Daniel Tanguay
Léo Strauss
Une biographie intellectuelle
Essai
Daniel Tanguay enseigne la philosophie à l’Université
d’Ottawa.
SIONISME, ORTHODOXIE, ET CRITIQUE
SPINOZISTE DE LA RELIGION
our
comprendre le caractère premier du problème théologico-politique
pour Strauss, il faut retourner à la période de formation de sa
pensée, soit les années vingt. A plus d'un égard, cette période
formatrice fut déterminante pour la suite de l'évolution de sa pensée.
Il suffit de songer ici à sa rencontre avec la pensée de Nietzsche,
de Husserl et de Heidegger. Mais plus important encore fut son engagement
dans la réflexion sur la condition juive. Dans la « Préface »
écrite en 1962 pour l'édition américaine de La Critique de la
religion chez Spinoza (1930), Strauss retrace les grandes lignes
de son évolution intellectuelle jusqu'en 1928, c'est-à-dire jusqu'à
la fin de la rédaction de son livre sur Spinoza. Il y traite successivement
de la situation des Juifs en Allemagne, du sionisme dans ses diverses
variantes, de la « pensée nouvelle » dans sa version religieuse
(Franz Rosenzweig et Martin Buber) ou dans sa version athée (Nietzsche
et Heidegger), du débat entre Hermann Cohen et Spinoza, et résume
le résultat principal de La Critique de la religion chez Spinoza
en reprenant silencieusement de larges extraits de l'introduction
de son ouvrage postérieur La Philosophie et la Loi (1935) [1] . L'intention de Strauss dans ce texte
est à la fois d'exposer le dilemme théologico-politique dans lequel
il s'est retrouvé en tant que jeune Juif dans l'Allemagne de la
République de Weimar et de préciser le motif qui l'avait poussé
à s'enfoncer dans l'étude de Spinoza.
Les deux faits sont étroitement liés : Strauss a tout d'abord
vu en Spinoza celui qui avait articulé deux des solutions modernes
au problème juif : l'assimilation et le sionisme politique
[2] . Spinoza préféra la première et suggéra la seconde.
Sa préférence pour l'assimilation est une conséquence de sa lutte
pour la fondation de l'État libéral et pour la défense de la liberté
de philosopher. L'État libéral ne saurait en effet être ni juif
ni chrétien. Il repousse la préférence religieuse dans la sphère
privée. La constitution d'un État libéral implique la formation
d'un judaïsme libéral à l'extrême ou, tout simplement et plus
honnêtement, l'abandon du judaïsme, du moins tel que la tradition
l'a toujours compris. Cet abandon mène à plus ou moins long terme
à l'assimilation. Spinoza, le Juif renégat, fut donc à l'origine
du projet politique qui fut responsable de l'émancipation des Juifs
en Allemagne, mais aussi de leur assimilation.
Or, ni l'émancipation des Juifs ni d'ailleurs leur assimilation
ne semblaient pouvoir résoudre ce que l'on avait appelé faute de
mieux le problème juif ou la question juive, c'est-à-dire
la permanence de la haine envers les Juifs, même dans les pays où
ils avaient été émancipés. C'est sous cette forme très concrète
que le problème théologico-politique se présenta tout d'abord à
Strauss. Jeune Juif, né et éduqué en Allemagne, il fut témoin de
l'échec final de la politique d'émancipation. On avait certes pu
penser un temps que le problème juif fût en voie d'être réglé en
Allemagne avec l'avènement de la République de Weimar. Ayant accordé
en effet la totalité des droits politiques aux Juifs, elle achevait
ainsi l'émancipation juive qui avait débuté au xixe siècle
en Allemagne sous l'influence de la Révolution française. Par sa
reconnaissance politique des Juifs comme citoyens à part entière,
la République de Weimar accomplissait l'idéal originel de la démocratie
libérale. Selon Strauss, cet idéal originel s'était défini dans
les traités théologico-politiques des xviie et xviiie siècles
contre le « Royaume des Ténèbres », c'est-à-dire contre
la société chrétienne et médiévale. Le phénomène le plus caractéristique
de cette société fut les Croisades qui « ont culminé d'une
manière non accidentelle dans l'extermination de communautés juives
tout entières
[3] ». Spinoza pensa que le seul moyen d'en finir
avec la folie des persécutions religieuses et de l'intolérance était
de faire de la religion positive une affaire privée et d'instituer
un régime où régnerait une moralité universelle fondée sur la tolérance
et la liberté de pensée. Spinoza fut donc l'initiateur de la démocratie
libérale, et du même coup, l'initiateur de la solution moderne au
problème juif. Or, de l'avis de Strauss, cette présumée résolution
du problème juif, et plus largement du problème théologico-politique,
par la démocratie libérale est fondée sur une illusion. Le problème
juif ne fut pas résolu par la République de Weimar, car en fait,
comme le dit Strauss sans détour, « le problème juif en Allemagne
ne fut jamais résolu. Il fut supprimé par la suppression des Juifs
allemands [4]
».
