Premiers chapitres
Isabelle Sorente

Transformations d'une femme



Isabelle Sorente née en 1972 est écrivain et reporter. Polytechnicienne, elle est passée à l'écriture et a publié trois romans (dont Panique, chez Grasset) et une pièce de théâtre (Hard Copy, Actes Sud) plusieurs fois jouée. Elle a participé à la création du magazine Blast.


Femme libre avec complications

Une sorte d'équilibre s'est brutalement rompu en moi, je t'en voulais à mort, je n'étais plus que rancune, je t'évitais, je sortais quand tu arrivais, j'étais gênée quand tu étais là, je me retenais de détruire, de te dire ; alors je marchais des heures, fragile, violente, j'avais besoin de solitude, ou juste, ne plus te voir, je me sentais trahie, tu ne comprenais pas, c'est compliqué d'être une femme libre, liberté avec complications, comme un doute permanent sur ce qu'il faut dévoiler, ou non, un excès de liberté qui pourrait rendre indésirable, effrayer le mâle comme un excès de chair, à vif, une question honteuse qu'on se retient de poser : une femme en liberté, est-ce que c'est bandant, mon amour, comme une fille docile ou une femme-enfant ? Je soupçonnais ta réponse, à tort, à travers, des pensées agressives et destructrices m'envahissaient, je me froissais au moindre mot plus facilement que du papier, la déchirure me guettait, j'aurais voulu t'écrire une lettre, un classique en cas de conflit, la lettre qu'on n'enverra jamais, on vide son sac et le cosmos en prend note. Mais les mots ne venaient pas, comme si au cœur de mon froissement était un secret que je n'osais pas trahir, un secret de femmes.


Femme amoureuse de Fabrice

Je me souviens que je l'attendais. J'aimais le voir arriver, sa grande silhouette se découpait au fond de la rue, son manteau qu'il laissait ouvert frôlait les passantes comme pour les prendre sous son aile sombre ; je savais qu'il serait en retard, j'aurais pu me régler sur lui mais je suis arrivée à l'heure devant l'entrée du parc, et la fois suivante, au musée, je me rappelle ces rendez-vous, nous nous disions bonjour sans nous embrasser, nous marchions en silence, il m'entraînait derrière une porte, je glissais la main dans son pantalon, je cherchais sa chair, il cherchait, les gestes étaient rapides et silencieux, on se touchait comme ça, debout, on se flairait dans les angles, comme deux chiens, comme deux princes vagabonds, j'aimais ça, je savais que ça ne durerait pas, ça ne pouvait pas durer ces rendez-vous rapides, deux, c'est beaucoup déjà, rester habillés, se toucher debout, garder son odeur sur les doigts, ça devenait frustrant. Je vivais seule, pas lui, j'aurais pu l'inviter chez moi. Je ne l'ai pas fait. Ces rencontres brèves me rendaient heureuse, je voulais en profiter, comme d'un soupir entre deux portes - le visage de Fabrice se tordait, il semblait souffrir - avant de trouver un lieu où l'on pourrait revenir, avant que l'histoire s'arrête ou n'ait lieu. J'attendais Fabrice, je le cherchais des yeux et mon regard fatalement glissait sur quelqu'un d'autre, un homme aux cheveux noirs, une adolescente à l'œil grave et maquillé, une femme inquiète, ou encore, la taille souple, les bottes blanches, la jupe courte de celle qui aime l'amour, un garçon large d'épaules, je lisais l'incertitude sur le visage des passants, je la voyais danser dans chaque silhouette, incertitude angoissée, incertitude voluptueuse, au fond, pensais-je, je ne sais rien de lui, et cette pensée enlaçait mes vertèbres d'un mouvement imperceptible, comme une très légère reptation, une ardeur, presque rien. Peut-être un homme ressent-il cette gêne délicieuse quand son sexe s'émeut au passage d'une inconnue, celle dont on ignore tout, l'inconnue absolue, mathématique, un rêve, une ombre qui pourrait devenir un homme au regard droit. Le serpent dans mon dos ne danse que pour elle, juste avant que le désir se pose, quand il pourrait encore se poser n'importe où. En attendant Fabrice, je craignais de danser. Les cent pas, comme on dit, pour tromper l'angoisse du corps, l'angoisse de perdre contenance, l'angoisse que devienne visible le changement intérieur, l'angoisse miraculeuse de bander en public. Et puis il arrivait, je ne parlais pas de peur que ma voix tremble, je susurrais plutôt quelques saletés à son oreille, et nous marchions sans savoir où, peu importait, au fond, où nous allions, l'angle, les portes dérobées, même le plaisir furtif et violent, tout n'était que prétexte.



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