STEPHAN ZWEIG
Marie Stuart
Reine au berceau
1542-1548
l'âge
de six jours Marie Stuart est reine d'Ecosse :
dès le commencement de sa vie s'accomplitla
loi de son destin qui veut qu'elle reçoive
tout trop tôt de la fortune pour pouvoir en
jouir consciemment. Lorsqu'elle vient au monde au
château de Linlithgow, en ce sombre jour de
décembre 1542, son père Jacques V
agonise dans un château voisin, à
Falkland ; il n'a que trente et un ans et cependant
il est déjà écrasé par
la vie, las de la lutte, las de la couronne.
C'était un homme brave, chevaleresque et
naguère d'humeur joyeuse, un ami
passionné des arts, des femmes et un roi
familier avec ses sujets : souvent, on l'avait vu
sous un déguisement aux fêtes de
village, où il dansait et plaisantait avec
les paysans ; il était l'auteur de plusieurs
chansons ou ballades qui lui survécurent
longtemps dans la mémoire du peuple. Mais
cet héritier infortuné d'une race
malheureuse, né à une époque
barbare, dans un pays insubordonné,
était prédestiné à un
sort tragique. Un voisin autoritaire et sans
scrupules, Henri VIII, le presse d'introduire la
Réforme dans ses Etats. Jacques V
résiste et reste fidèle à
l'Eglise ; les nobles Ecossais, toujours heureux de
créer des difficultés à leur
souverain, profitent de ce désaccord pour
inquiéter et pousser à la guerre cet
homme d'esprit enjoué et pacifique. Quatre
ans plus tôt, Jacques V, aspirant à la
main de Marie de Guise, lui avait clairement
décrit le destin malheureux d'un roi
condamné à régner sur des
clans indisciplinés et rapaces : «
Madame, écrit-il dans sa lettre de demande
en mariage, lettre d'une émouvante
sincérité, je n'ai que vingt-sept ans
et la vie me pèse déjà autant
que ma couronne... Orphelin dès l'enfance,
j'ai été le prisonnier de nobles
ambitieux ; la puissante maison des Douglas m'a
tenu longtemps en servitude et je hais leur nom et
tout ce qui me rappelle les sombres jours de ma
captivité. Archibald, comte d'Angus, de
même que George, son frère et tous
leurs parents exilés ne cessent d'exciter le
roi d'Angleterre contre moi et les miens ; il n'y a
pas de noble dans mes Etats qu'il n'ait
séduit par ses promesses ou suborné
avec son argent. Il n'y a pas de
sécurité pour ma personne, rien ne
garantit l'exécution de ma volonté ni
celle de lois équitables. Tout cela
m'effraye, Madame, et j'attends de vous appui et
conseil. Sans argent, réduit aux seuls
secours que je reçois de France ou aux dons
parcimonieux de mon opulent clergé, j'essaye
d'embellir mes châteaux, d'entretenir mes
forteresses et de construire des vaisseaux.
Malheureusement mes barons tiennent un roi qui veut
vraiment régner pour un insupportable rival.
Malgré l'amitié du roi de France et
l'aide de ses troupes, malgré l'attachement
de mon peuple, je crains bien de ne jamais pouvoir
remporter sur mes barons rebelles une victoire
décisive. Je surmonterais tous les obstacles
pour ouvrir à cette nation la voie de la
justice et de la paix et j'atteindrais
peut-être mon but si je n'avais contre moi
que la noblesse de mon pays. Mais le roi
d'Angleterre ne cesse de semer la discorde entre
elle et moi, et les hérésies qu'il a
implantées dans mes Etats étendent
leurs ravages jusque dans l'Eglise. De tout temps,
mon pouvoir et celui de mes ancêtres n'a
reposé que sur la bourgeoisie et le
clergé, et je suis obligé de me
demander si ce pouvoir durera encore longtemps.
»
Toutes les calamités que le roi a
prévues dans cette lettre prophétique
s'accomplissent et un malheur plus grave encore le
frappe. Les deux fils que Marie de Guise lui a
donnés meurent au berceau et Jacques V, qui
se trouve alors à la fleur de l'âge,
ne voit pas venir d'héritier pour cette
couronne qui d'année en année
pèse plus lourdement sur son front.