Si l'émancipation n'est pas une solution au problème juif, qu'en
est-il alors de la solution sioniste qui propose l'établissement
d'un État politique juif indépendant ? Strauss fut à n'en pas
douter marqué par le sionisme politique. Il fut même un militant
engagé dans la cause du sionisme politique, comme en témoignent
plusieurs de ses écrits des années vingt. Ce militantisme ne fut
cependant pas aveugle. Très tôt, Strauss est intervenu dans les
débats complexes qui agitaient le mouvement sioniste. Dans la première
partie de ce chapitre, nous explorerons quelques-unes de ces prises
de position. Dans cette exploration, nous poursuivrons un double
objectif : d'abord, montrer dans quelle mesure les débats internes
au mouvement sioniste ont pu conduire Strauss à poser radicalement
la question du théologico-politique ; ensuite, indiquer le
lien entre cette réflexion et l'enquête qui l'a conduit à explorer
la critique de la religion chez Spinoza et, plus tard, chez Hobbes.
Ce lien n'apparaîtra évident que si l'on saisit l'intention première
du sionisme politique et que si l'on peut démontrer que Strauss
la partageait.
La solution politique au problème juif, telle qu'un Léon Pinsker
ou qu'un Theodor Herzl la défendaient, présupposait un abandon du
messianisme juif et de la conception religieuse traditionnelle de
la vie juive. Cet abandon devait être précédé par une réfutation
de l'orthodoxie religieuse qui, semble-t-il, paralysait les Juifs
et les empêchait de travailler activement à la construction d'un
État juif qui leur assurerait une libération non plus seulement
imaginaire, mais réelle. Spinoza a fourni les armes de cette critique
de l'orthodoxie. Pour que le sionisme politique soit cohérent, il
fallait donc que la critique spinoziste de la religion orthodoxe
fût définitive et vraie.
La question centrale qui préoccupe le jeune Strauss est de savoir
si la critique spinoziste de la religion, qui est la critique dont
dépendent toutes les critiques ultérieures de la religion, a réussi
à réfuter l'orthodoxie sur son propre terrain. Remarquons que cet
enjeu n'engage pas seulement la validité de la critique moderne
de la religion, mais bien aussi la justification ultime du projet
moderne. L'intention première des Lumières est en effet d'émanciper
l'homme de l'hétéronomie et de fonder une société en accord avec
les principes de l'autonomie morale de l'homme. Le sens des Lumières
modernes se joue donc sur leur capacité à réfuter radicalement l'orthodoxie
religieuse qui maintient l'homme dans un état de dépendance à l'égard
de la Loi ou de la foi religieuses. Dans son premier ouvrage, Strauss
tentera justement de fournir la démonstration que cette critique
de la religion n'a pas réussi à réfuter complètement et définitivement
l'orthodoxie
[5] . Nous passerons en revue dans la seconde partie de
ce chapitre les principaux points de l'interprétation straussienne
de l'argumentaire spinoziste.
