis que je faisais le tour de la cabane pour arriver à la fenêtre de derrière. La nuit était totale et, un coup j'inspire, un coup j'expire, le ciel si bas que c'était lui qui respirait à ma place, la neige enfermant tout dans le silence. Une bougie brûlait à la fenêtre, - vu la façon dont la lumière tremblait, je sus que c'en était une avant même d'y être -, et j'entendis de la musique (des violons qui jouaient à l'unisson, le genre de truc auquel je ne me serais jamais attendu de la part d'un vaurien comme Bud) et des voix, c'était bas et intime, comme un murmure. Manière de chuchotements confus chez Jordy et sonorités plus profondes de Bud, je faillis bien m'arrêter net et tout resta en suspens l'espace d'un instant. Une partie de moi voulait s'écarter de cette fenêtre, regagner le canoë en rampant et tout oublier de cette affaire. Mais je n'en fis rien. Pas moyen. Jordy, c'était moi qui l'avais vue le premier, moi qui lui avais serré la main, moi, qui lui avais donné les fleurs à mettre à son corsage et avais admiré son badge aux lettres manuscrites, ça n'était pas juste. Tels des hurlements, ces murmures me montaient si fort à la tête que je ne pouvais penser à autre chose.
Mon épaule frappa la porte de derrière juste au-dessus du loquet, qu'elle envoya valdinguer comme s'il s'était agi d'un jouet, et je me retrouvai à l'intérieur, à bout de souffle et tout blanc jusqu'aux sourcils. Je les vis ensemble dans le lit, j'entendis son espèce de petit cri d'oiseau à elle et son juron à lui, puis ce fut le chien qui déboula de la pièce de devant comme s'il était éjecté de la gueule d'un canon. (Je tiens à préciser ici que j'aime les chiens et que je n'ai jamais levé le petit doigt sur aucun que j'aurais jamais eu, mais celui-là… celui-là, il fallait que je lui règle son compte. Je n'avais pas le choix.) Je le cueillis au moment où il décollait du sol et le cognai dans le mur derrière moi jusqu'à ce qu'il s'effondre en un tas. Jordy s'était mise à hurler, oui, hurler, et l'on aurait pu croire que c'était moi le méchant alors même que je tentais de la calmer, - ah, ses bras nus et la couette remontée sur ses seins ! ah, les pieds en plastique de Bud, là, posés sur le plancher comme des chaussons ! -, qu'en le lui disant à mille mots à la minute, je lui promettais de la protéger, oui, tout irait bien et je veillerais à ce que Bud soit poursuivi au maximum de ce que permettait la loi, voilà, au maximum… tout cela jusqu'au moment où, en vrai serpent qu'il était, celui-ci se mit à chercher quelque chose à tâtons sous le matelas, jusqu'au moment où j'attrapai son espèce de poing tout miteux avec le .38 spécial bleu-noir qu'il y tenait et serrai jusqu'à ce que ce soit l'autre qui monte et que celui-là aussi, je l'attrape et le serre.
Jordy bondit vers l'autre pièce et je vis alors qu'elle était nue et sus tout de suite qu'il avait dû la violer parce que jamais elle n'aurait consenti à faire quoi que ce soit avec ce fumier, pas Jordy, pas ma Jordy à moi, - penser à ce qu'il lui avait fait me mit vraiment en colère. L'arme était tombée par terre, je l'expédiai sous le lit d'un coup de pied, lâchai Bud et mis fin à ses jurons et à son langage ordurier en lui en filant vite une petite sur l'arête du nez, même que ce fut presque un réflexe. Il devint tout mou sous la violence du coup et oui, je le reconnais, j'étais fâché, furieux de ce qu'il avait fait à cette fille et rien ne me parut plus normal que de tendre la main en avant et de lui appuyer sur la gorge jusqu'à ce que les moignons de ses jambes, - on les aurait dits à vif -, cessent de s'agiter sur la couverture.
Alors je repris conscience de la musique et entendis tous ces violons qui s'amplifiaient dans les haut-parleurs du radio-cassette posé sur l'étagère, qui remplissaient la pièce tandis que le vent s'engouffrait par la porte dont il ne restait plus que des lambeaux grinçant autour de son loquet cassé. Jordy, pensai-je, Jordy a besoin de moi, elle a besoin que je l'aide à sortir de là, - je la rejoignis dans la pièce de devant pour lui dire la neige, comment elle était en train de tomber hors de saison et ce que cela signifiait. Elle était accroupie dans un coin en face du poêle, elle avait le visage mouillé et frissonnait. Elle serrait son pull-over autour de son cou et avait enfilé une jambe de son jean, mais l'autre était nue et blanche de ses petits orteils peints jusqu'à la courbe de sa cuisse, et au-delà. Ce fut un dur moment. Mais j'essayai de lui expliquer, non, vraiment.
- Regarde dehors, lui dis-je. Regarde la nuit. T'as vu ça ?
Elle leva le menton et regarda, par-delà le seuil jusqu'au fond de la chambre, par-delà Bud sur son lit et le chien par terre, jusqu'au trou béant où la porte s'était trouvée. Oui, ça y était, la neige tombait comme la fin de tout, et n'avait plus qu'un nom que j'essayai de lui dire. Parce que pour aller quelque part maintenant…
 
 
Titre original : « Termination dust », publié par Playboy. Traduction de Robert Pépin, 1996.
 
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
1. Soit « la pépite ». (N.d.T.)
1. Série télévisée du début des années 90. (N.d.T.)
 
 



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