Finalement ses barons l'entraînent dans une
guerre contre la puissante Angleterre, pour le
lâcher ensuite traîtreusement au moment
décisif. A Solway-Moss, l'Ecosse perd non
seulement une bataille, mais aussi son honneur :
abandonnées par leurs chefs sans avoir
vraiment combattu, les troupes écossaises
fuient en désordre ; quant au soldat
chevaleresque qu'avait été le roi, il
y a longtemps à cette heure tragique que la
fièvre le tient alité dans son
château de Falkland et qu'il ne lutte plus
contre l'ennemi étranger mais contre la
mort.
Le 9 décembre 1542, par une triste
journée d'hiver où le brouillard
assombrit la fenêtre, un messager frappe
à la porte du malade. Il lui annonce qu'une
fille, qu'une héritière lui est
née. Mais le cur épuisé
de Jacques V n'a plus la force d'espérer ni
de se réjouir. Pourquoi n'est-ce pas un
fils, un héritier ? Le moribond ne voit plus
en toute chose que malheur, tragédie et
ruine. Résigné il répond :
« La couronne nous est venue avec une femme,
elle s'en ira avec une femme ! » Cette sombre
prophétie est sa dernière parole. Il
soupire, se tourne vers le mur et ne répond
plus aux questions qu'on lui pose. Quelques jours
plus tard il est enterré, et voilà
Marie Stuart héritière d'un
trône avant que ses yeux soient bien
ouverts.
Mais c'est un héritage doublement fatal que
d'être reine d'Ecosse et une Stuart en
même temps ; jusqu'ici il n'a
été accordé à aucun des
membres de cette famille qui ont occupé le
trône de vivre heureux ou longtemps. Deux
d'entre eux, Jacques Ier et Jacques III, ont
été assassinés, deux autres,
Jacques II et Jacques IV, sont tombés sur le
champ de bataille ; et le destin a
réservé à deux de leurs
descendants, à cette enfant innocente et
à son petit-fils Charles Ier, un sort encore
plus tragique : l'échafaud. Aucun de ces
nouveaux Atrides n'a pu atteindre le sommet de la
vie ; rien ne leur est favorable. Les Stuart sont
constamment obligés de se battre contre
l'ennemi du dehors, contre l'ennemi du dedans et
contre eux-mêmes ; l'inquiétude
règne sans cesse autour d'eux,
l'inquiétude est en eux. Leur pays - «
ung pays barbare et une gent brutelle », ainsi
que le remarque avec mécontentement Ronsard
égaré dans ce coin brumeux - est
aussi tourmenté qu'eux-mêmes : de tout
temps les moins fidèles des habitants ont
été ceux qui eussent dû
l'être le plus : les lords et les barons,
race farouche, indomptable, aux passions
effrénées, individus belliqueux et
avides, arrogants et intraitables. Ces hommes qui
vivent comme de petits rois dans leurs
châteaux et sur leurs terres ne connaissent
pas d'autre joie que la guerre ; maîtres
absolus dans leurs clans, on les voit
traînant à leur suite, comme du
bétail, bergers et paysans dans leurs
éternelles guérillas ou
expéditions de brigandage. La bataille est
leur plaisir, la jalousie leur mobile, l'ambition
la pensée de toute leur vie. « L'argent
et l'intérêt, écrit
l'ambassadeur français, sont les seules
sirènes auxquelles les lords écossais
prêtent l'oreille. Rappeler à ces
hommes leurs devoirs envers leurs princes, leur
parler d'honneur, de justice, de vertu, de nobles
actions ne ferait que provoquer leurs rires. »
Semblables aux condottieri italiens dans leur amour
amoral de la querelle et du pillage, mais moins
civilisés et avec moins de retenue dans
leurs penchants, les vieux clans puissants des
Gordon, Hamilton, Arran, Maitland, des Crawford,
Lindsay, Lennox et des Argyll ne font que s'agiter
et se disputer sans cesse la
prééminence. Tantôt ils se
liguent les uns contre les autres dans des «
feuds » de plusieurs années,
tantôt ils se jurent dans des « bonds
» solennels une fidélité de
courte durée dirigée contre un tiers
; sans cesse ils nouent des alliances ou forment
des associations, mais il n'y en a pas un au fond
qui soit réellement attaché à
l'autre et bien que tous alliés ou
apparentés chacun demeure pour l'autre un
rival, un ennemi mortel. Quelque chose de
païen et de barbare subsiste dans leurs
âmes farouches ; qu'ils se prétendent
protestants ou catholiques - selon ce qu'exige leur
intérêt - tous sont les petits-fils de
Macbeth et de Macduff, les thanes sanglants que
Shakespeare a si magistralement
dépeints.