On verra que Strauss atteint dans son enquête un résultat qui va
ébranler au plan théorique son adhésion au sionisme politique et
ainsi lui faire redécouvrir dans toute sa radicalité le problème
théologico-politique. C'est ici que l'interprétation de la pensée
de Strauss court le risque de voir dans sa position un retour à
une quelconque forme d'orthodoxie religieuse ou de dogmatisme philosophique.
Or, Strauss n'a jamais succombé à cette tentation. Insatisfait par
les solutions modernes au problème théologico-politique, il a été
plutôt conduit à poser de nouveau la question socratique. Arracher
la question socratique à son oubli moderne deviendra dès lors l'une
des tâches de la pensée de Strauss. Nous examinerons dans la partie
finale les termes de la question socratique et les obstacles envisagés
par Strauss à son surgissement.
A. Sionisme politique : première confrontation
avec le problème théologico-politique
Quelques années avant de mourir, Strauss est revenu sur ces années
de jeunesse dans une conférence publique où en compagnie de son
ami de toujours, Jacob Klein, il met en lumière certains aspects
de leur parcours commun. Klein rappelle les deux obsessions du jeune
Strauss : Dieu et la politique. Strauss, de son côté, évoque
ses vains efforts pour conquérir Jacob Klein à la cause du sionisme
au début des années vingt. Le contraste entre les deux personnalités
est frappant : alors que Klein incarnait le modèle du Juif
européen assimilé et cosmopolite, peu intéressé par la question
religieuse, Strauss provenait d'un famille juive-allemande provinciale
qui observait toujours les « lois cérémonielles ». Strauss
s'était certes éloigné sous l'influence de la philosophie de la
religion de ses pères, mais il demeurait préoccupé par la question
de Dieu et de la fidélité à la tradition juive.
C'est cette fidélité jamais démentie à la tradition juive ou plus
précisément à la judéité qui explique la conversion de Strauss au
« sionisme politique simple, net et clair » à l'âge de
dix-sept ans. En des termes proches de ceux de Herzl, Strauss considère
le sionisme comme un mouvement visant avant tout à restaurer l'honneur
du peuple juif par la création d'un État national indépendant. La
conversion de Strauss au sionisme présuppose un éloignement radical
de la religion juive. Le sionisme politique rejette en effet la
solution traditionnelle et religieuse qui affirme que le salut du
peuple juif dépend non pas de l'action des hommes, mais d'une intervention
divine. Seule la fidélité à la Loi dans l'attente de la fin des
souffrances du peuple juif peut préparer les cœurs à l'avènement
d'une nouvelle ère messianique. La fin de la Galout, ou de
l'exil du peuple juif, ne sera donc pas le résultat d'une action
humaine, mais bien le fruit d'une libre intervention divine qui
échappe entièrement au pouvoir des hommes. Le sionisme politique
juge sévèrement cette attente messianique passive qui prolonge inutilement
les souffrances du peuple juif et le maintient dans des conditions
d'existence anormales qui, à long terme, menacent sa survie
même. Les énergies libératrices du peuple juif ne doivent plus être
dépensées en vain, mais être désormais investies dans la construction
d'un État politique réel. Pour convertir les énergies passives du
peuple juif en forces actives, le sionisme politique doit démontrer
le peu de crédibilité de la solution traditionnelle, voire son
caractère nocif et paralysant. Plus profondément encore, il repose
sur l'athéisme. Il est une solution athée au problème juif.
Strauss a défendu, comme en témoignent ses premiers écrits, un sionisme
politique « pur et simple [6] ». Cependant, l'engagement du jeune
Strauss pour la cause sioniste n'était pas un engagement non critique.
Les débats internes au mouvement sioniste allemand semblent avoir
graduellement modifié sa perception du problème juif et l'avoir
conduit à abandonner le sionisme militant de sa jeunesse. Dans quelques
textes autobiographiques postérieurs, Strauss a décrit les principales
étapes de la réflexion qui l'a mené à délaisser le sionisme politique
et à poser comme hypothèse la possibilité d'un retour à l'orthodoxie
[7] . Ces reconstitutions rétrospectives sont à
plus de trente ans de distance d'ailleurs assez fidèles à ce qu'il
est possible d'entrevoir dans les textes de jeunesse de Strauss.
