Amanda Sthers
Chicken Street
Amanda Sthers a déjà publié, chez Grasset, Ma place sur la photo.(10 000 exemplaires). Elle est, par ailleurs, scénariste, auteur(e) de chansons et sa première pièce de théâtre, Thalasso, sera créée à la Gaité Montparnasse à l'automne.
lfred est mort. Enseveli sous ce tas de pierres.
Il n'a pas eu droit à un vrai enterrement. Pas de tombe, personne ne se souviendra de lui.
Voilà l'histoire. Voilà mon histoire sous l'histoire d'Alfred. Je suis seul désormais et seul face à son corps. Je vais faire un discours. Je vais parler de lui. Je vais prier. Je vais m'imaginer des hommes qui prient avec moi. Déjà, j'entends leurs voix. Et leurs femmes qui pleurent. Et une sœur très belle. Et des enfants qui jouent, qui ne comprennent pas, qui jouent avec les pierres toutes posées sur Alfred. Toutes en tas, bien serrées, collées au monde, au monde qui pèse sur le petit corps d'Alfred. Le monde entier, je sais, qui maintenant me regarde.
Voilà ce que j'ai imaginé. Voilà ce dont je me souviens.
Voilà ce que m'a raconté Peter des années après et que j'ai fait mien. Ce que j'ai avalé et cousu à l'histoire d'Alfred, à la mienne, à la nôtre. Tout est vrai pour moi. Sauf la vérité. La vérité, je voudrais l'oublier et qu'elle ne me réveille plus chaque nuit.
On n'avait pas le sentiment de l'avoir connu enfant ni même qu'il ait eu des parents ou une quelconque famille. Personne ne lui rendait visite. Il n'avait pas de projet de voyage. Il ne parlait pas d'un endroit qu'il aurait voulu revoir, d'un village, d'un coin de terre. Il n'en inventait même pas.
Non, c'est comme s'il avait toujours eu le même âge ; une sorte d'âge qu'on ne connaît pas. Vieux, mais pas trop. Pas de ces hommes qui vont mourir bientôt. Alfred, d'ailleurs, n'avait pas l'air d'un homme qui va mourir du tout. Il était là, comme le sable, comme la pierre et le soleil de plomb. Il faisait partie de cet Afghanistan maudit, de cette ville, sans âge elle aussi, Kaboul, entre épuisement et naissance à laquelle il ressemblait tant.
Il habitait Chicken Street. Au 21 exactement ou au 21 bis, puisqu'il vivait dans une maison sans numéro, attenante au 21 et séparée du 23 par une ruelle de sable pisseuse.
Peu importe le numéro. On ne se souvient pas que quiconque lui ait jamais envoyé du courrier.
Peut-être parce qu'on ne connaissait pas son adresse ?
A moins qu'il y ait eu des lettres qui ne soient jamais arrivées ?
Alfred, l'écrivain public, porte au bout de son bras droit toutes les histoires du quartier.
On lui paye toujours un thé, toujours un verre, pour qu'il raconte. Et Alfred parle, il dit juste ce qu'il faut pour qu'on continue à l'inviter au café. Jamais plus. Jamais trop. Alfred veut garder ses clients et leurs problèmes.
C'était il y a quinze ans, maintenant Alfred est mort.
C'est il y a quinze ans.
Je n'aime pas du tout Alfred, pas du tout.
Je vis dans une ville noire où le ciel n'a jamais sa chance. Une ville de trop de soleil, pas l'ombre d'une ombre, une ville trop chaude, trop sale.
J'habite au 23 Chicken Street, de l'autre côté de la ruelle de sable pisseuse. Je reçois du courrier : un colis de ma sœur Huguette tous les ans pour Rosh ha-Shana et, toujours de ma sœur Huguette, une lettre, toutes les semaines, juste comme ça parce qu'elle n'a pas d'enfant mais que c'est une mère juive ; il faut qu'elle emmerde quelqu'un.
Au début j'ai cru qu'elle s'entraînait, qu'un jour son ventre s'arrondirait et que je recevrais moins de lettres… Maintenant qu'elle a quarante ans, je sais qu'elle n'aura pas mieux.
On n'en a jamais parlé. Elle m'écrit toutes les semaines depuis vingt ans mais les choses importantes on ne se les écrit pas. Je ne lui réponds qu'une fois par an pour Rosh ha-Shana ; je la remercie de ses santiags. Ce jour-là, je me fais prendre en photo par Alfred, avec mon costume, ma cravate cow-boy et mes nouvelles bottes. Dans treize ans, quand la pellicule sera finie, je développerai tout d'un coup et j'aurai vingt-quatre photos de paires de santiags avec ma gueule au bout.
Rien que comme ça, en ouvrant le cadenas de mon placard :
Les Jolly Jumper, impression poissons des rivières avec des truites dorées sous les semelles offertes en 1988.
Les Diligence Baby, tressées de lassos de cuir brun mêlés, socles en laiton, offertes en 1992.
Les White Pony, presque jamais portées, d'une grande fragilité. Ivoire avec une fine surpiqûre bleu ciel. Classe inouïe. Offertes en 1994.
Les go Johnny go go, des santiags de danse en cuir noir et flèches rouges en daim. Semelles en cliquetis pour faire swinguer la country. Achetées à un touriste américain en Iran, un an avant la chute du Shah. Il y a celles qu'on porte, comme une seconde peau, celles qu'on regarde, celles qu'on astique.
Il y a celles des jours de fête.
Ce soir je vais étrenner mes santiags neuves. Tout à l'heure je déballerai doucement mon paquet de Rosh ha-Shana et je les découvrirai…
Pour Rosh ha-Shana, et toute la semaine qui suit jusqu'à Kippour, je me sens obligé de voir Alfred, de le fréquenter, de lui parler. Pourquoi cette semaine-là ? Pourquoi juste ces jours-là Simon ? Simon est mon prénom, comme mon grand-père, mort étouffé par un os de mouton.
Alors, une ruelle pisseuse te protège-t-elle, Simon ?
Non, pas vraiment. Les autres jours il m'arrive d'ignorer parfaitement Alfred, et même d'être méchant avec lui, mais cette semaine est sacrée pour les juifs et je dois voir Alfred. Parce qu'il est seul, parce que moi aussi. Parce que les fêtes juives ne riment à rien si on n'est pas une famille, si la cuisine n'est pas pleine d'odeurs et de chants.
Nous sommes les deux seuls juifs de Kaboul. Nous sommes les deux seuls juifs d'Afghanistan. Pendant une semaine, Alfred et moi sommes obligés de nous souvenir des saveurs, des bruits de verres et des rires. Obligés de le faire ensemble pour que ça ait l'air joyeux. Le pain enveloppé dans la serviette du shabbat. La robe bleue de ma sœur et son regard timide, mon père qui sautait des bouts de prière parce qu'il avait faim, les mains de maman qui se frottent l'une contre l'autre, pourvu que ce soit bon, pourvu qu'on soit heureux.
Et Alfred me parle des plats, juste des plats, comme si les visages autour n'avaient pas d'importance, comme s'il n'y en avait pas. Un jour il a chuchoté un vague bruit de train, puis il est reparti vers ses kleindelers et ses carpes farcies… Ça nous rendait joyeux que quelqu'un nous écoute. Quand on chuchote les souvenirs de l'intérieur, on se fait du chagrin.
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