Ces hommes jaloux et indomptables ne sont vraiment
unis que lorsqu'il s'agit de résister
à leur maître commun, à leur
roi, car l'obéissance leur est aussi
insupportable que la fidélité leur
est inconnue. Si cette « pack of rascala
» pour parler comme Burns, qui était un
pur Ecossais, tolère encore que l'ombre
d'une royauté s'étende sur ses
châteaux et ses terres, seule la
rivalité des clans en est la raison. Les
Gordon laissent la couronne aux Stuart afin qu'elle
ne tombe pas aux mains des Hamilton et les Hamilton
par jalousie envers les Gordon. Mais malheur au roi
d'Ecosse qui a l'audace de prétendre
régner vraiment, de vouloir être le
maître, d'essayer de rétablir l'ordre
et la discipline dans son royaume, malheur à
lui si dans un élan de jeunesse il cherche
à barrer la route à l'orgueil et
à la rapacité des lords !
Aussitôt cette clique, d'habitude en proie
à la discorde, fraternise pour
réduire son souverain à l'impuissance
et si elle n'arrive pas à ses fins par
l'épée, c'est au poignard qu'elle
fait appel.
C'est un pays tragique, déchiré par
de funestes passions, sombre et romantique comme
une ballade que cette petite presqu'île du
nord de l'Europe, et de plus c'est un pays pauvre.
Car une guerre éternelle détruit
toutes ses forces. Les rares villes qui ne sont pas
des villes à vrai dire mais des
agglomérations de chaumières tapies
derrière une forteresse ne peuvent jamais
atteindre à la richesse ou même
à une aisance bourgeoise parce que toujours
pillées ou incendiées. D'autre part
les burgs aujourd'hui encore sinistres et
formidables dans leurs ruines ne
représentent pas de véritables
châteaux où règnent le luxe et
la magnificence ; ce sont des forteresses
imprenables destinées à la guerre et
non à l'aimable pratique de
l'hospitalité. Entre cette poignée de
grands seigneurs et leurs serfs, il manque la
puissance créatrice d'une classe moyenne,
force nourricière et conservatrice d'un
Etat. La seule région où la
densité de la population soit
élevée, celle située entre la
Tweed et le Firth, trop près de la
frontière anglaise, est constamment
ravagée et dépeuplée par les
invasions. Dans le nord, on peut voyager pendant
des heures le long de lacs abandonnés,
à travers des prairies désertes et de
sombres forêts sans rencontrer une ville, un
village, un château. Les localités ne
se pressent pas les unes contre les autres comme
dans les régions surpeuplées de
l'Europe, pas de larges routes qui favorisent le
négoce et l'essor des villes, pas de navires
quittant les rades pavoisées d'oriflammes,
comme en Angleterre, en Hollande et en Espagne pour
ramener l'or et les épices d'au-delà
des océans ; comme aux temps patriarcaux,
les gens de ce pays vivent pauvrement de
l'élevage des moutons, de la pêche et
de la chasse : par ses lois et ses murs, par
sa pauvreté et sa barbarie, l'Ecosse d'alors
est de cent ans en retard, pour le moins, sur les
autres pays. Tandis que dans toutes les villes
maritimes d'Europe les banques et les bourses
commencent à prospérer, tandis que
les échanges d'une nation à l'autre
se font avec de l'argent et de l'or, ici, comme aux
âges bibliques, une fortune s'évalue
et se compte en moutons : Jacques V, le père
de Marie Stuart, en possède dix mille et
c'est là tout son avoir. Il ne dispose pas
d'un trésor ; il n'a ni armée ni
garde du corps pour assurer le maintien de son
autorité, car il ne pourrait pas les payer
et le Parlement, où les lords font la loi,
n'accordera jamais à son roi les moyens
d'acquérir une puissance réelle. Tout
ce que le roi possède, en dépit de
cet état d'indigence extrême, lui a
été procuré ou donné
par de riches alliés, par la France ou par
le Pape ; chaque tapis, chaque Gobelins, chaque
candélabre qui orne ses appartements et ses
châteaux, il l'a payé d'une
humiliation.