Nous retracerons dans cette section les grandes lignes de ce développement
intellectuel. Nous devons toutefois d'emblée apporter une précision :
même si Strauss a perçu les limites de la solution sioniste, il
est demeuré fidèle à certains aspects de la réflexion sioniste.
Il est ainsi possible de repérer dans la pensée sioniste l'origine
de certaines des réticences que Strauss a manifestées tout au long
de sa vie par rapport au libéralisme. D'une manière plus concrète,
Strauss n'a jamais renié les espoirs de sa jeunesse et il a reconnu
que la fondation de l'État d'Israël fut « une bénédiction pour
tous les Juifs, où qu'ils fussent, qu'ils l'admissent ou non
[8] ».
De l'avis de Strauss, Spinoza avait anticipé deux attitudes modernes
fondamentales à l'égard du problème juif : celle de l'émancipation,
puis de l'assimilation des Juifs dans la société démocratique libérale
et celle du sionisme. La démocratie libérale, telle que Spinoza
l'a pensée, menait nécessairement à l'assimilation, c'est-à-dire
à la disparition de la signification publique et politique de la
distinction entre Juifs et non-Juifs. Dans ce contexte, l'assimilation
signifie toujours assimilation à une société séculière qui,
par essence, n'est ni chrétienne ni musulmane ni juive ; en
somme, une société areligieuse ou une société libérale. La démocratie
libérale, lorsqu'elle est logique avec elle-même et fidèle aux principes
qui l'animent, implique l'émancipation des Juifs. C'est d'ailleurs
en raison de cette logique de l'esprit libéral que les Juifs connurent
l'émancipation à la suite de la Révolution française. L'assimilation
semble ainsi être en mesure de régler définitivement le problème
juif, de faire disparaître les souffrances du peuple juif en accordant
à chaque individu le plein exercice des droits de la citoyenneté,
qu'il soit non-juif ou juif.
Selon Strauss, la société libérale ne fut jamais capable d'effacer
la discrimination à l'égard des Juifs, et n'a donc jamais réussi
à apporter une solution totalement satisfaisante au problème juif.
Ces limites du libéralisme ont été mises en lumière par le sionisme [9] . Strauss fait entièrement
sienne cette critique sioniste du libéralisme. Selon ce point de
vue, le libéralisme tout entier repose sur la distinction entre
les sphères publique et privée. La société libérale garantit l'égalité
des droits de tous dans la sphère publique et elle protège par la
loi la sphère de la vie privée de l'individu. Il est entendu que
la religion particulière pratiquée par un individu relève de la
sphère privée. Strauss avance que cette distinction entre sphères
publique et privée a un double effet : d'une part, elle assure
une protection légale pour l'exercice libre de la religion à l'intérieur
de la sphère privée, étant entendu que l'État libéral est régi par
un principe de non-intervention dans la vie privée ; d'autre
part, l'État libéral ne peut en vertu du même principe protéger
l'individu contre la discrimination dans la sphère privée. Strauss
donne comme exemple de la discrimination implicite qui peut régner
dans une société libérale la hiérarchie raciale (de haut en bas :
Anglo-Saxons, Juifs, Noirs) « entièrement extra-légale, mais
non illégale » qui domine la société américaine
[10] . Autrement dit, selon l'une des thèses du sionisme
politique que Strauss reprend ici, le libéralisme ne peut mettre
fin à la discrimination et à la haine des Juifs.
