Thomas Mann
Les exigences du jour
Traduit de l'allemand par LOUISE SERVICEN et JEANNE NAUJAC
DE LA RÉPUBLIQUE ALLEMANDE (Avant-propos)
es pages suivantes, écrites pendant de bons jours d'été de cette année 1922, pour le numéro Gerhart Hauptmann de la Neue Rundschau et exposées, un soir d'octobre, au Beethovensaal de Berlin avant d'être livrées à l'impression, ont fait beaucoup de bruit à leur communication et à leur apparition, non à cause de leur contenu - il ne pouvait guère surprendre par la nouveauté - mais parce que j'en étais l'auteur. Encore heureux quand la critique s'interdisait de fouiller mes entrailles pour découvrir les motifs utilitaires qui devaient forcément avoir déterminé " ma désertion ", mon " apostasie ", la " rupture avec mon passé politique et spirituel " et qu'elle renonçait à me présenter tout simplement comme l'homme de paille et l'instrument du gouvernement. Qu'il y avait là un changement de sentiment, un revirement surprenant, confondant, voire frivole, - telle semblait être la conviction presque unanime.
Cette conviction unanime se trompe - qu'on me permette de renouveler encore une fois l'assurance que je ne me lassai pas de donner en privé. Je ne pense pas avoir changé de sentiment. Peut-être mes pensées ont-elles changé, mais ma mentalité - non. Or les pensées - encore que je semble exprimer là un sophisme - ne sont jamais qu'un moyen d'arriver à un but, un instrument au service d'une manière de voir ; et pour l'artiste précisément, il est beaucoup plus facile que de rigides surveillants de l'opinion ne s'en doutent de penser autrement, de parler autrement que dans le passé, lorsqu'il s'agit d'affirmer un sentiment constant, à une époque différente. J'ai déjà fait une fois remarquer que, dans le cas de l'artiste, on devrait presque inverser le mot de Goethe : " Seul l'observateur et non l'homme d'action a une conscience. " En effet, l'art est la sphère du pur esprit et, pour l'artiste, il détient la dignité de l'observation ; et la pensée, il la considère simplement comme un moyen dialectique, il ne fait pas grand cas de sa " vérité " et tend à exercer l'observation, au sens d'une action. Si donc l'auteur, dans ces pages, défend en partie d'autres idées que dans les Considérations d'un apolitique, ce sont les pensées qui sont en contradiction entre elles, et non l'auteur avec lui-même. Il est resté le même, son être et sa mentalité sont tellement d'accord qu'il peut répondre à ceux qui louent son " évolution ", comme à ceux qui l'accusent de trahir la germanité : cette exhortation en faveur de la république prolonge exactement et sans rupture la ligne des Considérations jusque dans le présent, et ses convictions sont inchangées, elles sont restées, sans se renier, celles du livre : celles de l'humanité allemande. A cause d'elles, l'auteur a supporté, avec une infinie patience, qu'on le traitât de réactionnaire, et si aujourd'hui on le vilipende à cause d'elles en le traitant de jacobin, il se fera une raison ; mais son opposition, deux fois de suite, envers l'époque, devrait tout au moins faire conclure à une certaine indépendance de sa conscience, et le préserver du reproche de céder par faiblesse de caractère à l'influence de cercles ou de milieux quelconques, ou d'être une girouette.
J'ai cru pouvoir être de quelque utilité avec cette petite manœuvre, qui a pu devenir une action, précisément parce que c'était moi qui l'entreprenais. J'ai cru pouvoir donner une sorte d'exemple, en me rangeant résolument, moi le " bourgeois " notoire et catalogué, au côté de la république, et cette croyance erronée m'engagea aussi à jouer pour une fois le rôle de l'homme des réunions publiques et à défendre personnellement, dans une salle, ce que j'avais écrit. De toute évidence, ce fut là une erreur, car ainsi, la chose fut prématurément divulguée à la presse qui la traita à sa façon - mauvaise, inexacte parfois, où entrait (Dieu seul sait dans quelles proportions) de la maladresse et du mauvais vouloir. J'aurais dit, annonça-t-on, que la république n'était pas le résultat de la débâcle, mais de l'élévation et de l'honneur, un point c'est tout. Ce que j'ai dit, je l'expose ici à nouveau. Je n'ai pas daté la " république " de 1918, mais de 1914. C'est alors, à l'heure où le peuple se levait, prêt à mourir, qu'elle est née dans les cœurs de la jeunesse ! Ainsi s'était passé quelque chose, déterminant ce que moi j'entends sous le terme de république. De même, je n'ai jamais acclamé la république avant de l'avoir définie, non comme existante, mais comme quelque chose à créer. Or la tentative (fût-elle entreprise avec des moyens insuffisants), pour contribuer sur le plan spirituel à cette création nécessaire ; pour insuffler à un régime funeste, sans citoyens, quelque chose comme une idée, une âme, un esprit vital - cette tentative - me semble-t-il encore après cent coups de bâton - ne mérite vraiment aucune insulte.
Munich, décembre 1922.
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