Cette éternelle misère est une plaie
suppurante sur le corps de l'Ecosse par laquelle
s'échappe sa puissance politique. En raison
de la nécessité et de la
cupidité de ses rois, de ses lords, de ses
barons, cet Etat sera toujours un jouet sanglant
entre les mains des puissances
étrangères. Celui qui combat contre
le roi et pour le protestantisme est à la
solde de Londres ; celui qui se bat pour le
catholicisme et les Stuart est à celle de
Paris, de Madrid et de Rome : toutes ces puissances
payent le sang écossais rubis sur l'ongle.
La balance oscille toujours entre deux grandes
nations, la France et l'Angleterre ; aussi cette
voisine immédiate d'Albion est-elle une
partenaire irremplaçable pour la France.
Toutes les fois que les armées anglaises
envahissent la Normandie, la France aiguise en
toute hâte ce couteau pour l'enfoncer dans le
dos de son adversaire ; au premier appel, les
Ecossais, de tout temps belliqueux, courent
à la frontière et se
précipitent sur leurs « auld enemies
» ; même en temps de paix ils sont pour
ceux-ci une menace perpétuelle. Le
renforcement militaire de l'Ecosse est le constant
souci de la politique française ; rien de
plus naturel donc que de son côté
l'Angleterre cherche à briser cette
puissance en excitant les lords et en provoquant
sans cesse des rébellions. C'est ainsi que
ce malheureux pays est le théâtre
d'une guerre longue et douloureuse dont l'issue est
liée au destin de l'innocente enfant qui
vient de naître.
N'est-ce pas un symbole au plus haut point
dramatique que cette lutte commence en fait
à la naissance de Marie Stuart. L'enfant est
encore au maillot, elle ne parle pas, ne pense pas,
ne sent pas, à peine, même, peut-elle
mouvoir ses menottes dans son berceau que
déjà la politique cherche à
s'emparer de son corps informe, de son âme
inconsciente. C'est le destin de Marie Stuart
d'être toujours écartée des
calculs dont elle est l'objet. Il ne lui sera
jamais accordé de disposer librement de son
moi, sans cesse elle restera prisonnière de
la politique, le jouet de la diplomatie, l'objet
des convoitises étrangères, elle ne
sera que reine, gardienne de la couronne,
l'alliée ou l'ennemie. A peine le messager
a-t-il apporté à Londres la nouvelle
de la mort de Jacques V et celle de la naissance de
sa fille, l'héritière du trône
d'Ecosse, que Henri VIII décide de demander
au plus tôt la main de cette précieuse
fiancée pour son fils et héritier
Edouard, encore mineur. La politique ne s'occupe
jamais des sentiments, mais de couronnes, de pays,
de droits d'héritage. L'individu, son
bonheur, sa volonté n'existent pas pour
elle, ils ne comptent pas à
côté des valeurs réelles et
positives du monde. Cette fois, cependant,
l'idée d'Henri VIII de fiancer
l'héritière du trône d'Ecosse
avec l'héritier du trône d'Angleterre
est pleine de bon sens et d'humanité
même. Il y a longtemps que cette division
permanente entre les deux nations surs n'a
plus de raison d'être. Formant une même
île au milieu de la mer,
protégées et assaillies par les
mêmes eaux, de races alliées et se
trouvant dans les mêmes conditions
d'existence, il n'est pas douteux qu'un même
devoir s'impose aux nations anglaise et
écossaise : s'unir ; ici la nature a
clairement exprimé sa volonté. Seule
la jalousie de deux dynasties s'oppose encore
à la réalisation de ce dessein ; mais
si grâce à un mariage la discorde qui
règne entre elles se transforme en union,
alors les héritiers communs des Stuart et
des Tudor pourront être à la fois rois
d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, une
Grande-Bretagne puissante et unie pourra prendre
part à un combat d'un caractère plus
élevé : la lutte pour la
suprématie mondiale.