Strauss partage aussi l'analyse du sionisme politique sur un autre
point : en plus de ne pouvoir garantir au peuple juif la fin
de la discrimination, l'assimilation détruit ce qui auparavant faisait
sa fierté et lui donnait le courage de résister à la haine et au
mépris. Alors que les Juifs traditionnels étaient immunisés contre
la haine par la conviction de l'élection d'Israël, « le juif
déraciné, assimilé n'a rien à opposer à la haine et au mépris que
son moi nu [11] ». L'assimilation a remplacé l'assurance de soi
qui caractérisait la vie juive des ghettos par la confiance naïve
en l'humanité de la civilisation
[12] . Elle s'accompagne d'un oubli de soi qui culmine
dans le mépris de son propre peuple et de sa tradition. L'assimilation
requiert en effet l'abandon de tout ce qui a constitué depuis toujours
l'identité juive. Plus encore, l'assimilation, ou le renoncement
indigne à soi ou à son peuple, « a exigé en fait l'esclavage
intérieur en paiement de la liberté extérieure
[13] ». Strauss rejette donc l'assimilation pour
une raison morale : l'assimilation n'est pas compatible avec
la dignité, le respect de soi ou le sens de l'honneur. Le sionisme
politique de Strauss prend sa source dans ce sens de l'honneur d'être
juif et dans le désir de préserver cet honneur.
Même si Strauss partage l'esprit animant le rejet sioniste de la
solution libérale, il n'est toutefois pas sans savoir que le sionisme
politique et le libéralisme partagent un point de vue commun plus
profond que leurs différences. En effet, tant le libéralisme que
le sionisme politique croient pouvoir régler le problème juif par
des moyens purement humains, puisqu'ils estiment tous deux que le
problème juif est un problème strictement humain. Très tôt, Strauss
a mis en parallèle la démarche assimilationniste ou libérale et
la démarche sioniste. Dans un texte de 1923, il souligne que l'assimilation
et le sionisme forment un front contre le « monde de la Galout »,
qui est le monde de l'éloignement de la réalité (Entwirklichkeit)
propre à la condition juive. Le monde de la Galout est le
monde traditionnel de l'attente passive et patiente de la rédemption
messianique. Face à ce monde, l'assimilation et le sionisme souhaitent
une réalisation (Einwirklichung) de l'existence juive dans
le monde réel, c'est-à-dire un retour aux conditions normales de
l'existence historique. Pour que ce retour soit possible, ils perçoivent
tous deux la nécessité que le monde de la Galout éclate
[14] . Autrement dit, la concrétisation de la vie juive
passe avant tout par une libération intérieure des conceptions juives
traditionnelles qui retardent le retour à la vie normale. L'assimilation
comme le sionisme détournent chacun à leur manière le sens de l'espérance
messianique traditionnelle, signe qu'ils n'attendent surtout pas
un dénouement théologique à la longue histoire des souffrances du
peuple juif. La vision théologique fait pour eux partie du problème,
plutôt que de la solution.
Le sionisme politique n'est pourtant pas lui-même sans contradictions.
Elles sont apparues au grand jour avec l'avènement du sionisme culturel
[15] . Le sionisme politique, mouvement héritier du libéralisme
du xixe siècle, avait une conception trop étroite de
l'idée de nation. Il avait oublié que la nation juive est plus qu'une
simple entité politique. Le peuple juif était aussi porteur d'une
tradition culturelle propre qui le distinguait des autres peuples.
Selon le sionisme culturel, ce n'est pas tout d'avoir un État juif,
il faut encore que cet État soit rempli d'une culture juive, car,
comme l'indique Strauss, « l'État juif sera une coquille vide
sans une culture juive plongeant ses racines dans l'héritage juif
[16] ». La contradiction interne du sionisme politique
est de vouloir un État juif sans prendre en considération cet héritage
juif qui pourtant justifiait jusque-là l'existence du peuple juif.
Le sionisme culturel aspire à dépasser cette contradiction en affirmant
la nécessité de revivifier l'héritage juif. Or, selon Strauss, le
sionisme culturel n'échappe pas à son tour à la contradiction. En
interprétant l'héritage juif en termes de « culture »
ou de « produit du génie national », il trahit l'esprit
même de cet héritage. Il interprète plus précisément cet héritage
à partir de catégories qui sont elles-mêmes étrangères à la pensée
juive. Cette interprétation demeure donc prisonnière des catégories
de la philosophie moderne, dans ce cas précis de Hegel et de la
tradition historiciste allemande.
Le sionisme culturel ne comprend donc pas l'héritage juif tel qu'il
s'est toujours compris lui-même, c'est-à-dire comme un don de la
révélation divine, non comme un produit de l'histoire des êtres
humains. Le sionisme culturel échoue à retrouver le sens originel
de l'héritage juif. Selon Strauss, la logique voudrait que le sionisme
culturel se comprenant vraiment lui-même devienne sionisme religieux.
Or Strauss fut confronté très tôt aux courants à l'intérieur du
mouvement sioniste allemand qui se réclamaient de l'orthodoxie,
ou du moins d'une forme de néo-orthodoxie. Ces mouvements se présentaient
comme des retours à la tradition juive. Ces retours représentaient
eux aussi des tentatives pour sortir de l'impasse dans laquelle
se trouvait le judaïsme libéral allemand qui assistait impuissant
à la montée de l'antisémitisme. La néo-orthodoxie tirait son origine
de la même insatisfaction devant l'impossibilité pour l'idéal des
Lumières de concrétiser ses promesses d'émancipation pour les Juifs
allemands. La néo-orthodoxie partageait donc le même désir que le
sionisme politique de dénouer le nœud gordien de la condition juive-allemande.
Elle était pour cette raison même un ennemi redoutable pour le sionisme.
C'est du moins l'analyse que le jeune Strauss livrait de la situation
du mouvement sioniste dans les années vingt.
Avant d'aller plus loin dans l'exploration de ce débat, une précision
s'impose : quand Strauss parle de néo-orthodoxie, il se réfère
à deux phénomènes. La néo-orthodoxie est d'abord pour lui une forme
radicalisée de sionisme culturel qui en appelle à un retour à la
tradition religieuse juive. Cette dernier forme est défendue par
exemple par un publiciste comme Ernst Simon, qui est critiqué par
Strauss dès 1923. La seconde forme de retour est le retour au judaïsme
tel que Franz Rosenzweig le propose. Cette forme de néo-orthodoxie
est non sioniste dans la mesure où elle propose un retour à la Loi
qui est avant tout individuel. Nous reviendrons plus loin sur cette
proposition. Pour l'instant, nous nous concentrerons sur la polémique
que Strauss a menée contre la néo-orthodoxie sioniste. Nous montrerons
que c'est à travers cette polémique que Strauss a acquis son premier
aperçu du problème théologico-politique. La découverte récente de
textes du jeune Strauss datant des dernières années de l'engagement
de Strauss (1925-1928) dans le mouvement sioniste étudiant jette
une nouvelle lumière sur cette polémique
[17] .
Strauss tenait le sionisme religieux pour un dangereux ennemi du
sionisme politique. En fait, à son avis, la néo-orthodoxie ne voyait
pas que la volonté de normalisation de l'existence juive, principe
moteur du sionisme, reposait sur un présupposé inacceptable pour
elle : le fait que le monde de la tradition et la religion
avaient été au préalable détruits
[18] . Aussi longtemps que ce monde de la tradition demeurait
entier le désir de rompre avec la Galout et de fonder un
État à soi ne pouvait naître dans le cœur des Juifs. Le sionisme
est donc le produit de la destruction du monde fermé de la tradition
juive opéré à la fois par la science moderne et les idées modernes
à l'origine de l'émancipation
[19] . C'est cette dure réalité que le sionisme
religieux voudrait contourner en prétendant pouvoir restaurer le
monde de la tradition et la Loi juive sur de nouvelles bases.