Hélas ! en politique chaque fois, sans
exception, qu'une idée claire et logique
apparaît, elle est compromise par de folles
combinaisons. D'abord tout semble marcher à
souhait. Les lords auxquels on s'est
hâté de remplir les poches
adhèrent avec joie à la proposition
de mariage. Mais un simple parchemin ne suffit pas
au prudent Henri VIII. Trop souvent il a
été dupe de l'hypocrisie et de la
rapacité de ces hommes d'honneur pour ne pas
savoir qu'un traité n'engage jamais des gens
de peu de foi et que devant une offre plus
avantageuse ils seraient aussitôt prêts
à vendre l'enfant royal à
l'héritier du trône de France. Aussi,
comme première condition, exige-t-il des
négociateurs écossais la remise
immédiate de la mineure à
l'Angleterre. Mais si les Tudor se méfient
des Stuart, ceux-ci ne se méfient pas moins
des Tudor et la mère de Marie, en
particulier, s'élève contre cette
prétention. Fervente catholique comme tous
les Guise, elle ne veut pas confier
l'éducation de son enfant à des
hérétiques ; outre cela elle a
découvert sans peine dans le traité
un piège dangereux. En effet, dans une
clause secrète, les négociateurs
écossais, subornés par Henri VIII, se
sont engagés, au cas où Marie
mourrait prématurément, à
intervenir pour que, malgré cela, « le
gouvernement et la possession du royaume d'Ecosse
reviennent à Henri VIII ». Ce point est
grave ; on peut toujours craindre de la part d'un
homme qui a déjà fait trancher la
tête à deux de ses femmes que pour
disposer d'un héritage si important il ne
hâte la mort de l'enfant. Aussi, en
mère soucieuse de la vie de sa fille, Marie
de Lorraine refuse de l'expédier à
Londres. Il s'en faut de peu qu'une guerre ne sorte
de cette demande en mariage. Henri VIII envoie des
troupes en Ecosse pour s'emparer de force du gage
précieux que représente Marie.
L'ordre transmis à ses soldats donne une
idée de la froide brutalité de
l'époque : « C'est la volonté de
Sa Majesté que tout soit exterminé
par le feu. Brûlez et rasez Edimbourg
dès que vous y aurez pris et pillé
tout ce que vous pourrez... Pillez Holyrood et
autant de villes et de villages des environs
d'Edimbourg qu'il vous sera possible, pillez,
incendiez et réduisez à
l'obéissance Leith et toutes les autres
villes, exterminez sans ménagement hommes,
femmes, enfants, partout où vous
rencontrerez de la résistance. » Tels
des Huns, les bandes armées de Henri VIII
envahissent la frontière. Mais au dernier
moment, la mère et l'enfant sont mises en
sûreté au château fort de
Stirling et Henri VIII doit se contenter d'un
traité dans lequel l'Ecosse s'engage
à remettre Marie Stuart à
l'Angleterre (toujours elle sera traitée et
vendue comme un objet) le jour où elle aura
atteint sa dixième année.
Tout semble être heureusement arrangé.
Mais de tout temps la politique a été
la science de l'absurdité. Elle est
opposée aux solutions simples, naturelles et
raisonnables ; les difficultés
représentent son plus grand plaisir et la
discorde est son élément.
Bientôt le parti catholique commence de
secrètes intrigues ; il se demande si l'on
ne ferait pas mieux de vendre l'enfant - qui ne
sait encore que sourire et gazouiller - au fils du
roi de France au lieu de le livrer au fils du roi
d'Angleterre. Et quand Henri VIII meurt, le
désir des Ecossais de respecter le
traité est déjà bien faible.
Mais voici que le « protecteur » anglais
Sommerset exige au nom du roi mineur Edouard la
remise de la petite fiancée et comme
l'Ecosse résiste il envoie une armée
pour faire entendre aux lords le seul langage
qu'ils comprennent : celui de la force. Le 10
septembre 1547 la bataille - ou plutôt la
boucherie - de Pinkie réduit à
néant la puissance écossaise ; plus
de dix mille morts jonchent le champ de bataille.
Marie Stuart n'a pas encore atteint sa
cinquième année que
déjà des rivières de sang ont
coulé à cause d'elle.