Le jeune Strauss réagissait fortement contre toutes ces tentatives
nostalgiques ou romantiques de faire revivre ces traditions. Il
voyait en elles un travestissement constant du sens authentique
de la religion juive. A défaut de pouvoir reconnaître simplement
l'existence de Dieu, le sionisme culturel tenait le « prophétisme
éthique » juif pour une émanation de l'esprit national. On
pensait pouvoir sauver la tradition prophétique tout en faisant
l'économie de la référence au Dieu tout-puissant. De la même manière,
à défaut de pouvoir reconnaître comme tout simplement vraies les
affirmations de la religion sur l'existence des miracles, de l'inspiration
verbale, de l'action providentielle de Dieu, on en transformait
le sens en en faisant le résultat d'une expérience intérieure. Le
dernier refuge de la religion devant la critique impitoyable de
la science moderne était devenu le recours à l'expérience vécue,
car on n'osait plus démontrer l'existence de Dieu à partir de l'observation
de la nature.
Or, selon Strauss, ce recours constant aux catégories – expérience
vécue, « intériorisation », interprétation idéalisante
– propre à la philosophie moderne de la religion pour réinterpréter
la tradition juive est grevé d'une difficulté majeure : la
tradition juive est vue au travers d'un prisme romantique, d'origine
allemande et chrétienne, qui déforme et trahit le sens originel
de la tradition juive [20] . Un retour à la tradition
vraiment sérieux se délestera de cet héritage étranger et tentera
de retourner à la tradition telle qu'elle s'est comprise elle-même.
Or, un tel retour authentique serait fatal au sionisme religieux :
« Quand le sionisme culturel se comprend lui-même, il vire
et se transforme en sionisme religieux. Mais quand le sionisme
religieux se comprend, il est foi juive avant d'être sionisme. Il
ne peut voir dans l'idée d'une solution humaine du problème juif
rien d'autre qu'un blasphème
[21] . » Du point de vue de la tradition religieuse
juive, l'avènement de l'ère messianique et la rédemption finale
d'Israël et de l'humanité entière sont en effet les fruits de la
seule intervention divine.
Le conflit entre sionisme politique et néo-orthodoxie sioniste renvoie
donc à un conflit encore plus fondamental et plus ancien :
le conflit entre croyants et incroyants, qui est, selon le
mot de Goethe repris par Strauss, le « thème éternel
et unique de toute l'histoire du monde et des hommes
[22] ». La résolution de ce conflit aura un effet
direct sur le problème théologico-politique juif : rappelons
en effet que le sionisme politique est dans l'esprit de Strauss
une solution athée au problème juif. Pour que cette solution
soit la seule recevable, il faut effectuer la critique des fondements
de la religion de la révélation dans le but sinon de les détruire,
du moins de les ébranler sérieusement. Or, la probité intellectuelle
exige que la position de l'adversaire soit présentée dans toute
sa pureté et force. Le niveau originel du conflit doit à nouveau
être atteint pour que les arguments des deux camps en présence soient
présentés dans un esprit d'équité.
(...)
[1] Il est très instructif de comparer les pages 308-310
[29-30] de la « Préface » avec les pages 28-31 [26-28]
de l'introduction de La Philosophie et la Loi. Traduction
française de cet ouvrage dans le recueil Maïmonide (Paris,
PUF, 1988). Les numéros de pages entre crochets renvoient à la première
édition allemande : Philosophie und Gesetz ; Beiträge
zum Verständnis Maimunis und seiner Vorläufer, Berlin, Schocken
Verlag, 1935. On trouvera les numéros de pages de cette première
édition indiqués dans les marges de la nouvelle édition des œuvres
de Strauss : Philosophie und Gesetz – Frühe Schriften,
dans GS, II (1997).
[2] « Préface », p. 293-294 [20-21].
[3] « Préface », p. 262 [3].
[4] « Préface », p. 264 [4].
[5] La Critique de la religion chez Spinoza ou
les fondements de la science spinoziste de la Bible, Paris,
Cerf, 1996. Désormais : La Critique de la religion.
Traduction française de Die Religionskritik
Spinozas als Grundlage seiner Bibelwissenschaft ; Untersuchungen
zu Spinozas Theologisch-politischem Traktat, Berlin, Akademie-Verlag,
1930. Réimprimé : Hildesheim, Georg Olms Verlag, 1981. Cet
ouvrage a aussi été repris dans GS, I avec une nouvelle pagination.