Maintenant l'Ecosse s'offre sans défense aux
Anglais. Mais dans ce pays vingt fois pillé
il reste peu de chose à prendre ; pour les
Tudor, il ne contient en vérité qu'un
seul trésor, Marie, qui personnifie la
couronne et ses droits. Mais, au grand
désespoir des espions anglais, elle a
disparu du château de Stirling. Même
parmi les familiers, personne ne sait où la
reine-mère la tient cachée. L'endroit
est excellemment choisi : la nuit et en grand
secret des serviteurs tout à fait sûrs
l'ont conduite au couvent de Inchmahome, blotti sur
une petite île du lac de Menkeith, «
dans le pays des sauvages », comme le rapporte
l'ambassadeur français. Aucun chemin ne
mène à ce lieu romantique : il a
fallu transporter la précieuse cargaison en
canot sur le rivage de l'île où elle a
été confiée à de pieux
gardiens qui ne quittent jamais leur couvent.
Là, dans un profond mystère, loin de
l'agitation et des tourments du monde,
l'insouciante enfant vit à l'abri des
événements, tandis que
par-delà les mers la diplomatie file
activement sa destinée. Entre temps, la
France est entrée en scène,
menaçante, pour empêcher que
l'Angleterre ne soumette l'Ecosse à son
joug. Henri II envoie une flotte puissante et le
lieutenant-général du corps
expéditionnaire français demande au
nom du roi la main de Marie Stuart pour son fils
héritier François. En une nuit, le
sort de l'enfant a subitement changé «
grâce » au vent de la politique qui
souffle sur la Manche, violent et belliqueux ; au
lieu d'être reine d'Angleterre, la fille des
Stuart est brusquement destinée à
devenir reine de France. A peine ce nouveau et
avantageux marché est-il conclu en bonne et
due forme que le 7 août 1548 Marie Stuart,
alors âgée de cinq ans et huit mois,
est expédiée en France, où
réside le nouveau fiancé qu'on lui a
choisi et qui lui est aussi inconnu que le
premier.
L'insouciance est la grâce de l'enfance. Que
sont la guerre et la paix, que sont les batailles
et les traités pour une enfant de cinq ans ?
Que signifient pour elle les noms France et
Angleterre, Edouard et François ? Que lui
importe la folie furieuse de l'univers ? Pourquoi
aurait-elle peur, la petite Marie, sur ce haut
navire dont les voiles blanches claquent au vent,
au milieu de gens de guerre et de matelots barbus ?
Tout le monde est doux et gentil à son
égard ; Jacques, son frère
consanguin, âgé de dix-sept ans - un
des nombreux bâtards que Jacques V a eus
avant son mariage - caresse ses cheveux blonds, et
les quatre Marie sont là également.
Car - pensée charmante en des temps barbares
- on lui a donné très tôt
quatre compagnes de son âge, issues des plus
grandes familles d'Ecosse, qui partagent ses
plaisirs et ne la quittent jamais - le
trèfle porte-bonheur des quatre Marie :
Marie Fleming, Marie Beaton, Marie Livingstone et
Marie Seton. Ces enfants sont aujourd'hui ses
joyeuses camarades de jeu ; demain ce seront des
amies qui lui feront paraître
l'étranger moins hostile ; plus tard elles
seront ses dames d'honneur, et, dans un moment de
tendresse, elles feront le vu de ne pas se
marier avant leur jeune souveraine. Si par la suite
trois d'entre elles l'abandonnent dans le malheur,
la quatrième la suivra dans l'exil et
jusqu'à l'heure de la mort : ainsi un reflet
de son heureuse enfance éclairera toujours
Marie Stuart, même aux heures les plus noires
de sa vie. Mais ils sont encore loin les sombres
jours qui l'attendent ! Pour le moment cinq petites
filles, insouciantes et gaies, s'ébattent et
rient au milieu des canons du vaisseau de guerre
français et des rudes marins, ravies comme
le sont toujours les enfants d'un changement
imprévu. Là-haut, pourtant, dans la
hune, la vigie est inquiète : elle sait que
la flotte anglaise croise dans la Manche pour
s'emparer de la fiancée du roi d'Angleterre
avant qu'elle devienne celle de l'héritier
du trône de France. Mais Marie ne voit que ce
qui est près d'elle et nouveau, la mer est
bleue, les hommes sont aimables et forts et le
navire fend les flots avec l'aisance d'un puissant
et gigantesque animal.
Le 13 août, le galion atteint enfin le petit
port de Roscoff. Les embarcations gagnent la rive.
Enchantée de cette magnifique aventure,
joyeuse, exubérante, la petite reine
d'Ecosse, qui n'a pas encore six ans, saute sur la
terre française. Son enfance a pris fin, sa
destinée va commencer.
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