L'éditeur a cependant indiqué dans les marges les numéros de pages
de la première édition. Pour notre part, nous citons entre crochets
les pages de la première édition.
[6] Voir plus particulièrement les écrits de Strauss que l'on peut trouver
dans GS, II : « Antwort auf das “Prinzipielle Wort”
der Frankfurter » (1923) ; « Anmerkung zur Diskussion
über “Zionismus und Antisemitismus” » (1923) ; « Der
Zionismus bei Nordau » (1923) ; « Paul de Lagarde »
(1924) ; « Soziologische Geschichtsschreibung ? »
(1924) ; « Ecclesia Militans » (1925) ; « Biblische
Geschichte und Wissenschaft » (1925). Quelques autres textes
essentiels récemment découverts sont parus aussi dans la seconde
édition de GS, I (2001) : « Bemerkung zur
der Weinbergschen Kritik » (1925) ; « Die Zukunft
einer Illusion » (1928) ; « Zur Ideologie des politischen
Zionismus (In Erwiderung auf drei Aufsätze Max Josephs) »
(1929).
[7] En plus de la « Préface » autobiographique
de 1962, nous nous référerons à deux conférences de Strauss, l'une
prononcée en 1952, l'autre en 1962 : « Progrès ou retour ? »
(le texte de la conférence a été publié dans le recueil La Renaissance
du rationalisme politique classique, Paris, Gallimard, 1983,
p. 304-352 ; les numéros de pages entre crochets renverront
à l'édition américaine : The Rebirth of Classical Political
Rationalism, Chicago, The University of Chicago Press, 1989)
et « Pourquoi nous restons juifs : la foi et l'histoire
juives peuvent-elles encore nous parler ? » dans Pourquoi
nous restons juifs. Révélation biblique et philosophie, p. 13-57.
Désormais : « Pourquoi nous restons juifs ». Les
numéros de pages entre crochets renvoient à l'édition américaine
de ce texte que l'on peut trouver dans Jewish Philosophy
and the Crisis of Modernity, p. 311-345.
[8] « Préface », p. 267 [5]. Voir aussi
« Pourquoi nous restons juifs », p. 24 [319].
[9] « Préface », p. 268-269 [6-7] ;
« Progrès ou retour ? », p. 309-310 [231-232] ;
« Pourquoi nous restons juifs », p. 18-19 [314-315].
[10] « Pourquoi nous restons juifs », p.
22 [317].
[11] « Progrès ou retour ? », p. 309
[232].
[12] « Der Zionismus bei Nordau », p. 659.
[13] « Progrès ou retour ? », p. 310
[232].
[14] « Antwort auf das “Prinzipielle Wort” der Frankfurter »,
p. 302-303.
[15] « Progrès ou retour ? », p. 310
[232-233] ; « Pourquoi nous restons juifs »,
p. 25-36 [319-320], p. 57 [345] ; « Préface », p. 267
[5-6].
[16] « Préface », p. 267 [5-6].
[17] Il s'agit des textes évoqués plus haut
et qui ont été publiés dans la seconde édition de GS, I.
Pour le contexte historique et philosophique, on lira l'excellente
préface de l'éditeur, Heinrich Meier (p. xv-xx).
[18] « Die Zukunft einer Illusion », p. 431-432.
[19] « Antwort auf das “Prinzipielle Wort” der Frankfurter », p. 304-305 ;
« Zur Auseinandersetzung mit der europäischen Wissenschaft »,
p. 342-343 ; « Ecclesia militans », p. 351-352,
356.
[20] « Antwort auf das “Prinzipielle Wort” der Frankfurter », p. 303-304 ;
« Zur Auseinandersetzung mit der europäischen Wissenschaft »,
p. 343.
[21] « Préface », p. 267-268 [6].
[22] « Die Zukunft einer Illusion », p. 433 ; « Zur Ideologie
des politischen Zionismus », p. 445.
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